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CHAPITRE IX

DE LA DERNIÈRE ET PLUS IMPORTANTE ÉDUCATION DE LA JEUNESSE, ET DE LA PART QUE DOIVENT Y PRENDRE LES PARENTS.

Les soins, les sollicitudes paternelles et maternelles ne doivent pas cesser, ni meme se ralentir, quand ce qu’on appelle communémeni l’Éducation touche à sa lin. La tâche d’un père et d’une mère est loin d’être achevée k ce moment. C’est mênie alors que commence pour eux le plus sérieux des devoirs, celui qui est â la fois le plus difficile et le plus nécessaire h remplir.

Après les études classiques, je l’ai dit déjà, il y a encore à faire ce que Tacite nomme la grande étude des hommes, des temps et des choses (1). Au sortir même du collège, on enire dans celle école de la vie, où les passions et les intérêts, les affaires et les épreuves de toute nature, réservent à un jeune homme, dans leurs courants con-

(l).VoliOVi rrlr.vuin, rel linmiiiiim, rel Icmiinrum. (Dial, de Oral.'

244 LIV. 11. LE PÈKE, LA MÈKE, ET LA FAMILLE, iraires, des enseignements et une Education laborieuse sans doute, mais profondément utile.

C’est ce que j’ai appelé la grande et dernière Institution de l'homme, ou bien encore V Education sociale, parce qu’elle se fait dans la société et par la société ellemême; mais il faut que le père et la mère y président toujours.

« J'ai souvent blâmé, disait autrefois Plutarque, la conduite de CCS pères qui donnent d’abord à leurs enfants des gouverneurs, mais les abandonnent à eux-mêmes dans cet âge bouillant et emporté, qui demande bien plus de précaution et de soin que la première enfance.'

« Quelles suites malbeurcuses n’a pas, pour les parents euxmêmes, cette déplorable négligence ! qu’ils ont lieu de s’en repentir, et.d’en déplorer les tristes effets, lorsqu’ils voient leurs enfants, une fois parvenus à l’âge viril, secouer le joug paternel, fouler aux pieds tous leurs devoirs, et se précipiter dans les désordres les plus honteux !

< Les uns se livrent à des flatteurs ou à des parasites, hommes détestables qui n’ont d’autre talent que celui de corrompre la jeunesse. Les autres entretiennent à grands frais des courtisanes : ceu.x-ci se ruinent dans les excès de la table ; ceux-là au jeu et aux spectacles ; d’autres deviennent plus criminels encore.

« Pour nous, disait Platon, nous avons résolu d'éviter ces malheurs, et de no pas faire comme la plupart des pères qui, dès que leurs enfants sont devenus grands, les laissent vivre au gré de leurs folles humeurs. Nous croyons au contraire, que c’est le moment de redoubler de vigilance et de sollicitude auprès d’eux, pour cette dernière et plus importante Éducation. »

Beaucoup de parents chrétiens n’ont pas toujours de si sages pensées. En effet, combien n’en rencontre-t-on pas aujourd'hui, semblables à ceux dont Fénelon disait déj'a de son temjis avec douleur, qu’ils abandonneiU leurs

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CH. IX. DE LA DERMÈRE EDUCATION DE LA JEUNESSE. iJÜ enfants à eux-mêmes, dans l'âge où les passions commencent à se faire sentir, et où par conséquent ils ont plus besoin d'être retenus !

On peut dire de nos jours que c’est là l’ordinaire : sous l’influence des préoccupations mondaines, et aussi je ne sais par quelle crainte pusillanime, par quel triste sentiment de leur faiblesse, la plupart des parents redoutent l’œuvre à laquelle ils doivent se dévouer, et se font volontairement illusion sur un devoir sacré ; puis, comme il arrive si souvent, ils érigent leur illusion même en principe, aiment à se persuader et à dire tout haut que l’Éducation finit avec le collège, qu’un jeune homme à dishuit ans est élevé ou ne le sera jamais, qu’on ne peut plus l’obliger et le contraindre, que ce serait faire plus de mal que de bien, etc., etc. Qui n’a pas entendu professer tout cela ? et sur ces beaux prétextes, ils abdiquent définitivement toute autorité. Il ne leur en restait guère, depuis le jour où leur fils les avait quittés pour le collège; mais le jour où il rentre sous le toit paternel, ils n’en veulent plus conserver du tout. Et c’est cependant le grand jour, où il faudrait reprendre cette autorité tout entière avec une force et une tendresse nouvelle, pour achever une Éducation que le monde et ses périls, la jeunesse et ses passions rendent plus nécessaire que jamais.

Ah ! sans doute, cette autorité ne doit pas se faire sentir rudement; cette dernière Éducation demande, avec une attention et une sollicitude continuelles, les ménagements les plus délicats. 11 y faut tout à la fois, des soins, une habileté, une suite, une énergie et une douceur extrêmes; mais c’est précisément parce que cette Éducation est la plus difficile de toutes, qu’il faut que les parents s’y dévouent les premiers : car, s’ils ne le font pas, qui le fera pour eux?

Ï46 UV. 11. LE PÈBE, LA MfcUE, ET LA FAMILLE.

C’est alors ou jamais, que l’autorité (riiii père et la tendresse d’une mère doivent faire sentir, dans la plus forte et la plus douce action, leur souveraine influence.

Il est un âge dans la vie, auquel un ancien attribuait les propriétés du feu, parce que, comme cet élément, il est sans cesse en activité et ne connait jias de repos ; un âge où l’on pense sans règle, où l’on réfléchit sans maturité, où l’imagination ardente et les sens troublés semblent appeler a eus le droit de décider toutes les destinées de l’avenir.

Certes, c’est un moment redoutable que celui-là, lorsque les passions s’éveillant tout à coup au cœur de la jeunesse, menacent d’y soulever ces lem|)éles, qui agitent profondément et flétrissent quelquefois à jamais la vertu; taudis que le monde, de son coté, n’oublie rien pour tendre des pièges à un jeune homme sans expérience*, pour lui inspirer l’amour du plaisir, et exciter en son âme les inclinations les plus dangereuses.

Moment cruel, où, dans cette fièvre brûlante des pas.sions soulevées contre la sagesse, périssent si souvent tant de biens précieux qui ne se retrouveront jamais, où les plus nobles espérances de la famille s’évanouissent quelquefois sans retour, où les forces les plus élevées de la patrie s’énervent et s’abîment, où la vie se dessèche et périt tristement dans sa fleur !

Ah ! on dit quelquefois pour se consoler : Il faut bien que cette jeunesse se passe ! Eb bien, moi, je n’ai jamais pu le dire ; et rien ne me parait plus douloureux ici-bas que les égarements de la jeunesse. Et parmi les tristes choses qui me font quelquefois pleurer sur la terre, je n’en sais point qui brise mon âme par des atteintes plus sensibles.

Non, je ne puis voir cet âge si brillant, et qui devrait

eu. IX. DE LA ÜEKMIÈRE ËULCAriüX UE LA JEtiNES.SE. 247 toujours être si pur ; col âge si ardent, cl qui devrait toujours être si noble ; cet âge des grandes pensées, des alTeclious généreuses et quclquel'ois des inspirations iiéroïques, je ne puis, sans la plus douloureuse amertume de mon âme, le voir s’encliainer aux passions qui le dégradent !

Je ne puis voir le monde lui ravir celte double couronne de l’innocence et du bonheur qui lui va si bien !

Je ne puis voir s’ell'acer, pâlir et disparaître ce coloris céleste, ce charme ineffable dont la vertu embellit le front de la jeunesse !

Non : sans une angoisse qui irait pre.sque au désespoir, je ne puis voir se tlélrir cette lleur, s’éteindre dans ces regards celte llaminc de vie !

Ab ! c’est à l’heure de ces crises su4)rêmes, que la tâche d’un père et d’une mère est grande ! C’est alors que leur action peut se faire admirablement sentir, et (|ue leur sollicitude doit devenir plus élevée cl plus profonde ! leurs prévoyances plus allcnlives, plus actives, i)lus solennelles ! c’est alors que leur plus vive tendresse, même quand elle s’inquiète, doit demeurer calme, digne, réservée, |)atiente ! c’est alors enlin qu’ils doivent redoubler d’amour, de ménagements discrets et de soins ingénieux pour cet âge, capable d'une égale ardeur au bien et au mal, alin de l’aider à faire sortir victorieuses des plus terribles combats sa raison et sa vertu.

Mais que les parents me permettent de le leur dire : ils st délient trop souvent ici de leur puissance. C’est au contraire dans de tels moments que les droits et les devoirs sacrés de l’autorité paternelle et maternelle peuvent s’exercer avec le plus de force et de succès.

Il se rencontre tel jour, telle heure fatale dans la vie d’un jeune homme, où il n’y a que la voix d’un père, le

2i8 LIV. 11. LK PÈllK, LA MÈUE, ET LA KAMILLE.

rcganl d’une mère, qui puisse le sauver ! C’est un transport d’orgueil, c’est un entrainement plus funeste encore, c’est la plus honteuse faiblesse, c’est l’enivrement d’une passion aveugle ! O vous qui lui avez donne la vie, conservcz-lui l’innocence ! C’est k vous, et à vous seuls, qu’il est réservé par la Providence et par la nature d’apaiser peu à peu ces orages, de modérer la hauteur et l’emportement de ce caractère, de suspendre tout à coup sa passion dans sa plus grande impétuosité, de réveiller dans son cœur le courage pour la vertu !

Non, je ne dirai jamais assez quel sublime ministère de tendresse et de sagesse ont ici à remplir un père et une mère. Mais, je le reconnais, et je le répète : il y faut une délicatesse, une patience, quelquefois une indulgence, une insinuation, un mélange de fenneté et de douceur, et quelquefois enlin un tact et une finesse dont tout autre qu’eux serait incapable. L’amour paternel et maternel, le plus tendre par la nature et le plus fort par la foi, peut seul être ici un inspirateur sûr. C’est k cette heure redoutable où le commandement échappe, qu’il faut conserver l’autorité la plus haute, et exercer l’action la plus énergique : c’est au moment où ce jeune homme ne se connaît presque plus lui-même, qu’il faut enchaîner sa liberté et dompter son cœur ; mais qui ne sent que ce cœur doit être alors infiniment ménagé, et qu’il faut traiter cette liberté qui s’emporte, avec un plus singulier respect? Et qui pourra se prêter k ces ménagements infinis, si ce n’est un père et une mère ?

C’est alors qu’un père accorde k son fils ces longues et intimes conversations, où un jeune homme épanche volontiers son âme tout entière. Les vertus de son père, ses exemples, ses conseils, sa bonté, sa gravité, ses expé-

CH. IX. DE LA DERNIÈRE ÉDUCATION DE LA JEUNESSE. 2*9 riences, tout fait impression sur ce jeune homme, l’éclaire et le fortifie. Enivré d’une folle passion, son coeur tombait déjà en défaillance; il ne se sentait plus la force de résister au mal qui le pressait de toutes parts ; il était peut-être au moment de s’oublier à jamais lui-même et de secouer toute pudeur ; mais auprès de son père, il retrouve sa raison, sa conscience, sa vertu, son courage pour triompher du vice et des honfeux plaisirs.

Un père, d’ailleurs, peut recevoir des aveux pénibles, entrer dans des détails qui ne conviendraient point à une mère, donner enfin, et, s’il le faut, d’une voix qui sait s’émouvoir, ces fortes et terribles leçons, qui arrêtent un jeune homme sur le bord du précipice ou l’en retirent, et lui inspirent pour toujours l’horreur de la dissolution et du libertinage.

Tel est le devoir paternel ; les pères, dignes de ce grand nom, l’ont toujours ainsi entendu.

« Nous nous devons à nous-mêmes, écrivait naguère « un homme revenu courageusement à la foi chrétienne, « nous devons à nos fils, de leur signaler de loin le péril « et d’essayer de le conjurer. Battus des flots amers qui « vont les assaillir, qu’avons-nous de mieux à faire que « de rappeler à grands cris vers le port ces faibles et im- « prudents nautonniers, et de prier Dieu qu’il abrège pour « eux le temps de la tourmente ! Ne craignons donc pas « d’entrer avec eux dans le vif de nos expériences.... On <r ne commet à cela, ni la majesté paternelle, ni la piété « filiale, pourvu qu’on le fasse sans hypocrisie ni forfan- « terie, ayant Dieu entre soi et son enfant (1). »

Oui : un père également sage et vertueux peut et doit

(I) M. Nisard, recteur de l'Académie de l’Isère.

î.'iü LIV. II. LK P£ltli, LA MLIIE, lit LA FAMILLE, aller jusque-là dans scs discours : une mère ne le pourrait pas ; on le comprend.

Non j»as qu’une mère ne puisse prendre elle-même, dans ces moments suprêmes, sur son tils, un morveilicux ascendant. Le plus souvent, par l’instinct même de cette profonde délijcatessc qui fait sa dignité la plus haute, et aussi par les secrets avertissements de son cœur troublé et de son amour, c’est elle, mieux que tout autre, qui devine le fond des pensées de son fils, ses bons et mauvais penchants, scs espérances, scs habitudes, ses goûts, tout en éloignant toujours loin d’elle avec douceur toutes les confidences, que la dignité du cœur maternel ne peut entendre.

Ln ces heures cruelles, où elle craint pour la vertu de c<! qu’elle a de plus cher au monde, elle prie plus qu’elle ne parle, elle attend, elle souffre, elle dévore sa peine. Mais son silence est quelquefois auprès d’un fils égaré d’une bien admirable éloquence : ce visage austère d’une mère profondément contristée, cet abattement silencieux, cette dignité, je le dirai même, quelquefois celte beauté évanouie révèle une compassion si vive, une douleur si amère, que le malbeureux jeune homme n’en peut soutenir l’aspect ! Que dis-je ? Pour remuer son âme et la bouleverser tout entière, il suffit quelquefois d’un regard ! Oui, un de ces regards maternels, qui pénètrent jus([u’au fond de l’âme et y excitent invinciblement tous les sentiments les plus forts et les plus tendres, suffit le plus souvent pour arrêter tout d’un coup un pauvre enfant dans le plus grand emportement de ses faiblesses, pour le faire rentrer eu lui-même et le rendre à la vertu ! et cela, sans qu’une parole ail été dite, sinon peut-être : O mon fils !... û ma liière!...

CH. IX. UE LA DER.MEHE ËÜI'CATiON DE LA JEIXESSE. ‘JSI

Fénelon, qui s’est tant occupé de ces clioses, nous a laissé ici d’admirables paj^es : je ne saurais mieux achever ce sujet délicat, qu’en exhortant ceux qui voudront bien me lire, à méditer les touchants conseils que donnait autrefois, sur tout ceci, le saint Archevêque de Cambrai ; il eu avait trouvé l’inspiratiou dans son amour pour la jeunesse, et aussi dans une profonde intelligence de cet âge inconstant et léger.

Je citerai d’autant plus volontiers ici les paroles de Fénelon, qu’elles -sont merveilleusement propres à soutenir, à encourager les parents et tout à la fois à les guider dans ces voies dilliciles, où la fermeté et la douceur sont également nécessaires.

Parmi les jeunes gens dont Fénelon s’était occupé, il s’en trouvait un surtout, dont le cœur était sensible au bien, l’esprit solide, mais le caractère emporté, les passions violentes et la vie très-exposée aux eutraînements du monde; et dont, jiar conséquent, la correction demandait des ménagements inlinis en même teni|)S (pi’un grand zèle.

« Ce jeune homme est bon, écrivait Fénelon; mais qu’il n ne vous échappe pas, au nom de Dieu ! S’il faisait quelque Il grande faute, qu’il sente d’abord en vous un c«eur ouvert Il comme un port dans le naufi-age. Supportez-le sans le « flatter, avertissez-le sans le fatiguer. Dornez-vous aux « occasions et aux ouvertures de Providence.... Il faut Il l’attendre, le ménager, le supporter, le corriger peu à Il peu, sans le décourager jamais, le consoler au besoin, « et le relever dans ses chutes, lui apprendre à se sup- II porter lui-même sans flatter sa passion. »

Fénelon ajoutait : « Ne le recherchez point trop, lais- II sez-le venir à vous ; ne le ménagez point par (aihiesse. Il mais d’un autre côté ne gardez aucune autorité à coiitrc-

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