LIV. II. LE PÈRE, LA MÈRE, ET LA FAMILLE
Le nom de père est si grand, que les hommes n’en ont pas un autre îi donucr à celui de leurs semblables, qui a été pour eux un sauveur, ou bien qui a l'ondé parmi eux quelque grande chose : ils le nomment le père de la patrie, et ce nom est plus auguste que celui des héros, des con- (juérants et des triomphateurs.
Et la Pairie elle-même, pourquoi lui a-t-on donné ce beau nom, dont l’étymologie est si remarquable, sinon parce qu’elle est la société des pères et des familles; sinon parce qu’elle crée, protège et conserve, comme la famille elle-même; sinon enfin, parce qu’elle est l’image de l’autorité tutélaire et de la puissance bienfaisante du gouvernement paternel ?
Quel nom la gravité romaine crut-elle devoir donner à ceux qui siégeaient dans cette illustre assemblée, dont la majesté fit dire ii un ancien qu’elle paraissait à ses yeux comme une assemblée de rois? L’histoire noiiâ l’a appris : on les nommait Pères niuscrits : Patres cotiseripti.
Çarini les grandeurs de Rome, rien n’était plus grand.
Remontons encore plus haut. Est-il dans la mémoire des hommes un souvenir plus touchant, un nom plus vénérable que le souvenir et le nom des anciçns patriarches?
Y eut-il, jamais rien de plus noble sur la terre (jue le patriarcat?
Mais la puissance patriarcale, n’était-cc pas, dans ces premières familles bénies de Dieu, l’image même de la grandeur et de la bienfaisance divine?
I.e patriarche, au milieu des simples exercices de la vie pastorale, était tout a la fois père, pontife, et loi. Son royaume était sa famille, ses sujets étaient ses enfants et ses petits enfants, jusqu’à la troisième et quatrième génération. Il régnait parmi eux souverainement: il y exerçait
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toutes les fonctions de la puissance publique et aussi de l’autorité sacerdotale.
On sait comment depuis furent providentiellement établis la société temporelle et ses chefs; la société spirituelle et le pontificat. Mais l’Évangile, qui est venu relever toutes les autorités légitimes, nous révèle qu’aujourd’bui encore, il y a dans les profondeurs de l’autorité paternelle quelque chose de cette triple souveraineté et de cette primitive grandeur.
Oui, un père est encore aujourd’hui roi dans sa famille : son royaume est inviolable : c’est sa maison et son foyer domestique ; nul, fut-il roi de la société temporelle, ne peut s’y asseoir malgré lui : c’est sa vigne et son champ; nul, fut-ce un Achab, n’y touchera impunément. Mais pardessus tout , son royaume, c’est sa femme et ses enfants : c’est leur âme, c’est leur vie, c’est leur honneur. Ouand il dit : C'est mon fils, c'est 7«a fille, il exprime ses droits et ses devoirs avec une énergie que nulle autre autorité que la sienne n’atteindra jamais.
Lui enlever ses enfants ou sa femme; violer indignement le droit qn'il a d’élever son (ils et sa fille, est un attentat contre nature.
Le roi temporel, le prince, est père par devoir; et l’autorité paternelle demeure essentiellement et à jamais le modèle de l’autorité publique.
.Mais le roi donmstique, le père, est roi par droit : il gouverne dans sa famille; il préside â tout chez lui; il fait, il fait faire. Et en ce qui concerne l’Kducation de ses enfants, ou il la fait lui-même, ou il choisit et délègue des instituteurs chargés de la faire pour lui, comme le roi délègue les magistrats: et tout cela par un droit primitif, par un droit supérieur et divin, par un droit inaliénable.
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Je dis par un droit inaliénable, et j’insiste sur ce mol ; car il le faut bien entendre : l'autorité paternelle n’est pas ainissible, ni meme abdicable, comme l’antorité sociale, comme les autres autorités humaines.
Sans aucun doute, elle n’est pas la plus étendue, mais elle est la plus intime, la plus profonde, la plus imprescriptible de toutes les autorités.
Toute autorité, nous l’avons vu, dérive immédiatement de la paternité : l’autorité n’est donc propre et essentielle qu’aux pères : au Père céleste, par suite de la paternité souveraine qui lui appartient ; aux pères terrestres, par suite de la paternité qui leur est providentiellement communiquée.
L’autorité paternelle, quoique la paternité elle-même soit communiquée, est bien plutôt une autorité propre, une autorité essentielle, qu’une autorité transmise; parce qu’elle appartient tellement, non pas à l’homme, mais au |)ère, quand Dieu l’a fait père, qu’il n’est besoin d’aucun autre acte de la volonté divine pour la lui donner.
Dieu ne transmet pas au père l’autorité par un décret nouveau positif et spécial : il lui transmet, il lui communique la paternité, et l’autorité en c<sl la conséquence essentielle.
On dit des dépositaires de l’autorité parmi les hommes, qu’ils sont revêtus de l’autorité.
Il n’y a que l’autorité paternelle dont on n’est pas revêtu, dont rien aussi ne saurait dépouiller, et que celui-là même en qui elle réside ne peut abdiquer. C’est la seule qui soit le plus complètement possible à l’image de l’aulorilé divine.
Non : le père n’est pas simplement revêtu de l’autoriti* paternelle: il la iiossède. Dieu jioiivait ne pas lui commu-
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niquer la paternité elle-tnémc: mais la pateruilé une fois reçue, l’autorité paternelle y est essentiellement attachée et inaliénable.
Aussi, la première idée de puissance qui ait été parmi les hommes, est manifestement l’idée de la puissance paternelle.
On a beaucoup parlé, depuis soixante années, de droits communs et d’égalité naturelle ; on a dit qu’en fait d’autorité, l'homme vaut l’homme. Peut-être répéterai-je bientôt moi-méroe cet axiome en l’expliquant ; mais je n’en proclame pas moins que les hommes naissent tous sujets, et par cefa seul qu’ils naissent.
Oui, tous sujets de diverses puissances, d’autorités distinctes, qui, au fond, n’en sont qu’une, puisque toutes dérivent de la première comme de leur source et reçoivent d’elle tout ce qu’elles ont de force réelle : avant tout donc, sujets essentiels du Dieu qui les créa et qui est leur premier père ; puis sujets naturels de leurs parents, c’està-dire des deux créatures par lesquelles il plut à Dieu de leur donner la vie, et qu’il fit, par cette puissante prérogative, chefs d’une famille humaine ; puis sujets sociaux d’une autorité civile quelconque, d’un chef politique qui, sous un nom ou sous un autre, se trouve dans la société temporelle (et voilà ce qui fait sa force et sa gloire), le représentant couronné et le mandataire providentiel des pères de famille.
I.a société temporelle, civile et politique, n’a été instituée que pour conserver, fortifier, élever la famille, pour garantir les droits et les intérêts communs des diverses familles réunies.
Et de plus, parce que l’homme et ses fils, parce que le.s finnilles e( l('s nalioiis humaines ne rlnnl jun si’ulemenl
15« I.IV. II. I,F, PKRK, LA MÈRE, ET LA FAMILLE. de pain : Aon in solo pane rivit homo (Matth., iv, 5), mais (le la parole qui sort de la bouche de Dieu, c’est-à-dire de la sajçesse, de la foi, de la vérité et de la vertu, chez tous les fieuples où l'ordre divin a subsisté, il y a eu une société reli^ncuse, destinée de Dieu pour conserver à sa manière, pour élever et ennoblir la société temporelle; et tous les hommes, par leur âme, sont les sujets spirituels de cette société sainte et de ses chefs.
Et ce qu’il y a ici de très-remarquable, c’est que nonseulement l’autorité des pères de famille est le modèle de l’autorité publique, mais l’autorité pontificale elle-même dès les premiers jours du monde fut aussi une expression de l’autorité paternelle.
Aujourd’hui encore, après cpie le sacerdoce évangélique a été institué par Jésus-Christ, le Prince des apôtres n’enseigne-t-il jias que les chrétiens — et saint Augustin l’expliquait particulièrement des pères de famille — doivent exercer dans leurs maisons une sorte de sacrilicature spirituelle? N'enseigiu'-t-il pas qu’ils sont honorés par Dieu luimême d’une mystérieuse dignité qui leur donne les droits et leur impose les devoirs d’un ministère sacré (I); que Dieu, en un mot, les a élevés à un sacerdoce royal et qu’en les
(1) NoUTE tantum modo BONOS EPISCOPOS et CLERICOS COCITARE. Eliam ros prt> modo veslro minütrale Cliristo : unusquüquc Hiam pâlir familias hoc nomine agnotcal palcmum affectum suce familicB sr debere. Pro Christo cl pro ritdalernà, suos oinnes admoneat, doceal, hortelur, corripial , impendat bcnrvolentiam, excrceal disciplinatn : Itü in domo mit eccksiaslicum et quodarn modo épiscopale implebit officium , ministrans Christo , ul in cetemum sil cum ipso. (Auc. Tract. Li. inJoon. ii. 15, 1. 5, 2, col. 658. pd. BR.)
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faisant conimo des rois, ils les a faits aussi comme des prêtres dans leurs familles, pour y offrir des hosties spirituelles ; c’est-à-dire les sacrifices de l’adoralion, de la louange, de la prière et des bonnes œnvres : Iteyale sacerdotium , sacerdolium sanctum, offerre spirituales hoslias. (1 Petk., 2-0.)
Les peuples ont si bien compris ce qu’il y a de paternel dans le pontificat , qu’ils ne savent pas donner aux pontifes et aux prêtres de l’Évangile un nom plus auguste que celui de Pères : et ce n’est pas un vain nom ; ils sont en effet les Pères des ûmes.
Partout, ce nom glorieux a prévalu avec une force mystérieuse et irrésistible.
Les apôtres et les martyrs eux-mêmes n’ont pas dans le christianisme un nom plus vénéré : ils sont nos Pères dans la Foi : et soit qu’on nomme les Pères du désert, soit qn’on rappelle les Pères des conciles, ou ces grands docteurs qui furent décorés du glorieux nom de Pères de l'Eglise, le nom de Père est toujours le nom de la plus haute autorité : c’est le nom de ces hommes divins, dont le génie, le caractère, et la sainteté, s’élevant à la puissance créatrice, firent naître et fleurir les plus héroïques vertus au milieu des solitudes sauvages; on conservèrent la vérité triomphante dans ces immortelles assemblées, et dans ces impérissables écrits, qui furent et demeureront à jamais le rempart de la foi catholique contre le mensonge et l’erreur, à travers toutes les contradictions des siècles.
Que dirai-je enfin? Celui-là même qui apparaît au sommet de la hiérarchie pontificale, celui qui est le docteur perpétuel , l’apôtre, le martyr au besoin, et toujours le témoin fidèle de la vérité et de la vertu chrétienne; celui qui représente le patriarcat , la prophétie , la loi , l’évan-