CH. VII. LA PIÉTÉ. 7S
démonstration , mais, comme le disait admirablement Fénelon à son jeune et royal élève, jxw l’abondance d’un cœur, en qui l’amour de Dieu devient une source vive pour tous les sentiments les plus doux, les plus forts et les plus proportionnés. Nous le pouvons ajouter avec Fénelon, rien n’est si sec, si froid, si dur, si resserré, que le cœur d’un enfant égoïste qui s’aime seul en toutes choses; mais rien n’est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si grand, si aimable, si aimant, que le cœur d’un jeune et généreux chrétien, que le pur et sublime amour de Dieu possède et anime. En lui, rien de faux, rien d’affecté, rien que de simple, de noble, de délicat, de modeste et d’effectif en tout.
Combien de fois n’ai-je pas aimé à redire tout ce beau langage de Fénelon aux jeunes gens que j’élevais! et comme ils comprenaient tout cela ! comme ces leçons de Piété allaient à leurs âmes ! Poird de singularités affectées, point de grimaces, leur disais-je encore avec l’Archevêque de Cambrai, mais une Piété simple, toute tournée vers vos devoirs et toute nourtie du courage, de la confiance et de la paix que donnent la bonne conscience et l'unioti sincère avec Dieu.
La Piété, entendue de cette sorte, loin d’être une surcharge et d’ajouter aux autres devoirs de l’Éducation, est, au contraire, ce qui rend tous les devoirs doux et légers ; elle fortifie tout, elle anime tout dans un jeune homme ; elle donne leur sève et leur vigueur à toutes les vertus et à toutes les qualités de l’âme. Ce que les enfants font par crainte, par devoir rigoureux, ou simplementpar raison, leur est toujours ennuyeux, dur, pénible, quelquefois accablant. Il en est tout autrement de ce qu’ils font par amour, par persuasion, par bonne volonté et avec cœur. Quelque rude que ce puisse être, l’envie de plaire à Dieu qu’ils aiment, à
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leurs parents, à leurs maîtres, dont l’amitié leur est chère, leur donne un élan, un courage admirable.
L’enfant sans Piété, sans amour pour Dieu, au contraire, même si je le suppose laborieux et régulier, est souvent inégal et impatient, susceptible, jaloux ; non-seulement très-difficile à élever, mais difficile à instruire : il se lasse, il se dégoûte, il se décourage, il se délie de ses meilleurs mailres, il ne peut supporter ni revers, ni mécomptes, il se pique, il se blesse, il change sans cesse, il ne peut se décider rien de grand, ni se fixer nulle part.
Sans doute, l’enfant pieux n’est pas sans défauts; mais il les reconnaît, il les regrette, il travaille à s’en corriger; s’il tombe, il se relève sans se dépiter de ses fautes et sans les dissimuler; son courage contre lui-même, pour se laisser dire alors les vérités les plus dures, montre une âme véritablement forte, et ne tarde pas â le faire triompher de toutes ses faiblesses Non, encore une fois, à l’encontre de tout ce que le monde se persuade, l’expérience m’a démontré que la Piété n’a rien de faible : elle donne quelquefois à des enfants de treize et quatorze ans une maturité de caractère et une vigueur d’esprit dont on est étonné, quand on y regarde de près : elle les fait de bonne heure appliqués, prévoyants, modérés, droits et fermes contre eux-mêmes : en meme temps, elle en fait les meilleurs camarades, les plus francs écoliers du monde ; ils demeurent simples, aimables, sans hauteur, sans présomption, sans dureté; la Piété, en eux, se fait tout à tous : en élevant leur intelligence, elle élargit leur cœur ; rien de gêné, ni d’étroit, ni de contraint. Je n’ai jamais vu d’enfants plus gais, plus joyeux, plus riants que mes enfants du petit séminaire de Paris, et je l’ajouterai, mieux portants. La Piété mettait la joie dans leur cœur, et la joie
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CH. VII. I.A PIÉIÉ. 77
du cœur met dans le sang un baume de vie, dit l’Écriture, tandis que la tristesse et les passions de l’enfant impie dessèche ses os : Jucmditas cordis vita homints. Spiritus iristis exsiccat ossa. » (Prov. 17, 22. — Ecc. 30, 23.)
Je l’avoue , je me suis étonné bien des fois, en voyant l’indilTérence de certains maîtres pour tout ce qui tient à la Piété de leurs élèves; je ne puis expliquer cette conduite déplorable, que par l’impuissance où ils se trouvent d’inspirer à ces enfants la Piété, dont ils n’ont pour euxmémes ni l’inspiration, ni la pratique.
Hélas ! il faut l’expliquer aussi par le malheur des temps où nous vivons. Plusieurs de ceux dont je déplore ici l’indifférence sont plus dignes de compassion que de colère. Pour moi, je l’avouerai ingénùment, si mon dévouement à l’Education de la jeunesse avait été privé du secours divin, je sens que j’eusse été condamné à ne rien faire, et le plus malheureux des hommes ; et, je le crois, ou j’aurais demandé vivement à Dieu le secours de sa grâce, ou je me serais, sur-le-champ retiré du ministère de l’Éducation. Quand je repasse dans mon esprit toutes mes expériences passées, et la nature même de l’œuvre qu’il s’agissait d’accomplir, j’éprouve un secret effroi, en songeant à l’impuissance absolue où je me serais trouvé, sans l’appui de Dieu, pour parler à ces chers enfants, pour me faire entendre d’eux, pour les entretenir de leurs devoirs, pour leur persuader la vertu, l’obéissance, le travail, le respect : sans le souvenir de Dieu, je n’aurais même pas su comment leur faire comprendre mon dévouement et leur exprimer mon affection.
Je le répéterai donc, et je conjure les pères, les mères, les dignes instiUiteurs, de méditer tout ceci dans un recueillement sincère, je dirai presque dans le sanctuaire de
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