LA PIÉTÉ
Telle est donc l’œuvre de l’Éducation.
De là vient que l’bomme n’y suffit point : il y faut Dieu. Aussi ai-je parlé de lui à la première page de ce livre ; et c’est encore de lui que je vais parler ici en parlant de la Piété.
La Piété ! mais quel est ce nom, si doux à prononcer, si doux à entendre?
Racine, chargé de composer un prologue pour une célèbre maison d’Éducation chrétienne, y faisait apparaître la Piété, et voici le langage qu’elle parlait, dans les vers les plus mélodieux et les plus purs, que le génie inspiré de>la religion ait jamais dictés :
Du séjour bienheureux de la Divinité Je descends dans ce lieu par la Grèce habité : L’Innocence s’; plaît, ma compagne étemelle.
Et n’a point sous les deux d’asile plus Adèle.
Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints. Tout un peuple naissant est formé par mes mains ; Je nourris dans son cœur la semence féconde Des vartus dont il doit sanctiSer le monde...
08 I.IV. 1«. DlKli.
Grand Dieu! que cet ouvrage ait place en ta mémoire. ...
Tu m'écoutes ; ma voix ne t'est point étrangère,
Je suis la Piété, cette fille si obère. . . .
Il est donc vrai : il y a ici-bas un nom chéri du ciel, un nom de bénédiction et de grâce, un nom également doux et glorieux ; et après avoir prononcé le nom auguste du Dieu Très-Haut, je dois prononcer avec honneur, et en sa présence, le nom de la Piété.
Un ancien prophète, découvrant dans les profondeurs de l’avenir les futures grandeurs de l’Église, voyait la Piété parmi les plus belles de ses gloires : Nomtnabüur nomen tuum honor Pielalis. (Barucb, 5-4.)
L’Esprit de Dieu lui-méme se nomme l’Esprit de science et de Piété : Spirittu tcientiœ et Pietatis. Et Saint Paul, écrivant à son disciple bien-aimé, lui disait : Exercez-vous à la Piété, la Piété est utile à tout : elle a les promesses de la vie présente et les promesses de la vie future (1).
La Piété a de tels charmes que l'irréligion elle-même ne peut lui refuser toujours l’honneur qui lui appartient : le monde déclame contre la superstition et l’hypocrisie ; mais il rend encore des hommages secrets â la Piété; il la vénère, quelquefois il l’admire, surtout dans la jeunesse ; quand il aperçoit sur un jeune front ce je ne sais quoi d’heureux (jui vient du ciel, lorsqu’il peut dire : Cest un enfant pieux, il s’attendrit involontairement, et il aime à le contempler. C’est ainsi que Bernardin de Saint-Pierre écrivait d’un enfant : La Piété développait chaque jour la beauté de son âme en grâces ineffaçables dans ses traits. L’impiété elle-même, vaincue par le charme, par l’ascen-
(1) Pieta* ad omnia utilii al, promùnonem habmt vilœ qua nunc tsl, et fUturo’. Exerce teipsum ad Pielatem. (S. Paul, l, Tim. 4-8.)
r.H. vil. U PlfeTt.
dant irrésistible de cette vertu supérieure, s’est plus d’une fois écriée : Oui, un jeune homme qui. par le bienfait d’une Éducation chrétienne, a conservé jusqu'à vingt ans son innocetice. est, à cel âge. le meilleur, le plus généreux. U plus aimable des hommes (1).
Les païens eux-mérnes ont loué la Piété, comme le sentiment le plus élevé, le plus pur du cœur de l’homme ; L'homme de bien, dit Sénèque, est un homme de haute Piété envers les dieux (2).
Ils ont même regardé la Piété comme l’unique fondement de la bonne foi et de la justice parmi les hommes : Si vous enlevez la Piété envers les dieux, dit Cicéron, la bonne foi et la justice périssent (5).
Hésiode veut qu’on prie les dieux et qu’on les implore, et le soir, quand le jour s'achève, et qu’on va prendre le sommeil; et le matin, quand la vie et les travaux du jour recommencent (4).
Platon veut qu’on célèbre leurs fêtes avec Piété, et regarde même l’institution et le repos de ces fêtes comme un bienfait divin : Les dieux, dit-il, touchés de compassion pour le genre humain, qui est condamné par la nature au travail, nous ont ménagé des intervalles de repos, dans la succession régulière des fêtes instituées en leur honneur ; ils ont voulu qu’avec leur secours, nous puissions réparer dans ces fêtes les pertes de notre Education. (Platon, des Lois, liv. ii.)
Sénèque va jusqu’h dire, que chaque homme doit con-
(t) Rousseau. (3) Fir bonus est summœ Pietalû erga Leos. ^Ser. £|i. 67.) (3) Pietate adversut Deot sublatâ, ftdet etiam et justiUa lollilur. (Cic. I, de ffat. Deor. i.) (4) Atque plaça eot, et quando ieris cubitum, et quando tempus malutinum veneril, uf sinl animo benevolo in le. (Hesiod. v, 336.)