LIV. 1«. DIEU
leurs plus religieuses pensées : cette Piété, dans la maison qu’ils gouvernent, est non-seulement leur devoir le plus sacré, mais c’est aussi leur intérêt le plus pressant. Quand la Piété, en effet,' quand une religion fervente inspire tout dans une maison d’Education, il y a là, pour les âmes, comme un élément de grâce , comme une atmosphère de vie, dans laquelle se retrempent, à toute heure, tous les moyens de l’Éducation. C’est, si je puis m’exprimer ainsi, comme un sang généreux qui circule partout et vivifie tout : c’est comme un air excellent, vif, doux, fortifiant, dans lequel respirent à l’aise et vivent bien les enfants et les maîtres. Hippocrate disait : .4er pabulum vîUb. C’est lui , en effet, qui de nos aliments fait notre sang, notre vie. Il en est ainsi de la Piété : elle aussi est, en toutes choses, le pahtUum vitœ.
C’est la vie, c’est la force tout à la fois et la douceur de la discipline ;
C’est la lumière, l’ardeur, la généreuse émulation des études ;
C’est le respect, c’est l’amour des maîtres, c’est l’affection amicale, fraternelle entre les condisciples;
C’est la simplicité, la candeur, la droiture; c’est l’horreur du mensonge et des honteux plaisirs; c’est la pureté et l’innocence des mœurs;
C’est même le travail et l’emploi du temps : car on se tromperait fort, si on s’imaginait que, dans une maison d’Ëducation chrétienne, les exercices de Piété, la sainte messe, la lecture méditée, la lecture spirituelle, la prière, sont un temps dérobé sans profit aux études littéraires, et dont l’instruction solide, et la haute Éducation intellectuelle n’ont à recueillir aucun fruit. Je suis aise, en achevant ce chapitre, de répondre à ce dernier des préjugés du
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i;n. VII. L.\ PIÉTÉ. 7U
monde : oui, la Piété est utile à tout ; Ad otnnia utilis est. Et , même à ce point de vue , saint Paul a bien fait de dire : Exerce tetpsum ad Pietatem (4). Rien n’est efficace comme ces exercices de Piété, pour inspirer, tout ce qui prépare les fortes études et fait la meilleure Éducation littéraire: je veux dire une docilité généreuse, l’énergie et la persévérance de la volonté , l’amour du travail , et le goût même des peines qu’il impose , c’est-àdire, de tous les biens de l’esprit les plus indispensables et les plus inappréciables : et tout cela avec les sentiments moraux et religieux , qui sont tout à la fois le plus bel ornement de l’intelligence et toute la force du caractère, dans l’enfant comme dans l’homme. Mais quoi ! vous ne regardez pas comme perdu pour les études, le temps des repas et des récréations ! Et pourquoi? Votre réponse ici sera la mienne, à moins que vous ne croyiez que la vie de l’âme ne se nourrit pas, ne s’élève point, et que vous ne vouliez nier le grand mot de saint Paul : In ipso vivimus et movemur et sumus (2) ; ou que vous ne prétendiez que la noble élévation du cœur est inutile à l’Éducation de l’intelligence.
Fénelon l’entendait autrement que vous, et comme saint Paul, lorsqu’il écrivait au duc de Bourgogne : « Au « nom de Dieu, que la prière nourrisse votre cœur, comme « les repas nourrissent votre corps. Que la prière, en cer- « tains temps réglés, soit une source de présence de Dieu « dans la journée. Cette vue courte et amoureuse de Dieu « ranime tout l'homme, calme ses passions, porte avec soi « la lumière et le conseil, subjugue peu à peu l’humeur, « fait qu’on possède son âme, ou plutôt qu’on la laisse R posséder à Dieu. »
(I) Tim. IV, 7.
(2) Act. 17-18.
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Sans doute, il faut que les exercices de Piété aient une juste et convenable mesure; mais, ainsi faits et bien faits, je soutiens qu’ils rendent au centuple le temps qu’on leur donne : Protnisstonem habens vûœ qua nunc esl.
Fénelon écrivait encore : « Ne faites point de longues «I méditations; mais faites-en un peu, au nom de Dieu, « tous les matins, en quelque temps dérobé. Ce moment « de provision cou* nourrira dans la journée. Faites cette « oraison plus du cœur que de l’esprit; moins pas raison- « nement que par simple aifection ; peu de considérations « arrangées, beaucoup de foi et d’amour. »
J’ai eu souvent occasion de le dire , parce que j’ai eu très-souvent occasion de le remarquer: non-seulement la Piété gagne, rachète le temps, redimentes tempus; mais je dirai plus : la Piété fervente, la foi vive agrandit, étend, ennoblit, élève l’esprit de ceux qui en ont, et donne même quelquefois de l’esprit k ceux qui n’en ont pas. C’est le catéchisme seul et la Piété qui a donné de l’esprit à mon enfant, disait une des femmes sans contredit les plus spirituelles de l’Europe. J’ai vu cela cent fois; mais je comprends que j’étonne ici ceux qui ne l’ont pas vu.
Je les étonnerai moins, peut-être, en ajoutant que la Piété enseigne aussi la politesse , et donne une certaine distinction aimable k ceux qui en manqueraient d’ailleurs : elle sait leur inspirer une certaine délicatesse de cœur et même d’esprit dont elle seule a bien le secret. Mais je n’insiste pas sur ce point : tout le monde en demeure d’accord ; chacun a pu remarquer la différence qu’il y a, comme politesse, par exemple, entre un paysan pieux et bien élevé par sa mère et son curé , dans une de nos provinces religieuses, et ces jeunes garçons, moins gauches peut-être, mais très-grossiers et très-impolis de nos villes manufacturières.
ai. VII. LA PltTÉ. «1
Non, encore une fois, ce ne sont pas les exercices de piété qui gâtent rien dans l’Éducation, ou font perdre le temps. Par des lectures et des méditations puisées chaque jour, je ne dis pas seulement dans les Elévations de Bossuet sur les mystères, dans les Pensées de Massillon, ou dans la Retraite de Bourdalouc , mais aussi, dans V Imitation et dans YEucologe, il se forme peu â peu dans l’esprit et dans le cœur des jeunes gens quelque chose de grave et de noble, qui élève naturellement lettre âmes aft-dessus de la médiocrité.
Aussi, j’ai répondu souvent â ceux qui me disaient, lorsque je gouvernais le petit séminaire de Paris : Mais vous avez ici beaucoup d’exercices de piété: n'est-ce pas trop? — Aon, car je veux faire faire de bonnes études, et c’est le moyen décisif.
Et, de bonne foi, n’est-ce pas ainsi que l’avaient entendu les anciens instituteurs de la jeunesse française? Si j’avais encore des conseils à donner, je conseillerais, sans hésiter, d’établir dans chaque lycée les réglements religieux de la plupart de nos petits séminaires, et par là je ne ferais que rappeler les lycées aux réglements des anciens collèges, qui avaient élevé la grande noblesse , la grande magistrature, la grande bourgeoisie française. Lisez le réglement pour les exercices intérieurs du collège Louisle-Grand, dressé en exécution des arrêts du Parlement des 48 janvier et 28 août 4769, et homologué le 4 décembre (i); c’est le réglement de nos petits séminaires.
(I) Collection des lois sur l'inslntel. publ.