LIV. il. LE l'ÈllL, LA MÈHE, ET LA EAMILLE
« Grand Dieu ! inérilo-t-on seulcmenl le nom de père, « quand on aime mieux eéder à de vaines complaisances,
« que de procurer à ses enfanls une bonne et solide « Éducation ! »
l*lutarque ne se dissimidait point toutefois quel discernement exi^e un choix si important et si diflicile.
Il y a des hommes, disait-il, yue les vives les plus grossiers remiciil incapables de tout autre emploi : xuiilà ceux qui se présentent souvent pour élever la jeunesse, et c‘esl entre leurs mains que beaucoup de parents remettent leurs enfants! tant ils y regardent peu!
C’est pour prévenir un si "rand malheur, qu’il n’épargnait aux parents ni les reproches, ni les conseils : « Né- « gliger la vertu, c'est sairifier. disait-il, cequ’il y a de pins « essentiel dans toute l'Education. Il faut que l'instituteur Il joigne à un grand fond de sagesse et d'expérience, des Il mœurs pures et une conduite irréprochable : autrement « tout est perdu. La bonne Éducation est la source de Il toutes les vertus, mais à une condition rigoureuse, c’est « que l’instituteur sera lui-même vertueux ; et alors, de « même (pie les jardiniers dressent des tuteure autour des « plantes et des arbris-seaux pour soutenir leur tige, de Il même ce bon instituteur environnera, pour ainsi dire. Il son jeune élève du double appui des préceptes et des « exem|tles, pour empêcher ses mœurs de se pervertir. »
Je le répète, si je cède au plaisir de rapporter toutes ct's paroles si graves et si belles, tous ces textes antiques si précis et si forts, c’est pour montrer a (|uel point d’aveuglement en sont venus, parmi nous, certains parents, qui semblent ne pas seulement se douter de ce cpie la raison naturelle et le sim|de bon sens enseignaient à des p.aïens.
riutaiapie ajoute (jiie |)our procur('r à renfant les uioil-
f.H. VIII. IlEVOIR Eï ÜllOIT SUrÉlllElR DES PAltENTS. 2ôl
leurs, les plus digues instituteurs, il ne faut ménager nulle dépense, nul sacrifiée.
« Mais il est des parents, dit-il, qui portent si loin l’a- « luour de l’argent et rindifférence pour le bien de leure « enfants, que par le seul motif d’une é|targne sordide, ils « leur choisissent pour instituteurs des hommes sans nul « mérite, et dont l'ignorance est toujoure à bon marché. « Aristippe lit un jour à un de ces pères méprisables une « réponse pleine de sel et de sagesse. Comme il lui de- « mandait cinquante drachmes jiour élever son (ils ; Com- « meut/ s’écria le jière; mais avec celte somme j'achèterais « un esclave! Failes-le, dit .\ristippe, et vous en aurez « Jeux : votre fils, et celui que cous aurez acheté! »
Le poète satirique faisait les mêmes plaintes. Il tlétrissait amèrement la conduite de ces parents ipii prodiguent mille folles dépenses pour leurs bâtiments, leurs meubles, leurs équipages, leur table, et épargnent tout pour l’Kducation de leurs enfants (1).
« Ce qui coûte le moins ’a un père, c’est l’Education de « son lils, <lisait-il. »
U Travaillez à élever ce jeune homme, disait un autre « poète romain (2), donnez-vous toutes les fatigues; et « moi, je vous avertis qu’après l’an révolu, vous recevrez « à peine de son père, autant d’argent que le peujile a « coutume d’en accorder au gladiateur victorieux. »
Aussi Cratès le philosophe disait autrefois qu’il aurait voulu monter au lieu le plus éminent de 1a ville pour crier
(I) //ns inter sumplus, miertia Quinliliami VI muUiim duo su/ficient. Res uulta minons ('ons(ul)it palri quàm filius.
(•2) Une, imiuU, cures, et i/uùm se verlertl annus, Aecipe, cirtori pnpulus quod pon igit, uunim.
LIV. II. LE PÈRE, LA MÈRE, ET LA FAMILLE, de là aux citoyens : « Hommes de peu de sens, quelle est a donc votre folie de ne songer qu’à amasser des richesses « et de négliger absolument l’Éducation de vos enfants, « pour qui vous dites que vous les amassez (1) ! »
Je ne l’ignore pas, il y a des maîtres, il y a des cours pour lesquels certains parents ne croient jamais trop dépenser. Ils y donnent sans regret le double, le triple de ce que coûte l’Éducation classique la plus solide et les professeurs littéraires les plus distingués. Je veux parler des arts d’agrément et de l’instruetion professionnelle. On sait ce que valent les classes et les cachets de musique et de danse, et aussi les leçons de mathématiques, dans certains établissements. .\ ces sortes de leçons, les parents saerilient tout, deux, trois, quatre mille francs par année, s’il le faut; je l’ai vu. Mais l’enfant apprend à jouer du piano, danse et monte à cheval, etc., et en attendant qu’il soit reçu ou refusé, à Saint-Cyr et ailleurs, il sort deux fois par semaine, se promène librement dans Paris, quand et où il lui plaît; il va même au spectacle, s’il le veut, et fait pire encore. Le jirolit est nianife.ste, et un père, une mère n’y sauraient mettre trop d’argent.
Kt ces profondes misères, ce n’est pas seulement à Paris qu’on les rencontre; c’est maintenant aussi dans nos meilleures provinces. Ne dirait-on pas que Tacite voyait les mœurs de notre temps, lorsqu’il écrivait ces paroles, que je me dispense de traduire : Jâm vero propria et pecuUaria hujus urbi< vitia... w prortiidan ma-
(1) Rulliii éori\a!t avec son bon sens et sa douri'iir accniitHniee : « C.e B i|iii osl coi'tain, o'osl qiuf les paronls sensés cl raisomiablcs doivent n voir avec iiucl(|iie peine <|u'nn intendant, un seerétaire, (|uelqiicfois " nii'ine i.n porlier, Ltit ehei eux une plus erande fortune que le B piéi eplinir du Ids de la maison, n
CH. VIII. DEVOm ET DROIT SUPÉRIEUR DES P.^RENTS. 235 liant... kistrionalis favor, equorumque sludta; quitus occupatus et obsessus animus quanUdùm loci bonis artibus relinquit (1) !
Il le faut avouer toutefois :‘si de tels parents se rencontrent trop souvent aujourd’hui, il y en a beaucoup d’autres mieux inspirés et plus sages. Dans les classes élevées comme dans les classes populaires, on voit souvent encore, par l’instinct secret et par l’inspiration même de ce sentiment supérieur, je dirais presque divin, qui fait le fond du cœur paternel, on voit les pères les plus éloignés de la vertu choisir de vertueux instituteurs pour leurs enfants.
Ce n’est pas seulement dans les familles pieuses, que les parents semblent comprendre la grave responsabilité qui pèse ici sur leur conscience devant Dieu et devant la société. J’ai vu les bommes les plus occupés dans les aflaires, les hommes les plus engagés dans le tourbillon du monde, reconnaître que tout, sans exception, plaisirs, amis, fortune, ambition, liberté même, aisance de la vie et des relations sociales, devait être sacrifié à l’accomplissement de ces grands devoirs. Je les ai vus choisir les maisons d’Éducation les plus austères et les instituteurs les plus éloignés des habitudes mondaines, se mettre en rapport constant, en harmonie parfaite avec eux, et sacrifier enlin tout ce qui devait être sacrifié, pour travailler eux-mêmes à l’Éducation de leurs enfants, de concert avec les instituteurs de leur choix.
(I) (JuntumquniKiur inrcncris. qui domi quidquam aliud loquatur? Quos alios adolisrnilulorum sirmoncs cxcipiinus, si quandù audiloriii iiilriivimus '!
231 I.IV. II. LE l’EllE, L.\ MÈIUC, ET L.1 FAMILLE.
Mais si c’esl là, pour iiii. porc, pour une mère, un devoir sacre ; si rien ne les dispensa jamais de choisir les meilleurs instituteurs pour l'Éducation de leurs enfants, c’esl aussi et par là même pour eux un droit inviolable : nulle puissance humaine ne saurait les en dépouiller, et toute contrainte faite ici à l’aulorilé paternelle et maternelle serait un crime.
C’esl dans cette pensée qu’un ministre de l’instruction publique, M. le comte de Salvandy, écrivait naguère ces remarquables paroles :
« Dans l’histoire du monde s’olfre à nous le droit de « la famille sur elle-même, consacré à toutes les pages n des annales et des lois du peuple qui a soumis l'ancien « monde à ses codes, et qui en a doté le monde ino- « derne.
« La société chrélienue, née dans ce berceau digne « d’elle, gouvernée si long-temps par les maximes et la « législation romaines, ne vil jamais contester le droit de « la puissance paternelle en fait d’Éducalion
« Irresponsable devant les hommes et devant la loi, le <• père de famille répond devant Dieu, et cela nous sulïil ; « il s’agit d’un intérêt qui lui est plus cher qu’à la sort ciété même, si elle était tentée d’intervenir
« C’est qu’il y a ici deux faits et deux principes plus rt forts que tout le monde.
« Le droit paternel a scs sources plus haut que dans « la Charte de 18ô0; il est écrit dans une loi que des « circonstances ou un homme extraordinaires peuvent rt méconnaître un jour, mais iiu'un gouvernement paci-
CH. Vlll. DEVOIR ET DROIT SIU’ÉRIEI R DES 1>.\RE.\TS. 235 « lique et régulier, ((u’aucune législation légitime et sen- « sée ne déelineront désormais.
« Ce droit sur la direction morale, sur le développe- M ment intellectuel de l’enfant qui sera l’héritier de notre « nom, le continuateur de notre pensée dans la cité et « dans l’Etat, ce droit est la vérité en fait de liberté '( d’enseignement. Tout le reste est plus ou moins acci- « dentel, artificiel et contestable; mais ici tout est réel « et fondamental. C’est par la famille que la société a « commencé. La société n’en est que le développement n et l’image. L’État n’a de droits que ceu.\ qu’il em- « prunte à celle origine, comme il n’a de force que celle « qu’il demande ii tous scs concitoyens. L’Étal ne pour- « rail substituer son action :i celle-là, scs sentiments à « ceu.v qui ont là leur siège et leur puissance, sans « usurjier. »
M. Guizot proclamait les mêmes principes que M. de Salvandy, lorsqu’il disait dans son ferme langage : « Les « premiers droits, les droits antérieurs à tout droit, sont « les droits des familles ; ce sont des droits primitifs et in- (( violables. »
Et lorsqu’on va dans le vrai, au fond de la question, et jusqu’à la nature intime des choses, on comprend la pensée de ces liommes éminents et l’énergie de leurs aflirmations.
En clTct, des instituteurs qui élèveraient un enfant malgré ses [larents, des instituteurs auxquels un père et une mère seraient obligés, bon gré, mal gré, de confier leur enfant, sans les connaitre, sans les estimer, sans avoir pour eux aucune confiance, en un mot, des instituteurs imposés arbitrairement et exclusiremenl à toutes les familles, sans leur consentement et contre leur cfru, comme
250 LIV. 11. LE PEHE. L.\ MfcUK, ET LA FAMILLE.
le disait encore M. (luizot, ce serait une violence intolérable, une dérision de la conscience en ce qu’elle a de plus sacré, un mépris public et un renversement de toute Education.
Qu’est-ce, en effet, qu’un instituteur qui ne représente pas véritablement l’autorité du père et de la mère? d’où vient-il? quels peuvent être ses droits? à quel titre ose-t-il se présenter devant ses élèves? Ces enfants n’ont pas été librement, volontairement, confiés à ses soins ; que dis-je? c’est quelquefois contre le vœu même des parents qu’ils lui ont été livrés ! Pour moi, je le dois avouer, je ne sais pas de condition plus abaissée que celle de tels maîtres, qui ne peuvent invoquer auprès de leurs élèves le nom de leur père et de leur mère! Et comment le feraient-ils, s’ils n’ont pas été choisis par eux, s’ils ne les ont même jamais vus, s’il n’y a entre les instituteurs et les familles aucune relation libre et véritable ?
Et, en fait, quelle relation existe-t-il, par exemple, entre le père et la mère de l’enfant, et ceux qu’on nomme vulgairement les maîtres d’études, et qui, quel que soit leur rang dans la hiérarchie scolaire, président réellement à l’Education de la jeunesse, dans un si grand nombre d’établissements d’instruction publique ?
Mais, me dira-t-on, vous oubliez trop ici les droits de l’État. C’est l’État qui a choisi ces instituteurs; c’est l’État qui les connaît; c’est l’État qui leur confie ces enfants; c’est l’Etat dont ils invoquent le grand nom auprès de leurs élèves! — Non, certes, je n’oublie pas les droits de l’État; mais je répète que /es premiers droits, les droits antérieurs ii tout droit, sont les droits des familles; et lorsque M. Guizot prononça ces paroles, toute rassemblée des représentants do la nation, entraînée par l’îKscendant
cil. VIII. DEVOm ET DROIT SliPICRIElIR DES PARENTS. 257 irrésistible d’une raison supérieure, applaudit à cette forte expression du bon sens, à ce cri de la conscience paternelle, à cette éloquence de la vérité.
n Dans le désordre des idées de notre temps, disait « alors encore un grave orateur, dans cet aiïaiblisse- « ment de tant de principes sociaux et moraux, l’esprit de « famille, le respect des droits, des devoirs, des senti- « monts domestiques, me parait la plus précieuse garantie « et l’espérance la plus féconde de la société. »
Et n’est-ce pas dans la même pensée que M. le premier président Portalis disait encçre : L’Elat assiste la famille et ne la supplante pas ?
La parole de cet éminent magistrat dit précisément ce qui est, ou du moins, ce qui doit être, en fait d’Éducation ; mais, sous prétexte d’assister la famille, s’approprier son bien le plus cher, et la déshériter du plus sacré de ses droits; sous prétexte que les pères et les mères de famille ne possèdent pas l’art de l'Éducation, leur enlever leur fds, s’emparer de son âme et la façonner, dans un système quelconque, malgré eux, serait un attentat incomparablement plus grand, que si on enlevait leurs maisons et leurs champs aux légitimes propriétaires, pour les rebâtir ou les cultiver â leur place et à leurs frais, sous prétexte que c’est lâ une partie de la fortune publique et qu’ils n’entendent rien à la faire valoir (i).
(I) Nous avons vu, il n'y a pas long-lenips encore, d'insensés utopistes réclamer ce mode de mettre en valeur la fortune de la France; et ce sont les mêmes qui proclamaient eu même temps ranéantissenlent le plus complet de l’autorité paternelle, dans un système d'instruction gratuite, égale, et obligatoire pour tous.
« Par vos institutions, disait autrefois Platon à un Spartiate, vous " ressemblez moins à des citoyens qui habitent une ville, qu'à des
258 UV. II. LF. t’KRK, LA MfcUE, ET LA FAMILLE.
Non, non : ledisons-le donc encore une Ibis avec M. ( iiiizol : Ias pmiikra droits, les droits anlériettrs à tout droit, sont les droits de la l'aitiille.
Que si j’ai rappelé ici ces grands principes et ces grands témoignages, c'est que, dans un livre où je traite de la famille, j’ai tenu pour mon devoir de constater que la liberté d'enseignement est un droit inviolable de l’autorité paternelle et maternelle, et que, quoi qu’il arrive désormais, sur cette question la lutte dans l’avenir n’esl plus possible. Les |>ères de famille ont eidin compris leurs obligations et leurs droits. Ils ont senti leur force; ils l’ont fait sentir, et ils la montreraient encore, s’il le fallait. .\u moment nécessaire, on les a vus descendre dans l’arène, et ils ne l’ont quittée qu’après avoir fait triompher les droits de la conscience paternelle, et par là même le droit des libertés les plus légitimes. Sans se mêler aux partis politiques, ils ont fait entendre dans une région supérieure une voix indépendante et honnête, et iis ont formé en France ce grand parti, qui était destiné à croître chaque jour, qui devait se fortifier par la force meme des choses, rallier définitivement à lui les hommes sincères, les hommes éminents de tous les partis, et devenir bientôt, par là même, le parti de tous les gens de bien, la voix de la vérité, du bon sens et de la justice.
1 soldats l anipt'^s pour la giiarc. Voire jeunesse est seinhlalile à une » troupe de poulains (|u'oii fait paître ensoinbte dans la prairie sous un « gardien eomnum. Les pères n’oul point droit riiez vous d'arracher 1 leur enfant farouche et sauvage de la compagnie des autres, pour lui « faire domier les soins spéciauji dont il a besoin par un maître de « leur choix, qui le dresse en le carc.ssant, en l'apprivoisant, et en usant « des autres moyens convenables à l'Education des enfants ; ce qui eu fe- « rait iion-sculcmeni un bon soldat, mais un bon citoyen, capable U'ad- « niinistrcr les affaires |>iibliques. » J'i.xros, te Loi.v, liv. tl.)