CH. V. AUTORITÉ UE UIEU DANS L’ÉDUCATION
Moi , instituteur religieux, je trouve tout cela dans l’enseignement intellectuel. Mais vous, sans Évangile, sans Jésus-Christ, sans temple, sans autel, sans foi, sans communion, sans piété, presque sans Dieu, que pouvez-vous? Je ne vous accuse point : je vous plains. Non , non , quand je songe à votre impuissance et h votre malheur, quels que soient vos torts, je ne suis pas tenté d’être amer envers vous.
Vous faites quelquefois retentir aux oreilles de cet enfant les grands mots de devoir, de morale, peut-être même de vertu. Il le faut bien; mais avec quel embarras, avec quelle hésitation de langage ! car, enfin, qu’est -ce que le devoir et la morale sans Dieu, sans sa loi, sans son Évangile ? I.a vertu elle-même, nommons les choses par leur nom, la chasteté, soyons de bonne foi, sans la crainte de Dieu, où est-elle ?
N’est-cc pas l’autorité de Dieu révélée par l’Évangile de son Fils, qui seule persuade bien le devoir et inspire la vertu, tandis que le maître la prêche ou l’impose? Ne faut-il pas que Dieu se montre pour que la morale ait un sens, et ne paraisse pas une prescription odieuse de la force qui contraint la faiblesse, et fait plier le corps sans atteindre l’âme? Celte morale n’est une expression de la souveraine équité, et devant elle la conscience de l’enfant, essentiellement indépendante de vous, ne fléchit, qu’autanl qu’il y voit la loi et la volonté de Dieu.
Mais que prétendez-vous? Sans le nom de Dieu et de Jésus-Christ, sans l’Évangile, je vous défie même de dire à votre élève la raison solide des devoirs, et le nom des vertus que vous lui commandez. Et quoiqu’il ne faille pas trop raisonner avec les enfants, parce qu’on en fait par là de mauvais raisonneurs ; si l’on en veut faire des êtres raisonnables, ce qui est fort différent, il faut leur donner '
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la haute raison des choses; et où est-elle cette souveraine et dernière raison des vertus et des devoirs, si ce n’est dans l’Évangile?....
. „ Vous avez donc beau faire, ce Dieu, dont vous croyez pouvoir vous passer, est partout dans l’Édurtition ! Il s’y présente d’abord à vous comme créateur, puis comme coopérateur, puis comme le but à atteindre, puis comme le modèle à imiter. Toutes les choses que vous devez enseigner vous le rappellent : vous le retrouvez non-si*ulement dans l’enfant, dont il est le premier père : non-seulement dans les parents de cet enfant, puisqn’ils sont les dépositaires de l’autorité divine auprès de lui.... vous le retrouvez en vous-même, malgré vous; si vous n’êtes point son représentant , vous n’étes rien ; il faut vous retirer. Si Dieu n’est pas entre vous et cet enfant , où est pour vous le droit de commander, où est pour lui le devoir d’obéir?...
Mais ce qu’il y a ici de plus triste, c’est que le mal dont je me plains n’est pas un mal particulier : c’est un mal public. Il a été érigé en système, et en système tel, que les bomnies religieux eux-mêmes ont peine à s’en défendre, et en subissent plus ou moins, bon gré, mal gré, l’inlluence tyrannique ! Combien de fois n’ai-je pas entendu d’excellents professeurs universitaires en gémir! Dirai-je ici ma pensée sur la fondation et les réglements de l’Université impériale? J'ai rencontré, dans l’Université, J’y ai connu, j’y connais encore beaucoup d’hommes honorables et les chrétiens les plus sincères : mais, malgré cela, malgré lès grands noms de MM. de Donald, de Fontanes, de Dausset, Émery, Frayssinous, et de tant d'autres, les mauvais côtés du grand esprit du fondateur sont trop 'sensibles dans l’instilution. Pour tout esprit désintéressé.
ai. V. AinuuiTi-' DK DiKr dans l’éducahon. 4.'> impartial, c'élaii un monopole véritablement excessif qu'une corporation unique et universelle, enveloppant dans ses réglements tout ce qui se rapporte à l’Éducation, en un grand pays ; renseignement technique et renseignement élémentaire; les cours supérieurs et les études préliminaires; les académies et les écoles de village; les salies d’asile et les facultés savantes; les instituteurs primaires et les professeurs de théologie; l’Éducation des filles et jusqu'à la sainte retraite des monastères. Non : je n’ai jamais pu estimer cet immense réseau administratif, jeté comme un filet sur tous les âges, sur toutes les conditions, sur tous les sexes, d’un bout de la France à l’autre, de manière à ce que nul ne dût y échapper.
Ce réseau a été proclamé par quelques-uns le chefd’œuvre de la politique humaine. Et en effet, on ne trouva jamais rien de semblable dans riiisloire des peuples : le despotisme matériel ou moral, politique ou religieux le plus absolu, n’a jamais eu une invention si parfaite !
Et qu’a-t-on fait avec tout cela? à quoi tant d’efforts ont-ils abouti? qu’a-t-on vu? de quoi a-t-on gémi de toutes parts? quelle a été la plainte universelle, douloureuse, incessante? qu’est-ce qu’ont proclamé plus d’une fois les aveux les plus solennels?
On a vu, on a senti de toutes parts que la Religion était profondément absente de l’instruction ;
On a vu des écoliers sans respect et sans mœurs ; on a vu des jeunes gens sans christianisme et sans foi ;
On a vu des enfants qui ne parlaient de leur collège, que comme d’une prison; de leurs maîtres, que comme de leurs ennemis; de leurs aumôniers, mémo les plus dévoués, que comme d’étrangers, qu’ils connaissent à peine, qui sont condamnés à ne leur apparaître qu’oITiciellement
UV. 1". DIEl .
Cl à de rares intervalles, qui ue leur l'onl aucun mal, el ne peuvent parvenir à leur faire presque aucun bien.
Et cependant, quinze voluntes de lois, de décrets, d’ordonnances, d’arrêtés, de réglements en tout genre, sous tous les régimes, avaient été faits pour améliorer cette grande institution ! Il se rencontrait même, dans ces quinze volumes, (|uelques lignes qui recommandaient au respect des maîtres el des élèves, les préceptes de la Religion catholique.
Efforts inutiles ! lois impuissantes, et temps perdu ! Pourquoi ?
Ah ! c’est (|ue la politique peut bien créer des collèges, un corps enseignant, des aumôniers même , un monopole exclusif, des réglements, des inspections, des promotions, des dignités, des honneurs, toute une fortune; eh bien! avec tout cela, y aura-il de la Religion? y aura-t-il de l’Éducation? Ce n’est pas très-sûr.
Il y manque encore quelque chose. Et quoi donc, s’il vous plaît?
L’institution divine, le droit de commander à l’intelligence, le pouvoir de persuader la morale et de parler à la conscience ; il y manque Dieu simplement ; la pensée de Dieu, l’autorité de Dieu, sans laquelle l’Éducation intellectuelle même sera indignement abaissée, et l’Éducation morale, c’est-k-dire la soumission de la volonté à des devoirs austères, le respect, l’obéissance, la répression des mauvais penchants, le combat de la nature contre elle-même, impossibles.
Allons plus loin : que fera votre politique pour inspirer k l’instituteur l’abnégation et le sacrifice, la bienveillance et l’équité, le dévouement et l’oubli de soi ? L’argent n’y suffit pas : vous en donnez trop peu, et quand vous en
cil. V. ACTORITÉ ÜE ÜIEE DANS L’EüUCATION. 47 donneriez davantage, vous n’y sufliriez pas encore. Ce sont Ik des choses que la cupidité et l’ainhitiou n’inspirèrent jamais : il y faut l’ainour de Dieu, l’amour de la jeunesse, la charité de Jésus-Christ et l’Evangile. Le pouvoir administratif et politique peut élever ses professeurs jusqu’aux premiers honneurs du pays, et en faire des ambitieux; ou les abaisser à son gré et en faire des serviteurs : il ne fera jamais un Frère des écoles chrétiennes.
On ne petit trop le redire : « La politique peut faire des « lois d’Ëducation et de morale, mais elle n’impose ni « l’Éducation, ni la morale. La politique vient expirer « avec toutes ses forces accumulées au bord de la con- « science humaine. Dieu seul y pénètre, et encore il ne « la dompte pas par la force ; il ne la soumet pas en cs- « clave : non, en lui commandant, il la laisse libre; seun lement, si elle est rebelle, il la déchire par les remords. « C’est la sa domination (1).
« Voilà donc l’erreur de la politique, c’est de vouloir « suppléer Dieu dans l’Éducation. Dieu lui est suspect; « son action lui est comme une sorte de rivalité dange- « reuse. u
C’est sous cette funeste influence qu’on a fait en Europe, pendant cinquante années, des efforts insensés pour substituer l’ordre humain matériel le plus parfait possible à l’ordre spirituel et divin, dont on ne voulait plus ! Que de chefs-d’œuvre inutiles ! que de plans incomparables et stériles ! que de systèmes, que de dépenses de génie, pour lutter contre la nature immuable des choses !
Pour lutter contre l’autorité paternelle et contre l’autorité divine ! contre l’autorité paternelle, immuable et
(I) M. I.AiiRENTlE : Letlret sur l'Éducation.