LIV. I". DIEU
Ilâ
lerait, les enfaiils seraieiil trop en l’air, el on les trouverait bientôt fatigués de tout, mémo des jeux. — Il leur faut donc des études qui, tour-à-tour, les reposent de la récréation, et les recueillent pour les saints offices : puis, de nouvelles récréations les charmeront encore. Seulement, ces éludes ne doivent pas être trop longues: employées, comme nous venons de le dire, li un travail qui se trouve en harmonie avec la fête et avec les pieuses dispositions des enfants, elles font à merveille, et je dois dire que nos bons écoliers du petit séminaire n’auraient pu s’en passer.
Dans ces conditions, les fêtes joignent h tous les avantages surnaturels celui d’une heureuse el sainte variété : elles rompent la monotonie des grandes et longues époques de travail; elles délassent de l’étude; elles eu inspirent l’amour.
Aussi, je dois l’ajouter, c’est à ces fêtes et à la ferveur qu’elles excitent que nous devions les plus excellentes compositions littéraires de l’année. Oui, les devoirs les mieux faits étaient ceux qui l’avaient été sous la vive inspiration de la piété. Les plus beaux vers latins que j’aie vus, sont des vers sur les fêtes de la Toussaint, sur Bethléem, sur la Résurrection : cela se conçoit. De tels sujets produisent des compositions urates, où les enfants expriment ce qu’ils sentent et disent ce qu’ils pensent réellement. Or, c’est bien là, rectè acjnilchrè sertbendi principium et fom.
L’élude, comme la piété et le bon esprit de la maison, se trouvait si bien de ces fêles, que, sans les trop multiplier, nous n’en craignions pas le retour fréquent. Nous y ajoutions même, chaque année, un ou deux pèlerinages à quelque vieille chapelle, dans les bois, comme à Notre- Dame des Auges, dans la forêt de Bondy, ou à Notre-Dame de Lorelle, à Issy. Nous partions à quatre heures du ma-
cil. X. LES KÉI ES.
tin : adieu les rudiments et les dictionnaires pendant vingt-quatre heures, et nous rentrions à dix heures du soir.
Combien de fois, à celte heureuse époque, n’ai-je pas dit à ces aimables enfants les paroles de saint Paul : Oaudele tn Domino semper : üerùm dico. gaudete. Réjouissezvous, mes chers enfants, réjouissez-vous. Personne ne souhaitera jamais plus que moi, que vous goûtiez des plaisirs, mais des plaisirs doux et modérés qui vous charment, et non des plaisirs qui vous passionnent et vous amollissent; des plaisirs qui vous délassent, des plaisirs qui vous laissent la possession de vous-mêmes, et non des plaisirs qui vous cntrainenl et vous égarent. J’ajoutais encore avec Fénelon : « Non, mes enfants, la piété n’a rien d’austère ni d’affecté ; c’est elle qui donne les vrais plaisirs ; elle seule les sait assaisonner pour les rendre purs et durables; elle sait mêler les jeux et les ris avec les occupations graves et sérieuses; elle prépare le plaisir par le travail, et elle délasse du travail par le plaisir. La piété n’a point de houle de paraître enjouée, quand il le faut. »
Aussi fallait-il voir, en ces jours de fête, avec quelle joie, avec quel épanouissement, ils se recréaient sous l’oeil de Dieu, comme des enfants dans la maison de leur père, et sous les regards de leur mère : sortant de la chapelle pour se livrer à tous leurs jeux avec une innocence et une ardeur égales; puis à leurs études, avec la plus franche émulation, s’aimant les uns les autres , aimant leurs maîtres et leurs classes ; puis enfin retournant à la chapelle chanter les louanges de Dieu. Ils sentaient, — et ils s’en souviennent encore, et ils aiment b nous le redire, quand nous avons le bonheur.de nous rencontrer, — ils sentaient tous que c’était b ces fêtes qu’ils devaient les plus doux, les plus joyeux moments de leur vie !
1,IV I". DIEl .
Ah! c'clait là surtout, dans cette chapelle, qu’il était beau de les voir : troupe innocente et pure, cœurs simples et vrais, sans déguisement et sans artilice, ils recevaient la grâce de Dieu dans la simplicité et la candeur de leur âme, quelquefois avec le transport d’une joie céleste, quelquefois dans le recueillement tranquille d’une paix profonde. Cette grâce divine faisait fleurir en eux la véritable sagesse. Quand on les exhortait, ils goûtaient le don céleste, la bonne parole, et les vertus du siècle futur, dont parle saint Paul. Quelquefois ils paraissaient émus et comme ravis hors d’eux-mèmes par les attraits de la vertu. Tous les meilleurs, tous les plus nobles sentiments se peignaient tour à tour sur ces jeunes visages.
Le matin, à la sainte messe, avant de communier, on en voyait plusieurs, les plus pieux, touchés et saisis visiblement de la présence de Dieu : ils se tenaient devant lui dans une respectueuse immobilité, qui ne leur permettait pas même de lever les yeux, ou plutôt, selon le mot touchant de Bossuet, ils n’avaient plus d’yeux ni d’amour que pour Jésus-Christ et vers son tabernacle. Et lorsqu’ils avaient tous communié, il s’exhalait alors dans cette sainte chapelle, de ces âmes ferventes, comme un parfum mystérieux qui embaumait le ciel et la terre. Ils sentaient tous que Dieu était avec eux. Sa présence faisait naître en leur âme une source intarissable de paix et de joie; comme le dit quelque part Fénelon, je ne sais quoi de divin coulait au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité même qui s’unissait à eux. ils étaient heureux et voyaient que pour l’étre toujours il ne leur manquait que le ciel même. L’un d’eux dit un jour cette charmante parole : Le bonheur du Ciel, ce doit être comme une première communion qui ne finit pas. Vous eussiez dit qu’un goût sublime de la vérité et de
CH. X. l.KS KfiTKS.
la vertu les transportait au-dessus d’eux-mémcs : dans ce ravissement divin, ils chantaient les louanges de leur Dieu avec un accent que je ne puis rendre; leurs maîtres se joignaient à leurs chants; leurs parents même venaient a ces fêtes, et aimaient à reposer ces jours-là leurs regards sur ces enfants chéris : tous ensemble, nous ne faisions plus qu’une seule voix, une seule pensée, un seul cœur pour bénir le Ciel et célébrer ses bienfaits.
Tel est le règne de Dieu dans l’Éducation chrétienne.
On pensera peut-être que je me suis laissé entraîner ici par mon cœur, et que cette belle et sainte Éducation des âmes, telle que je viens de la décrire, ne fut jamais qu’un pur idéal. Non; et j’en puis appeler au témoignage de mes anciens élèves, de ceux-là même qui ne sont, peut-être, pas demeurés toujours bons et heureux, comme ils le furent alors ;
O mes enfants, permettez que je vous donne encore ce nom, que justifient tant de chers et ineffaçables sentiments ! bien que mon ancienne famille soit dispersée, et que, sortis depuis long-temps de l’asile qui éleva et nourrit votre jeunesse, vous soyez tous maintenant en plein dans le courant agité de cette vie humaine qui fait oublier tant de choses , j’en appelle à vos souvenirs, à ces profonds souvenirs de l’enfance et du cœur, qui ne périssent pas!
En lisant ces pages, que je ne puis écrire sans y verser encore quelques-unes de ces larmes que je versais autrefois sur vous, dites si vous n’y reconnaissez pas l’image fidèle de vos plus heureuses années, et de ces joies si pures, auxquelles aucune autre joie ne ressemble ! Si vous avez persévéré dans la vertu, si la chaste alliance que vous fîtes autrefois avec la sagesse n’a pas été rompue, si votre Première Communion est toujours dans votre cœur, soyez-cn bénis! ce souvenir des jours pas.sés vous sera
m! LIV. I". DIEl' — CH. X. LES FÊTES,
tioux Cl fortifiera votre âme pour les longues luttes de la vie chrétienne et de l’avenir. Oue si vous n’avez pas été fidèles, la beauté des anciens jours et l’image même des joies perdues vous sera bonne et douce encore. Dans celte émotion mêlée d’amertume, vous retrouverez les douceurs qui ne sont plus, la voix qui rappelle toujours, le regret qui demeure, et la tristesse qui purifie !
Et tous vous me serez témoins que je ne vous trompais pas, lorsque, vous adressant mes derniers adieux, au moment de la séparation et du départ, je vous disais :
Revenflï au Scigupiir! vous no |>puvcr attendro Dans ce monde où déjà sc portent vos désirs,
Ni de bonheur plus pur, ni d’amitié plus tendre.
Ni de plus innocents plaisirs.
Mais c’est assez. Je m’arrête : qu’on me pardonne de m’être laissé entraîner au charme, irrésistible pour moi, de ces sentiments. C’est un dernier témoignage de l’impression que m’ont laissée des jours que je ne retrouverai pas sur la terre, et une maison long-temps chérie et toujours regrettée!
Tel est donc le règne de Dieu dans l’Éducation chrétienne, telle est la part qu’il doit avoir dans cette grande œuvre.
Dieu y est tout en tous, selon l’expression de saint Paul. (}mma in omnibus. Il règne dans les parents, dans les maîtres, dans les enfants; il règne dans les études et le travail, dans les récréations et les jeux, dans les prières et dans les fêtes ; ou plutôt, une telle Éducation est, selon l’expression des divines Écritures, une fête sans (in dans les cœurs dignes de la comprendre et de la sentir : Jtiyc ronvirium.