I.IV. I". ÜIKI
chant, c’est que les eiil'anls et leurs maîtres ne sont pas là de simples spectateurs; ils ont un rôle admirable dans ce drame sacré. El c’est ici que se révèlent le sens intime et la vertu profonde du christianisme.
Après avoir purifié leurs cœurs dans le sacrement de la Pénitence, pour se rendre dignes de l’action sainte, la Communion Eucharistique les y fait participer: ils se nourrissent à l’autel de la chair sacrée de celui qu’ils adorent; et que ce soit à la fêle de Noël, à celle de Pâques, ou aux fêtes du Saint-Sacrement , le cœur et l’intelligence de ces enfants éclairés par la foi, ne peuvent s’élever dans des régions plus hautes; la pensée et le sentiment humains ne peuvent rencontrer sur la terre, ni dans le ciel, un aliment plus digne d’eux; et quand ils chantent tous ensemble les cantiques de leur reconnaissance, leurs chants deviennent sublimes : je les ai souvent entendus, et je ne crois pas qu’il puisse y avoir ici-bas une expression plus vive de la louange qui est due au Dieu de la Crèche, de l’Eucharistie et du Calvaire.
Il y a la aussi le plus puissant effort qui puisse être fait sur la terre pour accomplir dans les âmes la véiité des faits divins et y former les vertus évangéliques. Sous l’empire et les inspirations de cette foi puissante, j’ai vu des enfants réaliser ce qui ne fut qu’un rêve, mais un des plus beaux rêves assurément de la sagesse antique : oui, en ces jours de fête, ils pouvaient redire avec vérité les paroles que Platon adressait jadis aux poètes profanes, en refusant de leur ouvrir les portes de sa cité :
« 0 mes chers amis, retirez-vous, et ne venez pas nous n distraire; car nous sommes nous-mêmes ici occupés à « composer le drame le plus beau et le plus parfait ; no- « tre république n’est elle-même qu’une imitation de la
CI». X. LKS KÉTliS. lot
« Vie la plus belle et la plus vertueuse, imitation que nous (( regardons comme un drame véritable, et la plus riche « poésie qui fût jamais : vous êtes poètes , et nous aussi, (( mais dans un gepre supérieur ; nous sommes vos rivaux H et vos concurrents dans la composition du drame le O plus accompli, et nous l’emportons sur vous, car la « vérité peut seule atteindre ce but sublime. Vous ne ren présentez que des fictions; et nous, nous cherchons à « faire revivre et h représenter en nous-mêmes la loi di- « vine et la vertu (1). »
Pour bien faire comprendre tout ceci, il faudrait des détails infinis et un volume entier. Ce volume, je l’ai préparé, et il est aux mains de ceux qui élèvent les âmes de DOS enfants, au petit séminaire de La Chapelle. Si Dieu le permet, je le publierai quelque jour, et je révélerai, autant qu’il sera en moi, tous les secrets de celte divine économie- des fêtes de la piété chrétienne.
(1) Platon, le$ Lois, liv. Vit. On ronnalt la suite de ce beau passa},'ide Platon :
< O poètes, ne comptez donc pas que nous vous laissions entrer chez nous sans nulle résistance, dresser votre théâtre dans la place publique et introduire sur la scène des acteurs doués d'une belle voix, qui parleront plus haut que nous ; ni que nous souffrions que vous adressiez la parole en public â nos entants, à nos femmes, â tout le peuple, et que sur les mêmes objets vous leur débitiez des maximes, qui, bien loin d'étre les nôtres, leur sont presque toujours entièrement opposées. Ce serait une folie extrême de notre part, et de la part de tout État de vous accorder une semblable permission, avant que les magistrats aient examiné si ce que vos pièces contiennent est bon et convenable à dire en public, ou s’il ne l’est pas. Ainsi, enfants des muses légères, commencez par montrer vos chants aux magistrats afin qu’ils les comparent avec les nôtres ; et, s’ils jugent que vous disiez les mêmes choses ou de meilleures, nous vous permettrons de représenter vos pièces; sinon, mes chers amis, il faut vous retirer. »
iOJ IJV. l'f. bIKl'.
Ici JC me bornerai à ajouter deux observations générales très-importantes.
La première, c’est que les grandes fêtes littéraires d’une maison d’éducation doivent être en harmonie avec ces grandes fêles religieuses, lesquelles soutiennent alors et inspirent, par une vertu secrète, tout le mouvement classique, tous les travaux intellectuels de la maison.
Voilh la vraie manière d’élever les études littéraires, de sanctifier la généreuse émulation du travail, et de faire ces grands et bous écolière d’autrefois, si ardents aux Jeux, si appliqués eu classe, si sincères à la chapelle, si aimables dans leur loyauté en toute chose.
Or, il s’est trouvé que par une heureuse disposition des temps et des saisons, ou plutôt par une religieuse inspiration de nos pères, la constitution des études et de l’année scolaire a été faite de façon, que cette harmonie de la piété et du travail existait naguères; et elle existe aujourd’hui encore pour ceux qui savent l’entendre.
C’est ainsi que les fêtes de Noël achèvent heureusement le premier trimestre de l’année : les grands examens classiques de cette époque peuvent immédiatement suivre ces belles fêtes; et les élèves, après avoir célébré la naissance de Notre-Seigneur et passé vaillamment leurs examens, se trouvent, s’il est permis d’emprunter ici le mot de saint Paul, dans la douce et glorieuse liberté des enfants de Dieu, pour les joies de la famille et les bonnes fêtes du jour de l’an.
Chez nous, au petit séminaire de Paris, pendant ce premier trimestre, qui était, comme partout, la grande époque de l'organisation des classes et la forte mise en train des éludes, nous avions, pour adoucir aux enfants la sévère application du niveau de chaque classe, et faci-
CH. X. LES l ÈTES.
liler la reprise énergique du travail par les anciens, et la vive et prompte initiation des nouveaux au régime de la maison, nous avions des solennités charmantes : trois belles l'êtes de la sainte Vierge, dont l’une, Notre-Dame-du- Relour, se célébrait huit jours après la rentrée; puis la fête des saints Anges, puis les fêtes de la Toussaint : enfin, la saint Nicolas et les cantiques de l’.-lrent nous faisaient prendre patience jusqu’à Noël, et nous donnaient grand cœur au travail.
Après la sortie du jour de l’an, venait notre second trimestre.
Les fêtes de Pâques, soit qu’elles achèvent le second trimestre, soit qu’elles commencent le troisième , se rencontrent là admirablement pour encourager les études. Ces trois mois, depuis le jour de l’an jusqu’à Pâques, étaient, en effet, notre époque laborieuse, difficile, pénible même. C’étaient les mois d’hiver, les brumes, les neiges, les froids; nous n’avions plus que des promenades et des récréations pluvieuses , par des jours courts et sombres : la lumière venait tard le matin ; et la nuit venait tôt, l’après-midi (1). La cour était le plus souvent inabordable ; il fallait passer les récréations dans les salles d’exercices, et tourner là en cercles monotones : plus de jeu de balle, plus de cerceaux : peu de fêles religieuses; le carême à la place.
Eu un mol, c’était un temps fort austère.
Sans doute, quelque promenade inattendue, quelque récréation extraordinaire, par un beau soleil et un beau
(1) Dans cette fâcheuse nuison, il fallait que les lampes fussent allumées dans la plupart des calasses, l’après-midi, dès trois lieures, cl le matin jusqu’à neuf licuros.
lOi
1,1V. 1«. liiEf.
l'roid, ramenait quelquefois renthousiasine , donnait au moins une vive satisfaction générale; mais c’était difficile et rare ; et j’avais beau faire, les heures de distraction que je parvenais k leur procurer ne les délassaient pas des heures d’études.
C’était le temps où il fallait faire aimer la maison, le travail, les classes, la piété, par les motifs les plus élevés, où il fallait persuader aux enfants la fidélité au devoir par les plus fermes inspirations de l’esprit chrétien.
Jusqu’au carême, on avait encore les fêtes de l’Épiphanie et de la Purification, où on chantait une dernière fois les cantiques de Noël : puis quelques autres fêtes; mais à dater du mercredi des Cendres , rien , sinon les graves évangiles de chaque jour du carême, que je leur expliquais tous les matins, dans une brève homélie; l’Adoration de la croix avec une petite exhortation chaque vendredi soir ; puis la fête de la Compassion et des douleurs de la sainte Vierge; puis tous les cantiques de pénitence : le chant du Stabat et le Müerere, etc. : je dois ajouter la Lecture spirituelle, où je cherchais k leur inspirer la grande et forte piété chrétienne. Ce moment, quoique toujours alors un peu sévère, n’était pas pour eux sans charme. « De « toutes les heures ternes et laborieuses du jour, m’écri- « vait dernièrement un de nos anciens élèves, nous apera cevions la lecture spirituelle de loin, avec espoir, au « terme, comme un repos et un plaisir. »
Mais c’était Pâques surtout qu’on voyait, qu’on regardait de loin k l’horizon : on en pressentait les joies : on voulait s’en rendre digne ; on travaillait pour cela avec une irdeur profonde, infatigable (I).
(1) I,ï devise des eoiiraHCiix éeoliers, le labor imprvbut omnin
CH. X. t.KS KÉ1KS. 10X
Le travail chrétien, généreux, fervent, soutenu par toutes les pensées de la foi, et élevé à sa plus haute énergie, était le grand remède à celte dilficile situation. J’employais pour l’animer tous les moyens : les professeurs, l’académie, les récompenses, les visites dans les classes, les concours, les luttes de classe k classe, les mille ressources de l’émulation chrétienne, tout était mis en œuvre.
Aussi les grands progrès, les grands travaux se produisaient-ils généralement a cette époque, et cela dans un si bon esprit et avec un {el contentement, qu’il était passé en proverbe de dire : Ah! pendant le second trimestre, les récréations ne nous délassent pas du travail ; c’est le travail qui nous repose des récréaliotts. Mais Pâques viendra bientôt !
Ainsi, lorsque le ciel et l’aspect de la nature étaient tristes, décourageants, et fatiguaient la vie, tous nos efforts tendaient k ce que l’horizon intellectuel et moral fut pur et élevé, reposât et occupât tout k la fois les regards dans de grandes et religieuses perspectives, et pût enfin, k force de variété et d’attrait, exciter les esprits, réjouir même quelquefois les cœurs, et toujours, au moins, soutenir les âmes sans défaillance, jusqu’au bout de la carrière. Et je dois l’avouer ; grâce au dévouement de nos maîtres, grâce k la bonne volonté et k la conscience de nos enfants, cela réussissait presque toujours si bien, que j’ai pu, k la fin du carême, leur dire avec vérité : k Mes enfants, vous a avez si bien travaillé, vous avez été si bons et si sages. H que ce laborieux trimestre , vous le voyez, a passé avec
vt'ncil, était alors souvent répétée. Je leur redisais souvent aussi la l>elle et forte maxime du père Campan : muUus labor, mutla in labore melhodus, multa in methodo rontlanlia.
lOU Liv. l«r. OlKli.
« la rapidité de l’éclair. Ne vous semble-t-il pas que Noël « était hier? Entre Y Adeste et l’O fHii. il n’y a eu vrai- « ment qu’un jour, et un jour béni de Dieu. Demain donc, « nous célébrerons tous la l'éte de Pâques dans les joies « de V Alléluia et de vos coeurs renouvelés ; puis lundi, à « cinq heures du matin, nous partirons jusqu’à neuf heua res du soir, pour Gentil ly , avec les pèlerins d’Emmaüs. »
Quant au troisième trimestre, il se passait de telle sorte que la tristesse et l’ennui ne pouvaient y avoir accès ; pendant ces trois ou quatre mois, il y avait une telle succession de travail et de piété, de l'êtes littéraires et de fêles religieuses, de grandes compositions et de grands congés, de beaux jours et de splendeurs en tous genres, que le temps jusqu’à la distribution des prix paraissait fort court, et que le poids n’avait nul besoin d’en être allégé : le fait est que ce dernier trimestre, préparé par tous les travaux des trimestres précédents, par les deux grands examens, par les deux retraites, par six mois de piété fervente, par tant de soins assidus, nous donnait à tous les plus grandes consolations.
Les pieuses solennités de cette troisième période de l’année classique répandaient d’ailleurs sur chaque journée les meilleures et les plus douces influences : les quarante premiers jours du Temps Pascal, puis l’Ascension, la Pentecôte : puis, surtout, les fêles du Très-Saint Sacrement et la Première Communion faisaient autour de nous comme une guirlande de fêles, comme une couronne des joies les plus pures.
Alors aussi venaient les trente journées du mois de Marie où, chaque soir, quelques minutes passées en fête dans la chapelle de la sainte Vierge, donnaient 'a tous un moment rapide de ces joies saisissantes, qui s’enfuient vite du
DigiliZ' Gtxvik
CH. X. l.l-S l'ÈTCS. )07
cœur de l’homme, mais qui ne s’échappaient du cœur de ces heureux enfants que pour y revenir le lendemain, avec une nouvelle douceur.
C’est ainsi qu’on amvait promptement aux derniers examens, aux compositions des prix, aux prix eux-mêmes et aux deux mois de vacances.
Telle est la première observation que j’avais h faire, relativement h l’harmonie qui doit exister entre les fêtes religieuses et les fêtes littéraires, entre la pieté et les études.
Il est une autre observation que, par l’entrainement de mon sujet, je viens déjà de laisser entrevoir : c’est que, pour faire goûter aux enfants la piété et la vertu, il faut en rendre pour eux la pratique aimable; il faut que les fêtes religieuses soient pour eux de vraies fêtes, c’est-àdire , des jours de joie , d’innocentes récréations , de franche gaîté dans la ]>aix du Seigneur; et puisque j’ai déjà cité Platon sur tout ceci, je le citerai de nouveau :
« Le plaisir, la peine, le désir, voilà presque toute l’bumanité, dit-il : ce sont là les ressorts auxquels est suspendu tout être mortel, et qui déterminent tousses grands mouvements. Ainsi, lorsqu’il s’agit de faire l’éloge de la vertu, il ne suffit pas de montrer qu’elle est en soi ce qu’il y a de plus honorable ; il faut encore faire voir que, si on veut en goûter la douceur, et si on ne l’abandonne point dès ses premiers ans comme un transfuge, elle l’emporte sur tout le reste par l’endroit même qui nous tient le plus au cœur : savoir, qu’elle procure plus de joies vraies et moins de peines durant tout le cours de la vie ; ce qu’on ne tardera point à éprouver d’une manière sensible, si on veut en faire l’essai, comme il convient. » (Platon, /es
IU8 LIV. 1”. DIKl’.
Il y a une grande sagesse, une pmCunde connaissance de la nature humaine dans ces paroles de Platon.
L’Écriture sainte le dit nettement : Il faut que celui qui fait le bien soit heureux dans le bien qu’il fait ; Bealus tu ■suo facto. Cela est surtout vrai des enfants. Le parfait désintéressement n’est point leur partage. Vous leur demandez le travail et la peine, la piété et la vertu ; il faut qu’ils y trouvent quelque bonheur.
Voilh pourquoi il faut que les fêtes soient pour eux de vraies fêtes, qu’ils s’y délassent et s’y amusent dans toute l’allégresse d’une bonne conscience, dans tout l’épanouissement d’un cœur satisfait. Il le faut pour les bons, comme récompense et encouragement au bien; mais il le faut aussi pour les méchants eux-mêmes , comme remède au mal, et comme invitation au retour ; car les âmes des. enfants sont rarement endurcies, et il n’y a rien qui aiguise le remords dans ces jeunes âmes, et réveille par de salutaires regrets l’amour oublié de la vertu, comme les pures joies d’une belle fête. Ces joies qui éclatent autour d’eux , et que goûtent si heureusement tant d’innocents condisciples, leur inspirent naturellement l’horreur du mal dont ils sont flétris, et leur font voir et haïr dans le vice le triste obstacle au bonheur et h la paix de la conscience.
Pour les enfants, je le dirai volontiers avec Fénelon, il en est de la piété comme des études. Il ne faut pas que l’étude leur apparaisse comme une chose abstraite, stérile et épineuse; loin de prétendre les assujettir au. travail par une autorité sèche et absolue, il faut toujours leur montrer un but solide et agréable, qui les soutienne dans leur application. Par Ih, on les accoutume h s’occuper des choses sérieuses avec intérêt : peu à peu ils y prennent goût, ils deviennent sensibles aux nobles plaisirs de
CH. X. u:.s KÈ ÏKS.
l’esprit, el tout est gugné dès-lors pour leur édiicnlioii intellectuelle.
De même, il faut que la piété ait pour les enfants quelque chose d’aimable qui les attire et qui les charme. Ils se la représentent d’ordinaire comme triste et languissante ; ils s’en font une idée sombre ; tandis que la liberté, le jeu et le dérèglement se présentent à eux sous une figure agréable. Rien n’est pire. Il faut au contraire que la religion se montre h eux avec un visage doux et bienfaisant, sous les traits d’une mère tendre, qui ne songe qu’au bonheur de ses enfants.
Mais pour leur persuader tout cela, il ne suffit pas de le leur dire : on leur fait aimer la piété el la vertu, non en leur affirmant que la piété et la vertu sont belles et aimables, mais en le leur faisant voir et sentir, observe quelque part Fénelon ; et voilà aussi pourquoi ce pieux et grand archevêque ne voulait pas qu’il y eût rien de gêné, ni de contraint dans la piété des enfants. Il allait jusqu’à souhaiter que la sagesse ne se montre à eux qu’avec un visage riant.
Les conséquences pratiques sont ici faciles à tirer : Il faut que, les joui's de fêtes, ces chers enfants soient et se sentent réellement les plus heureux enfants du monde. C’est donc en ces jours qu’il faut surtout leur donner de longues et belles récréations qui soient à leur manière comme une continuation des joies pures qu’ils ont trouvées aux pieds d’es autels.
Dans notre réglement, ils avaient au moins cinq heures de récréation, bien distribuées, entre les divers exercices, dans le cours de la journée.
Je suppose ici, on le voit, que le dimanche et les jours de fête, les enfants ne vont pas chez leurs parents : en effet, le triste état des mœurs publiques ne le permet