CH. III. LE PERE ET LA MERE
Et de là vient aussi le haut prix que dans ces anciennes et vénérables familles patriarcales, les enfants mettaient toujours à la bénédiction de leurs pères (1). C’était pour eux la plus riche part de l'héritage paternel, et comme un sacrement, par lequel Dieu leur transmettait les bénédictions qu’il avait versées sur leurs aïeux, et les faisait héritiers des antiques promesses (2).
Qui oserait dire que la bénédiction paternelle, sous la loi de grâce, ait perdu sa puissance? Pour moi, je ne le pense pas : je pense que la vie, que la conservation des rÿces et la prospérité des familles y peuvent trouver aujourd’hui encore la meme divine assurance; et de plus, selon l’esprit et le caractère de la grâce évangélique, je crois qu’il en sort plus abondamment qu’autrefois une grâce surnaturelle pour produire, accroître et perpétuer dans les familles chrétiennes, non-seulement la vie, mais ce qui est plus précieux encore, la bonne vie, et le trésor héréditaire des vertus domestiques et des espérances célestes.
(1) Il faul voir, dans la Genèse, les hénédirtions p.itriarrali!s :Benedicat mihi anima tua, dit Jacob à Isaac.
Benedical libi anima mea, anifquam moriar, dit Isaac.
Dixii ad eum: Accédé ad me. et da mihi oscutum, fili mi.
Accessit et osculatus est eum. Statim que ut sensit vestimentorum illius fragrantiam, benedicens illi, ait : Ecceodor filiimei sicut odor agri pleni, eut benedixit Dominus.
Del tibi Deus de rare cœli, et de pinguedine terra, abundanliam frumenti et vini.
Et serviant tibi populi, et adorent le tribus : Esta Dominus fratrum tuorum, et incurventur ante te filii matris luœ ; qui maledixerit tibi sit ille maledictus ; et qui benedixeril tibi, benediclionibus replealur, (Gen., xxvii, 20, 27, 28, 29.)
(2) Benedictiones patrie lui conforiaiat sunt benediciionibus pa- Irum suorum. (Gen., 3t.
lüî UV. 11. I.E I‘KUE, I.A .MÈm;, El LA FAMILLE.
Et en effet, lorsqu’un père, digne de ce nom, bénit son fils, il sent bien qu’il l'ait Ui une grande chose, une chose divine; qu’il est le représentant de Dieu même, ou plutôt que c’est Dieu en lui qui bénit son enfant ; que sa bénédiction n’est pas seulement un vœu, une espérance, mais que, par une vertu secrète, elle fait le bien qu’elle dit, et transmet la grâce qu’elle souhaite.
Il sent en un mot qu’il bénit avec puissance autant qu’avec amour.
Oui ; en ce moment solennel, où un père lève scs mains sur son fils pour le bénir, il sent que comme Dieu avait disposé de lui pour donner par lui la vie à cet enfant, lui, k son tour, dispose en vérité, quoique avec dépendance et par emprunt, de la vertu et des biens de Dieu : en effet, les desseins d’en haut se soutiennent toujours ; après l’avoir fait père. Dieu le fait encore aujourd’hui le ministre et le dispensateur de sa puissance, pour verser sur cet enfant et sur sa race, les grâces qui font la prospérité du temps et préparent le bonheur de l’éternité. Et ce grand et sublime ministère de la bénédiction, un père le remplit sans s’étonner, le trouvant aussi naturel, pour ainsi dire, qu’il est divin ; tant il sent que Dieu, en le faisant père, s’est obligé à lui, s’est fait, si je puis me servir de ce mot, son engagé, et lui a donné quelque chose de sa plus haute puissance pour la vie et pour la mort. Et n’est-ce pas ce que Dieu dit expressément : Honore ton père et la mère... afin que leur bénédiction demeure sur loi... et que la vie soit longue et bonne sur la terre (1); comme s’il voulait par Ik faire entendre aux enfants, que
(1) nonora piiirein tuiim H matrem tuam... ul tuperrenial Ubi benedietio ab en... et *i* Innijuants saper tei ram. [E\oii., 'iü. li, EcrI., 3, 10.)
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CH. III. LK PËUË KT L.\ MËBE. 16Ô
le même père et la même mère, qui ont pu leur donner la vie en les engendrant, peuvent aussi la leur prolonger en les bénissant.
Et toutefois, chose remarquable ! quelque naturel que soit chez un père le droit de bénir .ses enfants, cette fonction néanmoins est si haute et a quelque chose de si divin, que le paganisme et l’ancienne philosophie ne paraissent pas l’avoir soupçonné. Comme je l’ai déjà fait observer, la vraie religion seule a élevé l’autorité paternelle jusqu’à la puissance de la bénédiction.
Les plus sublimes inspirations du génie antique ne montèrent jamais jusque-là.
Virgile et Homère, qui sont allés si haut, ne se sont pas élevés jusqu’à la pensée même de la bénédiction paternelle.
Les paroles d’Hector à son tils entre les bras d’Andromaque sont héroïques. Il ne bénit pas son fils. ,
Priam, le plus sublime des pères dont l’antiquité ait peint le caractère, Priam n’avait pas béni Hector avant le combat.
Enée emporte son vieux père sur ses épaules, des ruines de Troie. Son père, en mourant, ne le bénit pas.
Chez l’ancien peuple de Dieu au contraire, et chez tous les peuples chrétiens, dans les temps de foi, un père ne manquait jamais de bénir ses enfants, avant de mourir.
Et aujourd’hui encore, quoique le sentiment de la dignité paternelle soit tristement affaibli dans les âmes, on demande, on reçoit encore, avec respect, la bénédiction d’un père. Il y a encore des pères qui bénissent avec religion leurs fils et leurs filles.
Combien de fois n’ai-je pas vu, à la veille d’une première communion, une mère pieuse amener son fils, sa
1«4 I.IV. II. LE PÊHE, I.V MÈHE, ET LA FAMILLE, fille aux pieds de leur père, et lui demander de les bénir! Et souvent aussi j’ai vu, avec allendrissement, cette bénédiction découlant du cœur et des lèvres d’un père sur ses enfants, remonter au cœur paternel, et devenir pour luiméme la bénédiction de Dieu.
Non : Dieu ne passe pas vainement entre un père, et une mère, et leurs enfants; et la bénédiction, c’est Dieu qui passe.
Un père d’ailleurs ne bénit jamais ses enfants, sans éprouver une de ces vives émotions, qui saisissent et remuent le cœur jusqu’en ses profondeurs par tous les plus puissants sentiments. L’émotion est plus vive encore chez ceux qui se sentent moins dignes d’une fonction si pure : la chose divine qu’ils font les émeut jusque dans ces dernières retraites de l’âme où se fait le contact du cœur avec Dieu. J’en ai vu me refuser obstinément de bénir leur fils, s’écriant : Je m puis pas ! je ne puis pas ! — Puis, cédant enfin â ma voix, après cette bénédiction donnée, j’ai vu couler de leurs yeux des larmes qui ne pouvaient plus tarir.
Oh ! oui : Dieu est admirable dans ses voies, et il a préparé à ses créatures, pour revenir â lui, les invitations les plus inattendues, et les retours les plus doux !
Cette religion de la bénédiction paternelle est encore si avant dans les âmes, que si un père, à sa dernière heure, l’a refusée à un fils coupable, l’épouvante se répand aussitôt dans toute la famille consternée; le désespoir brise le cœur du malheureux enfant, et jusqu’à son dernier soupir sa vie lui semblera maudite, et il craindra que ses enfants ne soient maudits à cause de lui.
De là vient aussi que pour un bon fils, la douleur de n’étre pas au lit de mort de son père, et de ne pas rece-
CH. IV. LA MËRG. IU3
voir de sa main défaillante la bénédiction suprême, est inconsolable.
Aussi en a-t-on vu, et en voit-on encore, qui traversent les mers pour revoir une dernière fois celui de qui ils ont reçu la vie, et pour lui demander une dernière bénédiction sur eux et sur leurs jeunes fils.
Et quand des enfants ont eu le malheur de perdre leur père dès le premier âge, et avant même d’avoir pu le connaître, s’ils furent assez heureux pour recevoir du moins la bénédiction paternelle, à celle heure suprême, il n’y a dans la famille qu’une voix pour dire avec consolation et espérance sur l’orphelin : Son père l’a béni avant de mourir!
Et surtout si ce père était un homme de grande vertu; si ses dernières heures ont été remplies pour lui- même des bénédictions de Dieu ; oh 1 alors, la confiance est grande, on croit à la puissance de celte dernière bénédiction, comme à la bénédiction de Dieu mémo.
Et ce n’est pas ici une opinion vaine : c’est l’expression d’un sentiment profond, impérissable, dans le cœur des hommes; c’est le témoignage de la haute vérité que nous venons d’établir, à savoir : que le Père est, dans sa famille, le représentant même de Dieu et le premier ministre de sa puissante et bienfaisante autorité.
CHAPITRK IV.
LA MËRE.
El maintenant, qu’ajoulerai-je pour expliquer plus particulièrement ce qu’est une mère, et dire quelle est la douce et pure splendeur de la dignité maternelle?
16« LIV. II. I.E PÈRE, l.\ MÈRE, ET LA FAMILLE.
On comprend d’abord que la mère participe éminemment à toutes les prérogatives du père , et que sur son front et dans son regard brille avec un toucbant éclat le reflet de la puissance et de l’autorité paternelle.
Mais je vais plus loin ; tout cela en elle a quelque chose, sinon de plus grand , peut-être de plus auguste. J’y découvre , en elîet , ce je ne sais quoi d'incomparable et d'achevé que le travail ajoute b la vertu.
J’y Irouve, dans une extrême tendresse, l’amour le plus patient et le plus fort; et enfin, avec le dévouement sans bornes, la douleur c.vpiatrice.
Oui : même après avoir prononcé le nom d’un père , si je demande maintenant : qu’est-ce qu’une mère? il faut répondre :
Une mère! c’est, dans une grandeur plus modeste, mais non moins divine, ce qu'il y a de plus vénérable, de plus généreux, de plus doux sur la terre.
Une mère ! c’est-'a-dirc, cette faible et sublime créature, choisie par le plus merveilleux des privilèges, et associée si intimement au Dieu du ciel, pour porter dans son sein et nourrir de son lait des êtres mystérieux , destinés à posséder un jour ce Dieu lui-même, dans la gloire de son éternité.
Une mère! ah! aujourd’hui encore, même depuis la chute originelle, la couronne de la dignité maternelle est belle et sainte ; cette couronne descend des cieux , c’est Dieu qui la dépose sur le front de la vertu : et quand rien n’en flétrit la splendeur, ce diadème parait plus brillant aux yeux et pèse moins au cœur que celui des rois.
Demandez h celte mère, si elle échangerait son heureuse maternité contre les plus hautes fortunes , contre une des couronnes de la terre.
eu. IV. 1.A JlEKi;.
De là vient que les saintes Écritures ont un si niagni- Uque langage (1), lorsqu’elles nous représentent les gloires de la dignité maternelle, et cet admirable ministère de bonté et de sagesse , de conseil et de persuasion , de douceur et de grâce, que la femme chrétienne remplit au sein de la famille humaine.
Et tant de biens, cette faible femme les puise sans effort dans les simples inspirations de l’amour maternel, dans les trésors de ce cœur, que Dieu lui a fait à part ; et c’est de là qu’elle les répand à flots inépuisables sur tout ce qui l’entoure.
Mais, qu’est-ce donc que cet amour maternel? Qui dira sa force et sa tendresse, sa magnanimité et sa puissance? Qui dira ses joies, son énergie et ses prodiges?
Même depuis le péché, les joies de cet amour sont si pures, si ineffables, que le Fils de Dieu, le Saint des Saints, nous les présente comme l’image la plus vive des joies célestes et éternelles.
Voire cœur, dit-il, se réjouira comme le cœur d’une mère; et nul ne vous ravira votre joie. — Lorsqu’une mère donne le jour à un fils, sa peine est grande; elle souffre de pressantes douleurs. C’est la malédiction d’Éve qui pèse sur elle. Mulier, cùmparil, tristitiam habet (2) : L’heure de son douloureux travail est venue! venit hora ejus. Mais lorsque son Tds est né , lorsqu’elle l’a mis au monde, non meminit pressurœ, elle ne se souvient plus de ses angoisses, tant sa joie est vive et profonde !
(I] Lisez, au cbap. 7 de l’EccIésiasliquc , l’admirable abrégé des devoirs et des vertus de la raiiiille; — au chap. 51 des Proverbes, le portrait de la femme forte; — et encore le cbap. 26 de l'Eeelésiaslique, et les cbap. 2 et K de la l" ép. îi Timolbée , etc., etc. i2; JosN , XVI, 21.