CHAPITRE VII
DES SORTtES ET DES RELATIONS EXTERIEURES DES ENFANTS AVEC LEURS PARENTS.
Les sorties ne doivent jamais être considérées comme une délivrance; il y a plus : je ne voudrais pas qu’on les présentât aux enfants comme une récompense ni comme une faveur.
r.H. VII. DES SORTIES.
L’idée contraire à la mienne est universellement répandne, je le sais; mais je ne la crois pas exacte, et, sans rien condamner sur ce point, j’exposerai simplement mes raisons :
Je ne parle ici que d’une maison d’Éducation chrétienne.
Une telle maison est comme une seconde famille, il est vrai ; mais elle ne doit pas faire oublier la première.
Les sorties régulières, une fois diaque mois, sont donc une .chose simple et nécessaire, une chose heureuse et agréable sans doute, mais aussi un devoir, et non pas un acte de complaisance ou de faiblesse : devoir de piété filiale, devoir plein de consolation et d’utilité; mais eniin c’est un devoir tout à la fois et un bonheur légitime ; ce ne peut jamais être ni une délivrance, ni une faveur.
Pour moi, je ne me suis jamais senti le droit de faire de la sortie d’un enfant une faveur pour ses parents ou pour l’enfant lui-même; et d’autre part, je n’ai jamais reconnu à personne le droit de m’humilier à ce point, qu’une sortie de la maison où je présidais comme un père, pût être regardée comme une délivrance.
Il est bon, naturel, très-désirable, et même absolument nécessaire, que les enfants conservent l’esprit de famille; et pour cela, voient leurs parents, en reçoivent le plus souvent possible de bons conseils, de bons exemples; retrempent leur âme, leur bonne volonté, leur courage au foyer paternel, sur le cœur de leur mère, dans les sages et doux entretiens d’un père ; retrouvent leurs frères, leurs sœurs, leurs grands parents, je le dirai même, leurs vieilles bonnes, leurs nourrices, s’il y a encore des maisons où mie nourrice soit aimée, honorée comme elle doit l’être.
2!2 ■ LIV. Il LE l'f.RE, LA MÈIIE, El LA KAMILLE.
C’est pour entretenir et conserver ce bon esprit de famille, qu’au cliapilrc précédent j’ai demandé que les parents viennent voir leurs enfants aux jours déterminés par la règle, ou leur écrivent toutes les semaines ; que les enfants, toutes les semaines aussi, écrivent il leurs parents, Icure places, leurs notes, leure succès, leurs revers, leurs joies, leurs peines : et c’est dans le même sentiment que je veux aussi, qu’une fois le mois, autant que possible (1), dans des convereations beaucoup plus prolongées, pendant une journée à peu près entière, parents et cpfanls se retrouvent avec bonheur : et ce bonheur est tellement sacré il nies yeux, que, je le répète, je ne me souviens guère d’avoir jamais consenti à en priver un enfant.
\oilà sous quels aspects la sortie doit être considérée.'
l\i'ais en faire une délivrance et toute la joie d’un malheureux enfant qui échappe à sa captivité, ou bien la convertir par punition en une retenue, c’est-à-dire transformer une maison d’Éducation en une prison, voilà ce que je n’ai jamais accepté pour nia part.
Il m’est arrivé quelquefois d’attendre avec patience, pendant deux ou trois mois, qu’un enfant s’accoutumât à nous, nous vit de près, nous connût, nous aimât, et pardessus tout comprit bien que je ne le retenais pas malgré lui.
(l) Voilà pourquoi j'ai toujours conseillé aux parents, — à iniTite égal, — de tlioisir de préféreni’O, pour faire Clevcr leurs enfants, surtout pendant les prcmÜTes années, une maison d'Éducation qui ne soit pas trop éloignée du lieu de leur douiidlc. — L’essentiel, je le sais, est de choisir une maison d’Éducation excellente, et mallicureusenicnt, je le sais aussi, on ne trouve pas toujours de tels établissements à sa porte. — Je reconnais, déplus, qu’il y a des natures d’enfants, et aussi quclqticfois des circonstances de famille, à raison dcs()nclles l'Éducation à une certaine distance est préférable.
CH. Vil. DES SORTIES.
Mais si, au bout de ce temps, il ne sentait pas que j'étais pour lui un second père, et le petit séminaire une famille, je ne le gardais point.
Et k aucun prix, sous aucun prétexte, quelques prières que me fissent à cet égard les parents eux-mêmes, je ne consentais à ce que des retenues, qui privent un enfant de voir scs parents, quand il en a le plus grand besoin, fussent un moyen d’Éducation : mes collaborateurs et moi, nous aurions trop craint de paraître aux yeux de ces pauvres enfants comme des geôliers ou des tyrans, auxquels on échappe du moins, si on le peut, un jour par mois.
Lorsqu’un enfant se conduit mal, — si on n’en désespère pas d’ailleurs, — c’est une raison de plus pour l’envoyer dans sa famille, recevoir les conseils dont il a besoin; et, je l’ajoute, si ses parents ne lui donnent pas de tels conseils, ou s’il n’en profite point, on ne doit pas le garder.
Pour moi, il m’est arrivé de faire sortir tous les huit jours un enfant dont j’étais mécontent, jusqu’à ce qu’il se fût corrigé: — ou bien, je le faisais sortir définitivement.
Mais, en aucun cas, je ne pouvais admettre que le retour ou le séjour dans le pelit séminaire pût paraître un malheur et un désespoir. Je n’ai jamais eu assez de vertu pour cela; comme aussi, je le répète, en mon âme et conscience, je n’ai jamais pensé qu’un instituteur eût le droit d’enlever à un enfant le bonheur de revoir ses parents, ni |)ût faire de ce bonheur une grâce (1).
(I) Pour CC.S im'nics molirs, je ue puis guère goftler qu’oii accorde au premier, au second, ce qu'on nomme des sonies de faveur :
1“ C’est donner aux sorties un caractère i|u’ellcs ne doivent pas avoir ;
3" C'est enlever leur lionneur el tout leur cli.rnnc i de» diverti.ssc-
âU LIV. II. LE PÉnE, LA MÈRE, ET LA FAMILLE.
Plus je réfléchis, plus je repasse mes souvenirs, plus je vais nu fond des idées et des choses fondamentales de la grande œuvre qui se fait dans l’Éducation, plus j’étudie les grands principes d’autorité et de respect qui dominent tout ici, — plus je m’aflermis dans ma conviction.
Je ne voudrais point paraître trop absolu, ni blâmer des choses qui peuvent se pratiquer ailleurs et même dans des maisons excellentes ; mais on me ]>ermetlra, dans cette grande élude que je fais des meilleurs moyens d’Éducation, de dire mes observations et mes expériences, et d’inviter simplement les instituteurs et les parents â vouloir bien y réfléchir avec moi.
J’ajouterai ici quelques recommandations importantes :
Les bonnes sorties ne se font que chez les parenls. — Je ne dis pas : chez les Iwns parents; je dois les supposer tous bons.
Je dis : chez les parents, c’est-à-dire chez le père et la mère. — Les oncles et tantes, grand-père même etgrand’mère, sont loin d’offrir, au meme degré, les mêmes avantages, et de pouvoir prévenir aussi bien les inconvénients et les dangers possibles des sorties.
Mais, me dira-t-on peut-être, il y a donc quelquefois
menu intérieurs, oii il ne reste plus que ceux, qui ne peuvent pas sortir. Je défle qu'on ne prenne pas il dégoi'it les plus belles promenades et la plus agréable maison de campagne, si les premiers et les scronds n’y vont jamais ;
3» C’est troubler ainsi la simplicité cl le bonheur du séjour dans la ni.aison, et mettre constamment la joie ailleurs;
4» C'est d'ailleurs exciter l’envie, bien plus que le rôle de ceux qui ne .sortent pas, et qui voient .sortir les autres ;
5® C’est enfin touHier trop souvent tous les regards vers un boriton qui a des célés périlleux.
CH. Vil. DES SOHTIES. 515
des ioconvénienls dans ces sorties auxqtielles vous paraissez cependant si favorable? Eh! sans doute! Qui ne le sait? qui ne l’a dit? Quand il n’y aurait, pour des enfants, qu’une journée entière tout à fait en dehors de la règle accoutumée et sans aucun travail , ce serait un danger. Mais voilà précisément aussi pourquoi il faut que les sorties soient sagement ordonnées.
Je dis ; chez les parents ; et non chez les correspondants : en effet, tous les grands avantages des sorties sont perdus chez les correspondants, et tous les dangers s’y rencontrent.
Les meilleurs amis, les plus vertueux, les plus chrétiens, sont incapables de remplacer un père et une mère un jour de sortie. L’autorité et presque tous les sentiments qu’elle inspire leur manquent; et par là même, le but est manqué; ce n’est plus l’esprit de famille, et les conseils, les bontés paternelles qu’on va chercher: on sort, pour sortir : juste ce qu’il ne faut pas.
Je dirai plus : en un pareil jour, il faut que le père et la mère elle-même comprennent toute la gravité, en même temps qu’ils sentent toute la douceur des devoirs qu’ils ont à remplir.
Il ne faut pas que les enfants viennent chez leurs parents pour se replonger dans la mollesse des regrets et des gâteries maternelles, ou bien dans le luxe et dans les vanités d’une maison opulente.
Il ne faut pas que l’austérité, le régime sain, mais sobre, du collège, puissent être tristement comparés aux délices et aux frivolités mondaines.
Sans doute il est naturel que les parents leur fassent un petit festin, mais il n’y faut pas d’excès.
11 ne faut pas que les domestiques, les anciennes
2IG UV. II. LE HftltE, LA MÈRE, ET LA F.AMILLE. bonnes, ni même les plus respectables nourrices, reçoivent les confidences des enfants, et leur offrent en échange les compassions et les conseils que chacun sait.
Il ne faut pas, en un mot, que tout dans la maison paternelle tende a rendre le collège odieux, et le séjour qu’on y fait un sacrifice héroïque.
Les parents doivent bien se défier d’eux-mémes ici, et de leur faiblesse naturelle, surtout les mères.
J’ai vu souvent des mères, dont le cœur éprouvait un singulier embarras, et qui se trouvaient comme partagées entre deux sentiments contraires, soit en mettant leur fils au collège, soit en l’y ramenant après une première sortie.
D’une part, ces pauvres mères désirent que ce cher enfant n’y soit pas trop malheureux, ne pleure pas trop, s’y plaise même un peu, si c’est possible; et d’autre part, elles éprouvent une secrète peine, si l’enfant s’y accoutume, s’y plaît trop vile, ne verse pas une larme en leur disant adieu le jour d’une sortie, semble ne pas assez regretter la maison paternelle, et paraît même préférer les jeux, les camarades et le régime du collège : « Comment, mon ange, tu ne pleures pas, même en me quittant!... » J’ai entendu cela. Et on conçoit ce que devient la semaine et le travail du pauvre écolier, après de telles observations. Il faut qu’il ait bien envie de rester au collège ou au petit séminaire, pour no pas comprendre que, quand il voudra tout laisser là, il a trouvé d’avance dans sa mère un puissant allié de sa cause.
De là, toutes les fois que ces tendres mères viennent voir leur enfant, ces gâteries furtives, ces friandises contre la règle et contre toute raison, qu’elles leur apportent et leur donnent en cachette : de là ces tristes débris qu’on