CH. IV. LA .MKHK
semenl du moins m’a toujours offert et offre encore à mon admiration quelque chose qui serait inexplicable, s’il n’était divin.
Un jour, on a trouvé dans un de ces obscurs réduits de Paris, au dernier étage d’une maison reculée, une femme et un enfant. L’enfant vivait encore.., mais la femme était morte b côté de lui. Et un morceau de pain échappe de ses mains défaillantes, et qu’elle avait présenté, mourante , au pauvre enfant, attestait que le dernier soupir de son cœur, le suprême effort de sa vie, son dernier regard avait été pour le fils de ses entrailles. Cette malheureuse et sublime créature était une mère !
El maintenant, que dire des douleurs de la dignité maternelle? Elle sont ineffables comme ses joies. Quand cette couronne se brise ou se flétrit, quand une jeune et tendre fleur en est arrachée, quand cette douceur se change en amertume, quand cette joie, qui avait fait oublier de si étranges angoisses, est refoulée, trahie; quand la pauvreté, l’abandon ou la mort viennent fondre sur cette mère, et lui ravir ce qu’elle a de plus cher au monde, oh ! alors, il se fait un profond silence dans cette âme, un silence de désolation ; sur ce front découronné passent des nuages sombres qui semblent cacher des foudres, et puis bientôt la tempête éclate.
Une voix a été entendue dans Rama, c’étaietit des pleurs et des cris : c’était Rachel pleurant ses enfants, et elle n’a pas voulu se consoler, parce qu’ils ne sont plus : Noluit consolari, quia non sunl. (S. Matth., 2, 18.)
N’était-ce pas aussi aux pieds de son fils expirant qu’une mère s’écriait autrefois : O vous tous, qui passez sur ce chemin, arrêtez-vous un moment : considérez, et voyez s’il est une douleur pareille à ma douleur! O vos
175 1.1V. II. l,li l'ÈRK, LA MÈRE, ET LA FAMILLE.
omnes, qui transitis per xùam, attendite, et videte ai est dolor aient dolor meus. (Jerem. , Lam., i, 12.)
Voila bien le cri d’une mère dont on a enlevé le fils, dont les entrailles sont décliirces.
Non : rien n’est plus aujjuste et tout à la fois plus tendre et plus terrible que ce cri de la douleur maternelle! Je l’ai entendu quelquefois. Il est vénérable, il est redoutable; il a une majesté qui étonne , et un éclat qui déchire; c’est un sanglot de l’àme qui domine et qui saisit, qui pénètre et qui brise. Il n’y a pas de créature si sauvage , ni de férocité si extrême qui ne cède h ce cri. La plus humble des femmes devient une lionne, quand on lui arrache son enfant : 3Ialer tua lewna (I).
Kends-moi mon lils, disait au lion de Florence, dans le transport de sa douleur et à genoux , une mère éperdue; et le lion, saisi, épouvanté, déposa l’enfant aux pieds de sa mère !
Ce cri vient d’une douleur si étrange, d’une si profonde et si irrémédiable douleur, que je n’en saurais révéler ici tout le mystère.
Je n’eu dirai qu’une chose, laquelle m’est enseignée par les saintes Ecritures , par ces mêmes livres qui m’ont appris la noblesse primitive de la compagne de l’homme, et puis sa chute, et même après sa chute, les grandeurs et les joies de la dignité maternelle.
Il est évident, — et c’est l'a ce qui fait définitivement la dignité supérieure de la mère ici-bas, — il est évident que la mère est destinée à une souffrance expiatrice et sacrée. Elle est grande, parce qu’elle souffre. Et si, en la voyant, je suis saisi d’une religieuse émotion ,. c’est
(1’ F.zkch., 19, S.
ai. IV. LA mi;ke.
que toutes les douleurs les plus cuisantes de la terre sont pour elle! De tous les coups qui devaient fondre sur la nature humaine et la mettre en poudre, le coup le plus terrible est tombé sur la mère de l’homme : c'est elle que les angoisses de la vie et les menaces de la mort atteignent la première. C’est ii elle que les peines les plus amères de l’humanité se font d’abord sentir, et cela souvent dans la plus vive, dans la plus heureuse jeunesse : c’est à elle qu’il a “été dit : Tu les enfanteras dans la douleur : In dolore paries filws (i).
Mais ce n’est pas tout : res enfants dont la naissance lui a coûté si cher, c’est aussi dans la douleur que le plus souvent elle les élève : ils ne sauront jamais ce que les deu.x premières années de leur vie ont imposé, et la nuit et le jour, de sollicitudes à leur mère. Enfin , après les avoir élevés , elles les voit quelquefois, contre l’instinct de la nature, tomber sous ses yeux et mourir avant le temps, et c’est pour elle la douleur des douleurs ! Et alors elle pousse ce cri, ce cri d’une amertume si profonde, d’une angoisse si extrême, que rien ne peut en redire l’accent!
Appelé souvent , par mon ministère , h consoler les douleurs humaines, j’ai rencontré celle-là sur la terre: je n’ai presque jamais pu la consoler ; je n’osais même pas l’entroprendre. Il parait bien qu’il n’y a que le ciel, où cette douleur s’efface. Il paraît qu’il y a dans le cœur et dans les entrailles des mères, je ne sais quoi que Dieu sait, mais qui demeure inconsolable et à jamais brisé. Il reste là un déchirement qui ne se peut guérir ici-bas, une plaie que le temps ne ferme point. Qu’est-ce? je l’i-
J' Grn , III; 16.
LIV. 11. I.t 1>I-;UE, LA nEre, et la famille. gnore : quelque chose de très-mystérieux et |>eul-êti-e de divin, qui, froissé une fois par les douleurs de la terre, ne se remet bien que dans une vie meilleure. Peut-être quelque chose du cœur et des entrailles de Dieu même, de sa tendresse et de sa miséricorde. Ce qui est sûr, c’est que les plus vives joies de la terre ne le peuvent apaiser.
Ne m'appelez plus Noémi, mais Mara, disait autrefois une femme, une mère, long-temps exilée, dont ses concitoyens fêtaient le retour; car le Seigneur m'a remplie d’amertume. J’étais belle autrefois , on m’appelait Noémi; aujourd'hui appelez-moi Mara ; car le Seigtieur m'a enlevé mes enfants (1)!
Et qu’on ne demande pas : Mais pourquoi donc tant souffrir dans une dignité si haute ? pourquoi ces joies mêlées de tant de larmes? pourquoi des déchirements si profonds dans les entrailles qui nous donnèrent la vie ? — C’est un fait : nous seuls, chrétiens, l’expliquons par la déchéance originelle et par la grande loi de l'expiation ; et, en ce moment, je n’ai voulu qu’une chose : rappeler ce que je sais des vraies grandeurs de la mère de l’homme.
Qu’on raisonne tant qu’on voudra sur ces graves objets, c’est encore un fait que , depuis les abaissements de notre nature, une grande douleur patiente, et debout, est icibas la grandeur la plus digne de ce nom, la seule qui ait une dignité supérieure, devant laquelle tout se prosterne. Eh bien ! je le dois ajouter ; cette grandeur, l’homme n’en est pas souvent capable; la femme, au contraire. Quand la foudre éclate et vient frapper une famille dans un fils
(I) voeelis me Koemi, sed vocale me Mara ; quia amariludine valdè me replevil omnipoletu. Egresia tum pletia, et vncunm redujrit me Dominus. Cur ergo vocalisme JVoemi , quant Dominus humiliavit, et a/flixil omm'poeni. 'Hulli, i, 30 et il.)
l'.H. IV. LA MÈUE.
bien-aimé, dans une fille cliérie, combien de fois j’ai vu cela ! l’homme, le père, succombe anéanti : la femme, la mère, est brisée; mais elle résiste; on voit qu’elle est faite pour souffrir, qu’elle en a une science profonde, et que, selon l’admirable parole des saints livres, on lui a appris tous les secrets de l’infirmité et de la douleur ; Sciens infirmüatem (i). Il y a en elle quelque chose qui demeure là immolé, mais toujours debout et invincible, au milieu des ruines de son cœur.
Alors, toute la majesté même d’un père disparait et s’efface devant la dignité de la douleur maternelle; et pour moi , en contemplant cette douleur, je compatissais sans doute, mais j’honorais encore plus; je respectais avec attendrissement les plus héroïques , les plus hautes , les plus réparatrices, j’ai presque dit les plus divines infortunes de l’humanité.
C’est dans de tels moments que j’ai senti pourquoi , lorsque le Dieu d’éternelle bouté apparut sur la terre , et voulut manifester les tendresses de son cœur aux enfants des hommes, il ne sut que se comparer à une mère! J’ai compris pourquoi il fit plus, et voulut s’en donner une, et prononcer lui aussi ce nom sacré ; et nous bénissons chaque jour celle dont il reçut le jour, qui éleva son enfance et qui le pressa, mort, sur son sein.
Chose admirable ! la Vierge que le fils de Dieu se choisit pour mère dut être avant tout la vierge de l’amertume et la mère des douleurs. Tel fut son nom ; telles furent ses destinées et sa grandeur. Il fallait une douleur maternelle au calvaire. Tant il est vrai que la nouvelle Ëve, la femme évangélique, doit porter en son âme, dans une profondeur
;i) Isaï, fi, 55.
176 LIV. II. LE PÈRE, LA MÈRE, ET LA FAMILLE, inépuisable , un abinie de patience , et dans sa vie un poids sublime de tristesse , qui fait de la mère de l’homme la douloureuse et incomparable splendeur de l’humanité.
Et qu’on ne me reproche pas de venir attrister ici la gloire et les joies de la dignité maternelle. Non ; les femmes, les mères chrétiennes me comprendront, et bien qu’il y ait ici-bas des épines entrelacées aux joyaux de cette glorieuse couronne, c’est pour cela même que la femme évangélique la porte avec joie : elle en chérit les douleurs aussi bien que les gloires : cette parure douloureuse lui va bien , et la purifie ; elle sent que de là viennent les droits sacrés qu’elle possède à la vénération et à l’amour de ses enfants, aux respects de leur père, et au secours de Dieu.
Et n’est-ce pas pour cela , enfin , que le Dieu du ciel et de la terre, le Père céleste a adressé aux fils de l’homme des exhortations si vives, et a consacré pour eux, dans un langage si simple et si profond, si touchant et si fort, les droits de la dignité et de la douleur maternelles?
Mon fils, honore Ion père, et n’olblie jamais les gé- HiSSEHENTS DE TA MÈRE : Honora patrem tuum et gehitus HATRIS TEÆ ne OBLIViSCARIS (1).
Ecoute, ù mon fils, les paroles de ma bouche, et placeles comme un fondement dans ton cœur : Tu environneras ta mère de respect et d'honneur tous les jours de sa vie ; car tu ne dois jamais oublier tout ce qu’elle a souffert pour toi, lorsqu’elle te portait dans son sein : Audi, fili mi, verba oris mei et ea in corde tuo quasi fundamentum construe : Ilonoretn habebis matri tua omnibus diebus vitæ
(t) tccl., 7, 29.
CH. IV. LA MÈRE
gu* (1); memor enim esse debes quœ et quanta pericula passa sü propter te in utero suo.
El enfin : Si tu honores ta mère, c'est comme si tu AMASSAIS DES TRÉSORS dans ton cœur : Et simt qui thesaurizat, ilà et qui honorificat matrem suam (2).
Et que dire encore de cette extraordinaire puissance que Dieu a placée entre les mains des pères et des mères :
Les maisons des enfants s’élèvent par la bénédiction du père... mais la malédiction de la mère les arrache jusqu’aux fondements.
Benedictio patris format domos filiorum... maledictio matris eradicat fundamenta (5)...
Que dire de ces dernières paroles et de cette formidable différence?
Ah ! c’est que la mère, c’est l’amour : elle bénit, bénit toujours; et puis la vie de ses enfants lui a coûté plus cher. Mais quand cette vie pour laquelle elle eût donné la sienne se retourne contre elle, quand cet amour est vaincu et vient à maudire, c’est effroyable : il déracine, il lue : Maledictio matris eradicat.
Voilà pourquoi je disais souvent : Mes enfants, le sachant et le voulant, ne faites pas pleurer vos mères!
Mais laissons ces tristes pensées. Grâces en soient ren» dues au ciel, il se rencontre souvent ici-bas un meilleur et plus doux spectacle; et c’est une consolation pour moi de le mettre en finissant sous les yeux' de mes lecteurs : c’est celui que nous offrent les familles chrétiennes, celui que nous présentent les .saints livres eux-mêmes, lorsqu’ils nous montrent les fils de la femme forte se lever avec transport, se presser à l’envi autour de leur mère,
^l) Tobice.i-i i2) Fcel.Ti-’.,. (5) Prd., 5-11.