CH. III. LA PURETÉ DES MOEURS
d’une assemblée de pères et de mères de famille respectables, non pas h Paris, dans la grande cité mondaine, mais en province et dans la ville peul-élre la pins religieuse de France, un homme qui a depuis long-temps dévoué sa vie ’a l’Éducalion de la jeunesse :
€ Pour suivre l’œuvre si compliquée et si délicate de l'Kducalioii, il faudrait que le foyer lut comme une sorte de sanctuaire, où ne vinssent pas retentir les tumultes du dehors, affaires, politique, voyages, intrigues, plaisirs, tous ces bruits étourdissants qui troublent les existences mondaines, et auxquels se prend, avec passion, l'ûme avide, curieuse, et active de l’enfant. üù sont les ménages tranquilles de nos ancêtres? où sont les familles rangées et patriarcales qui avaient jadis ces loisirs et celle paix (l)?...lltlas! messieurs, le foyer de nos jours participe plus ou moins aux ébranlements et aux tracas de la vie publique ! Jamais, peut-être, l’existence ne s’est compliquée de tant de préoccupations et de sollicitudes. Ce sont les devoirs impérieux de l’État, les luttes de la concurrence, les soucis de l’ambition, les agitations du dehors, les soins de l’intcrieiir, les relations de parenté, de plaisir ou de politesse, repas, visites, soirées, concerts, mille distraclions qni s’emparent de l’esprit, mille dérangements qui se disputent les heures. Comment voulez-vous qu’un pauvre enfant étudie sérieusement et se développe, au milieu de ce tourbillon?
« Je connais, certes, et je vénère ces pures et religieuses faniilles qui ont su se préserver de la commune contagion. Mais forment-elles la m.ajorité et la règle, ou ne sont-elles pas de belles et honorables exceptions? Combien y en a-t-il en dehors de celles-là où les juiines âmes ne sont pas à l’abri des mauvais exemples et des impressions funestes? combien où la
(I) Sans doute, quoli|u'cllcs soiciil devenues rares, il y a encore sur le sul de notre patrie de ces familles inliniiiienl respectables : j'ai le bonheur d’en connaître, et je les exceplc formellement de tout ce que je suis obligé de dire ici.
sollicitude vigilante d’une mère chrétienne gémit, sans pouvoir y porter remède, des mauvaises doctrines, des propos railleurs, des omissions coupables, des habitudes dépravées !
c Mais je suppose que le grand nombre de familles ait assez de conscience et do discrétion pour maintenir leur conduite et leur langage dans les limites d’une parfaite convenance, peuvent-elles répondre que dans leurs nombreuses relations d’affaires ou de politesse, il n’y aura jamais rien qui puisse exercer sur la nature délicate de l’enfant une dangereuse iiilluence? On a si peu l’habitude de s’observer et de se gêner devant les enfants ! Sous prétexte qu’ils n’ont ni la patience d'écouler, ni l’âge de comprendre, on parle de tout, sans précaution, en leur présence; on se permet les plus étranges propos, on poursuit les conversations les plus lestes, on n’observe aucun ménagement pour leur pudeur délicate, on n’épargne pas même leur modestie naissante ; car on leur prodigue souvent de fades et ridicules éloges qui surexcitent leur vanité, bien qu’ils ne veuillent que flatter la tendresse maternelle.
€ N’y eùl-il jamais de pareils manques de convenances, je demanderais encore si un salon est la place naturelle de ces petites âmes naïves, curieuses, impressionnables, sur qui tout influe ; je demanderais si elles n'ont rien à perdre ou à souffrir dans celte atmosphère de luxe amoUissant, de toilettes brillantes, de musique passionnée, de langage affecté ou adulateur. »
Ces observations portent avec elles-mêmes un caractère de pénétration, de justesse et de vérité sensible. Et encore faut-il dire que celui qui les a faites s’est surtout occupé de l’Éducation publique : qu’eùt-il dit s’il avait eu une égale expérience de l’Education particulière?
Voici ce que m’écrivait, il y a peu de jours, un précepteur du plus rare mérite, qui a consacré de longues années b l’Éducation privée et qui avait observé de trèsprès tous les avantages et aussi tous les périls de ce genre d’Éducation :
CH. III. LA PUHETÉ DES MOEUHS.
(Je ne VOUS ai parlé que des domestiques qui gâtent, qui flattent, et qui, par conséquent, dépravent le caractère de l’enfant; je ne vous ai pas parlé de ceux qui le corrompent, bien qu'il s’en rencontre plus souvent qu’on ne le pense. Mais les meilleurs que j’ai connus, et c’était réellement d’excellents domestiques sous tous les autres rapports, ne manquent jamais de raconter, en présence d’un enfant, toutes les histoires scandaleuses du voisinage : ils lui prêtent de mauvais livres. Le précepteur est d'une sévérité ridicule tous les enfants de cet âge
savent ces choses-là
« Les cousins et les camarades obligés, c’est-à-dire les enfants des amis de la famille, sont encore la peste des Éducations particulières. Que fera le précepteur dont l’expérience découvre qu’un de ces enfanLs est corrompu et peut être corrupteur? Il avertira les parents : on ne le croira pas : C'est un enfant charmant, l'innocence même, etc... Si le précepteur peut fournir des preuves de la fâcheuse influence de l’enfant sur son élève, le remède arrive trop tard; le mal est consommé. Rappelez-vous ce que disait en votre présetice. Monsieur le comte de”* : « Nous ( étions un petit nombre d’enfants des meilleures familles, ayant ( chacun notre précepteur, et nous nous trouvions souvent réu- ( nis. On nous croyait tous de petits saints, et cependant, il en ( était parmi nous qui s’érigeaient en professeurs d’immo- ( ralité. »
t Je cherche à recueillir mes souvenirs : et je ne me rappelle pas un seul enfant, parmi ceux avec lesquels je me suis trouvé en rapport dans le cours de quinze années, qui n’ait eu au moins un cousin franc mauvais sujet. >
Certes, je ne m’étonne pas que M. deBonald, cet esprit si élevé, si fin, si pénétrant, qui avait tant observé la famille et. les mœurs parmi nous, ait écrit sur ce même sujet la page suivante, où la grâce et la légèreté du style ne font que mieux ressortir la gravité et la profondeur des choses ;
« Los cnfanls seront donc plusieurs années dans les collèges, el je crains encore qu’ils n’en sorlenl Irop 161 (I).
c Je voudrais, cl pour cause, (pie riùliicnlion se prolongeât Jusqu'à la dix-septième on dix-liuilième année, moins pour orner l’esprit que pour former le cœur et veiller sur les sens, et que celle époque critique se passàl dans la distraction, le mouvement cl la frugalité du collège, plutôt que dans l’oisiveté, les plaisirs cl la bonne chère du niondc... Ils sont dans le collège, bien moins pour s'instruire que pour s’ticcuper.
« Que saura donc le jeune homme sorlanl ilu collège? Rien; pas même ce qu’il y aura étudié : car on ne sait rien ,à dix-huit ans. Mais il aura appris à retenir, appris à comparer, appris à imaginer, appris à distinguer, appris à connaître l’amitié el à savoir diriger scs affections nalurclles et sociales, appris à réprimer son humeur, à modérer scs saillies, appris à faire usage de scs forces, appris à occuper son esprit, son cœur cl scs sens, ajipris à obéir surtout, appris enfin... à tout apprendre. .
« l.c jeune homme élevé dans la maison, sous les yeux d’un insliliilcur vigilant et vertueux, vomme on en Iroiive, el des parents exemplaires, r'>mme il y en a Iniil, saura beaucoup plus; il saura ce qu’on ne lui aura pas appris, et même ce qu’on n’aura pas voulu lui apprendre; il aura eu loiitea sortes de maîtres; il aura dans la lète beaucoup de jolis vers; il saura déclamer quelque scène de Racine dont il compiendra Vintenlion, sans en sentir les beautés; il aura collé des plantes et cloue des papillons, el se croira des connaissances de botanique el d’histoire naturelle : mais il n’aura ni jugement, ni imagination; il aura penl-êlrc des attaques de nerfs, el n’aura pas de sensibilité ; il aura des passions et n’aura |>as des sens. »
Que conclure de tant de témoignages, de ces autorités si graves, de ces expériences si décisives?
(I) Oo comprend, et il est manifeste que M. de Donald, «posait la question comme je l'ai posée moi-même, et qu'il ne parlait que d'un bon collège.
CH. m. LA PURETÉ DES MOEURS. OS»
Sans dire ici mes expériences personnelles, on comprend les délicatesses profondes qui me le défendent , qu’il me soit permis au moins de tirer les graves conséquences de tout ce qu’on vient de lire. De tout cela, il résiillc manifestement que l’Kdiicaiion particulière cllemô ne n’est pas sans périls pour la vertu; qu’on se fait quelquefois à cet égard les plus étranges et les plus déplorables illusions; et que l’Éducation privée, qui laisse dans le monde, est souvent une tiducation publique trèsdangereuse; tandis que l’Éducation publique qui sépare sagement du monde, est, à proprement parler, la bonne Éducation privée.
Ail ! je le sais, et je le redis, il faut un bon collège; car si le collège est mauvais, c’est effroyable : mais on peut trouver un bon collège. La loi de 18o0 et la libre concurrence qu’elle donne font qu’à l’Iicurc où je parle, sans compter cent petits séminaires accessibles désormais à toutes les familles clirétiennes, il y a de nombreux établissements, publics et privés, entre lesquels les parents éclairés et vertueux peuvent choisir celui qui convient le mieux à l’Éducation de leurs enfants.
Quant à la maison paternelle, dans l’état actuel des mœurs, sauf les exceptions dont j’ai parlé, il est bien à craindre que l’enfant n’y soit médiocrement élevé.
S’il y est trop tenu, l’ennui, l'isolement, le marasme, quelquefois le développement solitaire des plus mauvais penchants, éteindront son Éducation intellectuelle et morale; et s'il n’est pas assez tenu, la dissipation du monde ne tardera pas à lui communiquer sa funeste contagion.
Si on veut bien comprendre les difficultés réelles d’une bonne Éducation particulière pour former les mœurs de l’en-
Tant, on doit se rendre compte, dans la pratique de quelques-unes des conditions qu’il faut réunir pour cela : il faut que l’intérieur de la famille soit, pour tout le temps de l’Éducation, un asile inviolable où l’enfant puisse grandir et s’élever dans la science et dans la vertu, sous l’heureuse influence des soins et des exemples paternels et maternels! Il faut une famille qui se consacre entièrement h la vie intérieure, et qui, ne donnant rien au monde et au plaisir, donne tout son temps, tous ses soins au travail sérieux, à l’élude, et à l’Éducation de ses enfants. La nature des hommes et des choses, l’état de la société et des mœurs permettent-ils qu’il en soit souvent ainsi? l’ont-ils jamais bien permis?
J’admets que l’on rencontre quelques rares familles où cette vie est possible ; cela ne suflira pas. Il faudra encore qu’une loi de sagesse et de circonspection, de gravité et de vertu constante soit imposée h tous ceux qui s’approchent de l’enfant, et lui doivent par conséquent des leçons et des exemples : il faudra une loi dont les plus sages parents et les plus vertueuses familles ne peuvent plus guère maintenir le respect! Combien de fois, même pour ces premières et jeunes années, pendant lesquelles je demande que l’Éducation de l’enfant se fasse au foyer domestique, combien de fois n’ai-je pas entendu des mères chrétiennes gémir de ne pouvoir suffire à protéger leurs enfants contre le péril des discours imprudents et des mauvais exemples !..
Hélas ! il faut le redire, on s’est depuis trop long-temps exercé à tout mépriser, ù tout profaner, pour qu’on respecte encore l’enfance : on n’y pense seulement pas! Que dis-je? On pense, on proclame, on préconise le contraire. Il faudra bien qu'il sache ces choses-là tôt ou tard, disent
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certains oncles, disent les frères aines, pour excuser leur conduite et leurs di.scoui"S.
Après avoir iudii|iié ce qui me parait être de la plus absolue nécessité pour la bonne éducation morale de l’enfant, qu’on veuille bien me laisser exprimer familièrement ma pensée sur ce qui s’y oppose : je ne serai ni long ni sévère. Si je puis même donner à ma pensée la forme la plus sensible et la plus simple, et tout réduire à un mot, je me bornerai à dire que le salon, non seulement à Paris, mais dans la plupart des grandes villes, ne le permet plus, excepté chez ces rares et vénérables familles dont je parlais tout à l’heure.
Oui, le salon! Sans faire au siècle une guerre plus sérieuse, sans cberclier des dillicullés plus graves, sans m’élever plus haut, sans entrer dans d’autres détails; et afin, d’ailleurs, d’être fidèle a la réserve que je me suis imposée, je ne ferai que soulever ce coin du voile, et je dirai simplement que les lectures, les peintures, les conversations, les plaisirs, les concerts, les visites, les spectacles du salon, c’est-à-dire la vie du monde, telle qu’elle est faite aujourd’hui, ne le permet plus!
Non : une maison troublée, bon gré, mal gré, par toutes les émotions du dehors, par le tumulte des passions et des aflaires, qui vient se joindre au tumulte des plaisirs, par tous ces bruits étourdissants dont les meilleurs esprits sont agités, non, une telle maison ne pourra jamais être le sanctuaire des études et de l’Kducation !
Est-ce qu’on est libre de fermer sa porte à tout cela, à ceux-ci et à celles-là?... c’est dillicile, me répondra-t-on. Mais si on ne peut fermer sa porte à tous ceux qui viennent y frapper, et éloigner du foyer domestique les agitations du dehors et le monde, ou peut, du moins, avoir des