‹ De l'educationChapitre 89 sur 188 · LIV. II. LE PÈRE, L.4 MÈRE, ET LA FAMILLE · texte numérisé non relu

LIV. II. LE PÈRE, L.4 MÈRE, ET LA FAMILLE

« temps; ne le gênez point ; ne lui faites point de morales « importunes; dites-lui simplement, courtement et delà « manière la plus douce, les vérités qu’il voudra savoir ; n ne les dites que selon le besoin et l’ouverture de son « cœur ; arrêtez-vous tout court, dès que vous douterez « s’il en est fatigué. Rien n’est si dangereux que de don- « lier plus d’aliment qu’on n’en peut digérer. Le respect n dù à cet âge, et son vrai bien qu’on désire, deman- « dent une délicatesse, un ménagement et une douce insi- « nuation que je prie Dieu de mettre en vous.... »

Fénelon conseillait beaucoup aussi ces intimes conversations dont je parlais tout à riieure : il raconte lui-même qu’il les avait employées avec grand succès pour adoucir la nature irascible et apaiser les passions orgueilleuses d’un jeune homme.

a Son humeur, dit-il, s’adoucissait dans de tels entre- « tiens; il devenait tranquille, complaisant, gai, aimable, n on en était charmé. Il n’avait alors aucune hauteur. »

Mais Fénelon, on vient de le voir, recommandait bien en même temps de ne pas fatiguer les jeunes gens de ces sérieux entretiens, surtout de n’avoir jamais l’air de les leur imposer :

« S’il vous parait ne point désirer vos avis, demeurez « dans le silence, mais sans diminuer aucune marque d’af- « fection ; car il ne faut jamais se rebuter, quand même « la vivacité de l’âge l’entraînerait.... et lui ferait com- « mettre quelque grande faute. »

Tels étaient les ménagements et les soins que conseil- ■ lait Fénelon. Du reste, il ne faudrait pas se persuader que le saint Archevêque poussât ses indulgences jusqu’à la hiiblesse : je ne sache personne qui ait demandé aux instituteurs de la jeunesse, et à la jeunesse elle-même, une

CH. IX. 1)K LA DERNIÈRE ÉDUCATION DE LA JEUNESSE. 235 plus indomptable énergie contre les passions de cet âge ; et ce qui fait bien connaître la profonde sagesse de ce grand maître, c’est qu’avant tout il voulait qu’on n’épargnât rien pour obliger les jeunes gens à vaincre leurs passions en évitant les occasions dangereuses : « Il y a, dit-il,

« des ennemis qu’on ne peut vaincre qu’en les fuyant :

« contre de tels ennemis, le vrai courage consiste à crain- « dre et â fuir ; mais à fuir sans délibérer, et musse donner « à soi-même le temps de regarder jamais derrière soi. »

C’est lui, si doux, si indulgent, qui écrivait pour un jeune homme, ces terribles paroles :

« Fuyez ! hâtez-vous de fuir ! Ici la terre ne porte pour « fruit que du poison : l’air qu’on respire est empesté ;

'( les hommes, contagieux, ne se parlent que pour se comte muniquer un venin mortel. La volupté lâche etinlâme « amollit les cœurs, et ne souffre ici aucune vertu. Fuyez!

« que tardez-vous ? ne regardez point derrière vous en « fuyant ; effacez jusqu’au moindre souvenir de cette ile « exécrable. »

Tous les maîtres de la jeunesse ont remarqué le coup violent par lequel Mentor précipite Télémaque dans les flots, et le sauve bon gré malgré, lui faisant boire l’onde amère, et rendant au jeune homme surpris par cette brusque séparation, la vertu avec le bon sens.

Qui ne sait d’ailleurs quel accent de tendresse Fénelon savait donner â ses plaintes et â ses prières, dans ces crises malheureuses : « O mon fds! disait-il, vous n’avez « pas oublié les soins que vous m’avez coûtés depuis votre « enfance, et les périls dont vous êtes sorti par mes con- « seils : ou croyez-moi ou souffrez que je vous abandonne. • « Si vous saviez combien il m'est douloureux de vous voir « courir â votre perte ! si vous saviez tout ce que j’ai

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« souffiTt jieiidanl que je n’ai osé vous parler! la mère « qui vous mil au moiule souiTrit moins dans les douleurs « de renfantement. Je me suis lû ; j’ai dévoré ma peine ; « j’ai étouffé mes soupirs, pour voir si vous reviendriez n à moi. O mon lils ! mon elier liis, ! soulagez mon cieur, « rendez-moi ce qui m’esl plus cher que mes entrailles ; « rendez-moi Télémaque que j’ai perdu ; rendez-vous k « vous-méme. Si la sagesse en vous surmonte l’amour, « je vis, je vis lieureux : mais si l’amour vous entraîne « malgré la sagesse. Mentor ne peut plus vivre. »

Du reste, je m’empresse de le dire, et toujours avec Fénelon, ces crises terribles ne sont pas nécessaires. Les parents doivent tout faire pour les prévenir ; et cela est toujours plus facile et meilleur que d’y porter remède. C’est même ici la tâche la plus importante k remplir, dans celte grande et dernière Éducation de la jeunesse.

Si rien n’oblige cet âge aimable a se passer dans le vice et dans la honte, rien ne demande non plus assurément, qu’il se passe dans les violents orages dont nous venons de parler. Combien, au contraire, n’ai-je pas connu de jeunes gens, qui, sans doute, avaient eu dans le monde à lutter contre eux-mêmes et contre leurs passions; mais qui avaient su se ménager k ravance, dans la grâce de Dieu et dans les habitudes d’une piété fervente, toutes les ressources nécessaires pour les mauvais jours d’une traversée périlleuse ; qui, si je puis m’exprimer ainsi, s’étaient donné, dans les principes d’une Éducation mâle et vigoureuse, un puissant contre-poids k la vivacité de l’iiriaginalion et k l’illusion des sens, et se trouvaient enfin comme dans le port, avec des ancres fortes, lorsque la tempête commençait k s’élever.

Mais que faut-il donc faire, me demanderont peut-être le.s

en. IX. DE LA DERNIÈRE ÉDL’CATION DE LA JEUNESSE. 255 pères de famille, pour prévenir ainsi le mal et obtenir que cette dernière Éducation s’accomplisse heureusement ?

C’est ce que je vais essayer de dire dans le chapitre suivant: je le dirai dans un trè.s-simple langage; et aün d’être plus utile, je lâcherai d’y ajouter l’intérêt et la lumière des détails les plus pratiques.

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