LIV. 11. LE PÈRE, LA MÈRE, ET LA FAMILLE
ne quittera le petit séminaire qu’après sa rhétorique et sa philosophie bien faites.
« Tout jeune homme qui nous quitte, avant d’avoir fait sa rhétorique et sa philosophie avec nous, y fùt-il demeuré plusieurs années, je n’en réponds point.... Je lui ai donné des soins plus ou moins utiles ; je ne l’ai point élevé.
« Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que supprimer dans l’Éducation intellectuelle et morale d’un jeune homme la rhétorique ou la philosophie, ce n’est pas chose indifférente ou de médiocre importance : il y va du tout au tout : c’est en faire un homme ou un autre.
« En particulier pour vos deux enfants, je ne crois pas que vous puissiez interrompre leur Éducation classique, comme on vous en a donné le fâcheux conseil, sans leur faire un tort irréparable pour leur vie entière.
a Je crois que dans l’intérêt même de leur avenir temporel, qui vous préoccupe avec raison, il est essentiel que leur Éducation classique s’achève fortement.
« Autrement, laissez-moi vous le dire, ces deux enfants deviendront, je le crains bien, deux mauvais sujets, et deux mauvais sujets incapables; et, pour avoir voulu leur demander des fruits avant le temps, on n’aura rien, ou seulement des fruits amers.
« Et tout ce que je dis là, remarquez bien que je le dirais quand il ne serait question que de leur fortune : nonseulement ils ne la feront pas, mais ils la ruineront, si on n’en fait pas des hommes solides.
<f Leur Éducation sérieuse est à peine commencée : on n’a rien fait jusqu’à présent qu’empêcher ou réparer le mal ; il faut maintenant faire le bien ; et si on ne prend pas le temps de le bien faire, le mal, avec de telles natures, reprendra le dessus d’une manière terrible : or, n’oubliez
Ul. X. DE LA bEr.MÉKE ÉOLGATIOX DE LA JELiNIOSSE. ioT
pas que dans uue bonne Éducation, ce$l en rhétorique et en philosophie que le bien se fait et se fait bien, parce que c’est là seulement qu’il se consolide et s’achève.
« Voilà ma pensée tout entière. Je n’ai pas là-dessus une hésitation : l’évidence et l’expérience ne me permettent pas d’hésiter.
« La seconde condition, sans laquelle je ne puis répondre de la persévérance d’un jeune homme, c’est que sa rhétorique et sa philosophie achevées, scs parents ne le laisseront point à ne rien faire, mais l’occuperont sérieusement et convenablement.
n Demander qu’un jeune homme de dix-huit ans demeure vertueux, conserve le goût du travail, et devienne un homme distingué, sur les trottoirs de Paris on de toute autre grande ville, dans une molle oisiveté, avec les chevaux, les cigares, les chiens, la chasse, les courses au clocher, les bals, les théâtres et toute la folle vie du monde, — je réponds simplement : c’est absurde ! et je pourrais dire quelque chose de plus sévère. »
Voilà ce que, dans la franchise quelquefois un peu rude de mon dévouement, j’ai cru pouvoir écrire à un père et à une mère qui voulaient bien me |>erroettre de leur dire toute la vérité, et qui ont eu d’ailleurs, je suis heureux de l’ajouter, la sagesse de suivre ces conseils.
Je ne reparlerai pas ici des Éducations interrompues par la préparation aux écoles spéciales. J’ai déjà démontré, au chapitre ix du livre V de mon premier volume, comment les écoles spéciales et l’instruction professionnelle, grâce à l’imprudence des parents qui y précipitent leurs fils avant le temps, étaient la ruine de la haute Éducation intellec-
LIV. II. LE PEHE, L.\ MEIIE, ET LA FAMILLE, tueile, et souvent aussi, de toute Éducation religieuse et morale.
Il y a là un« plaie pt'ofmde, qui empire depuis plusieurs années, et dévore parmi nous ce qui se trouve de meilleur dans les génératiotis naissantes.
Quand les parents se décideront-ils enfin à ouvrir les yeux, et à voir clair dans une question si grave et si simple ?
L’Éducation secondaire et préparatoire étant sérieusement achevée, il faut pour la grande et dernière Éducation se faire un plan : il faut, pour les mœurs et pour la piété, pour le travail et les études, — je parle. ici des grandes études littéraires, historiques, philosophiques, scientihques, de toutes les études en un mot, qui préparent définitivement ë une carrière, cl à la vie publique, — il faut arrêter, constituer un système d’Éducalion profondément réfiéchi, et parfaitement adapté au caractère d’un jeune homme, à ses dispositions, à ses goûts d’esprit, à son avenir : un système, qui lui donne assez de liberté et ne lui en laisse pas trop; un système dans lequel il travaille le premier, activement, k s’élever, à se développer luimême; un système large par conséquent, dans lequel il apprenne k se mouvoir librement et à marcher seul : non pas que ses parents n’aient plus à s’occuper de lui, ma pensée est très-loin de là ; niais il y a tel jeune homme, dont l’esprit et le caractère doivent être gouvernés de manière, qu’il ne sente son ghide et ne se trouve impérieusement retenu, qu’au moment de faire fausse route et de tomber.
CH. X. Ut: LA DbKMLHE ÉUUCATIUM UE LA JEUNESSE. 36»
J’ccrivais eocore dernièrement è un de mes amis, sur tout cela, une lettre, que je demaade k mes lecteurs la permission de mettre sous leurs yeux.
Le jeune homme avait dix>huit ans; il venait d’achever des études fortes et brillantes : esprit distingué, bon et aimable caractère, cependant un peu faible et léger; sincèrement pieux, mais comme on l’est au collège ou au petit séminaire à dix-huit ans, c’est-à-dire, avec moins de solidité que de ferveur : ce jeune homme avait été reçu bactelier ; il allait commencer son droit : sw père, mon ami, m’ayant consulté sur cette dernière phase de son Éducation, je lui écrivis la lettre suivante ;
a Mon cher ami, notre tâche est donc finie, et la vôtre commence ; ou plutôt, non, ce serait vous faire injure : vous n’avez pas attendu ce jour pour commencer à remplir la grande tâche paternelle, et vous allez simplement continuer, de plus près, dans votre maison, par vous-méme, et presque par vous seul, l’oeuvre importante à laquelle vous travailliez depuis sept années de concert avec nous ; et nous, vous pouvez y compter, nous continuerons à prier pour ce cher enfant et à lui offrir de loin, dans le inonde, tous les bons conseils et tous les encouragements qui dépendront de nous.
« Quant à vous, mon ami, sur les diverses questions que vous voulez bien m’adresser, je vous renverrai d’abord à vous-méme, à votre bon esprit, à votre cœur, à vos propres réflexions et à vos expériences ; et cela fait, je vous dirai ensuite avec simplicité mes propres pensées, soit sur le travail et les études de voh’e fils, soit sur les exercices
SBO UV. II. LI-; l'ÈKK, I.A MKUE. bl LA !■ AJllLLE.
(le piété (jui lui sont nécessaires, soit enfin, si vous le permettez, sur le choix des amis et des délassements (ju’il faut lui procurer.
n II va sans dire que ce que j’écris ici, je l’écris aussi pour votre chère femme : vous m’avez consulté en son nom; je réponds à tons deux: votre tâche, d’ailleurs, est commune, quoique différemment semblable, comme aurait ditM. (le Maistre; ici encore, vous ne pouvez vous passer l’un de l’autre.
« Avant tout, je dois vous dire que le point capital de cette dernière Éducation, c’est la mesure et le genre de liberté que vous donnerez à ce jeune homme ; et ici, comme dans tout le reste, c’est surtout à Fénelon que j’emprunterai les conseils délicats que je prends la liberté de vous offrir :
K II faut donc que votre pieuse femme ne se scandalise pas, si je viens d’abord lui dire que son cher fils doit commencer enfin à marcher un peu tout seul, et qu’il ne peut ni ne doit [dus être toujours au bras de sa mère. Les mères, les meilleures surtout, ont un peu de peine à se [lersuader cela. Voici ce que Fénelon écrivait lui-méme à un de ses plus chers élèves, a un jeune homme de vingt ans, son neveu, qui regrettait de n’étre pas toujours au[>rès (le lui et sous sa direction :
« L’enfant ne peut pas téter loujoure, ni même être sans « cesse tenu par les lisières ; on le sèvre, on l’accoutume à n marcherseul..cherfanfan, tuuem’auraspastoujours... »
Mentor tenait le même langage ’a Télémaque :
« Je vous quitte, ô fils d’Ulysse : mais ma sagesse ne « vous quittera point, pourvu que vous sentiez toujours « que vous ne pouvez rien sans elle. 11 est temps que vous « appreniez ù marcher tout seul. Je ne me suis séparé de
CII. X. DE LA DEDNIERE ÉDUCATION DF. LA JEUNESSE. 261 « VOUS en Égypte et à Salente, que pour vous accoutu- « mer à être privé de celte douceur, comme on sèvre les O enfants, lorsqu’il est temps de leur ôter le lait pour leur « donner des aliments solides. »
A 11 faut donc, mon cher ami, dans l’intérêt même de l’Éducation et du libre et généreux développement de votre fils, qu’il ne soit pas tenu de trop près, sous le toit paternel; mais cela est aus.si nécessaire, pour une autre trèsprofonde et très-délicate raison, que voici :
« Quoiqu’il soit fort jeune encore, et dépendant de vous, de toute façon, et très-volontiers, à cause de sa docilité naturelle, il est néanmoins vrai qu’une des plus importantes parties de celle dernière Éducation, c’est de lui donner peu à peu et comme insensiblement la liberté, qu’il devra* bientôt avoir tout entière. La liberté qu’on donne tout à coup et sans mesure à un jeune homme qui a été long-temps assujetti, lui inspire dans les premiers moments un goût effréné pour l’indépendance : c’est un enivrement qui le jette presque toujours dans des excès. Lorsqu’une personne doit être bientôt sur sa foi, dit Fénelon, il faut la faire passer de la dépendance ou elle est, b la liberté, par un changement qui soit presque imperceptible, comme les nuances des couleurs.
« En tout, la sujétion pèse, la liberté flatte et éblouit. Il faut donc faire faire peu k peu h un jeune homme des expériences modérées de sa liberté, qui lui laissent sentir que ce n’est point tout ce qu’il s’imagine, et qu’il y a une illusion ridicule dans le plaisir qu’on s’y promet. Je voudrais donc, mon ami, commencer de bonne heure à traiter A'** comme un homme qu’on accoutume k se pouvoir gouverner, et k n’en abuser pas.
« Une chose bien importante encore, et de même na-
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M2 UV. II. I.E Pf.RE, LA MERE, ET LA FAMILLE, tnre, c’est de ne pas avoir l’air, dès les premiers moments de son retour chez vous, de vouloir commencer son Éducation et sa correction. Ne vous pressez point de le reprendre sur ses défauts ; il faut auparavant les bien connaître, et pour cela les voir d’abord dans leur naturel, et lui laisser la liberté de les montrer; ensuite viendra peu k peu l’occasion de les corriger. Autrement vous lui fermeriez le cœur; il se cacherait, et vous ne verriez plus ses défauts qu’k demi. Il faut gagner toute sa confiance, lui faire sentir l’amitié qu’il sait que vous avez pour lui, lui faire plaisir dans les choses qui ne lui nuisent pas, le bien instruire sans le prêcher, et, après l’instruction, s’attacher k lui montrer de bons exemples, jusqu’k ce qu’il donne ouverture pour de plus.forts conseils : alors les donner sobrement, mais avec cordialité, et le laisser toujours dans le désir d’en entendre plus qu’on ne lui en aura dit.
« Quant au travail et k ses études, vous savez mes principes : ils sont les vôtres ; personne ne m’a plus remercié que vous des deux chapitres de mon premier volume dans lesquels j’établis, que nul n’est en ce monde pour ne rien faire ; que chacun a un travail k accomplir, une place k occuper laborieusement ici-bas, en un mot, un état quelconque, une carrière k fournir.
« Mais A“* n’est peut-être pas aussi convaincu de tout cela que vous et moi, surtout dans la pratique ; et quoiqu’il ait fait de bonnes études et pris au petit séminaire l’habitude d’un travail sérieux, la mollesse et le far niente ne sont jamais sans charme pour un jeune homme de dix-huit ans, lequel d’ailleurs, comme il ne manque jamais d’arriver en pareil cas, sait qu’il aura un jour cinquante mille livres de rentes ; faites-lui donc relire mes deux chapitres ; relisez-les sérieusement avec lui, et ne
CH. X. DK LA DERNrtRE ÉDUCATION DK LA JEUNESSE. 3B3 VOUS lassez pas de lui dire et de lui persuader que ne rien faire, ou travailler lâchement, ce qui est une même chose, lui est tout h fait impossible; que tout par là serait perdu dans sa vie : piété, mœurs, esprit, études, caractère, rien ne résiste à l’oisiveté; tout y périt, et comme le dit énergiquement Fénelon, elle jette dans les plus affreux désordret les personnes mêmes les plus résolues à pratiquer la vertu, et les plus remplies d'horreur pour le vice; et afin qu’A’** comprenne bien ces fortes leçons, — comme d’ailleurs celui dont vous lui parlerez est malbeureusement trop connu, — demandez-lui simplement s’il vent en ce monde ressembler à son cousin.
« J’essaie de faire en ce moment, pour l’Éducation supérieure, un plan d’études et de lectures, que je me propose de publier bientôt, et d'offrir aux jeunes gens qui, leur Éducation classique terminée, veulent employer utilement leur temps de dix-huit à vingt-cinq ans et même au-delà, et devenir des hommes distingués, capables de rendre service à leur pays dans une’ carrière ou dans une autre. Dès que ce plan sera achevé, je vous l’enverrai.
« Sur ce point, je n’entrerai donc ici dans aucun détail ; je me bornerai à vous dire deux choses : la première, c’est qu’il faut à A*** une règle fixe pour le travail et les heures qui y seront consacrées : sans doute il faut une honnête liberté, mais point de caprice, et tenir, quoi qu’il en coûte, à la règle qu’on s'est faite i autrement, rien ne dure, rien ne profite.
« Secondement, avant de décider les choses que l’on veut étudier, il faut bien examiner; mais telle ou telle élude, telle ou telle lecture une fois décidée, il faut la suivre, l’achever : rien n’est pire qu’une chose commencée et interrompue: pendent opéra internipta, minwqtie... Rien ne
304 LIV. II. LE PERE, L.4 MERE, ET LA FAMILLE, lient, c’csl bientôt un délabrement coniplet. Passer ainsi d’une étude <> une autre, sans rien terminer, c’est le moyen infaillible de n’aboutir à rien ; c’est la ruine de toute haute Éducation intellectuelle.
« Quant à la piété, il faut aussi un petit réglement auquel on tienne : sur ce point, je n’offrirai pas d’autres conseils à A“* que ceux que Fénelon donnait h un jeune militaire :
« Pour vos occupations, écrivait Fénelon k ce jeune « homme, il faut les régler, soit k l’armée ou k la cour. « Partout il faut se faire une règle, et ranger si bien toutes • les choses, qu’on y manque fort rarement. Le matin, « votre lecture méditée avant toutes choses, et lorsqu’on « vous croit encore au lit. Vers le soir une autre lecture.... c Mais d’abord ü ne faut pas vous gêner et vous lasser de « prières. Pendant la messe, vous pourrez lire rÉpiire et « l’Évangile, pour vous unir au prêtre dans le grand sacrin fice de Jésus-Christ ; quelque pensée tirée de l’Évangile a ou de l’Épitre, qui aura rapport au sacriflee, pourra aider « k tenir votre esprit élevé k Dieu. »
Voici ce que Fénelon écrivait encore k un jeune homme du monde qui lui avait demandé les moyens de persévérer dans le bien :
c Le premier est de vous faire un projet pour remplir <i votre temps et de le suivre, quoi qu’il vous en coûte. Le « second, c’est de mettre dans ce projet comme l’article le « plus essentiel, celui de faire tous les jours votre lecture « méditée, où vous ne manquerez jamais de renouveler « vos résolutions contre votre mollesse. Le troisième, c’est « que vous ferez tous les soirs un examen de votre jour- « née, pour voir si la mollesse vous a entraîné, et si vous « avez perdu du temps. Ix quatrième est de vous con-
CH. X. DE LA DERNIÈRE ÉDUCATION DE LA JEUNESSE. 205 « fesser régulièrement de quinze en quinze jours a un bon « confesseur. »
« Avant tout, pour A***, comme Fénelon vient de vous le recommander, il ne faut pas le gêner et le lasser de prières. Je me permets de dire cela h sa mère : elle ne doit pas vouloir qu’il en fasse autant qu’elle ; et vous, mon cher ami, vous me permettrez de l’ajouter avec la religieuse affection que vous me savez pour vous depuis votre en> fance, il faut que vous en fassiez assez pour que votre fils, ensuivant vos exemples, fasse tout ce qu’il doit faire. Vous ne pouvéz donc plus vous laisser aller vous-même è aucun relâchement ; votre fils, à votre exemple, se relâcherait encore plus que vous. Affermi comme vous l’êtes dans la vertu, et d’ailleurs, je le sais, fort occupé de vos affaires, vous avez moins de temps que lui, et l’appui de certains exercices de piété vous parait peut-être moins nécessaire; mais c’est ce qu’il est difficile de bien faire entendre k un jeune homme. Je vous dirai donc : faites pour lui et pour l’exemple que vous lui devez, ce que vous ne feriez pas toujours pour vous-même ; ou plutôt, croyez-moi, en lui donnant en tout les meilleurs exemples, vous vous en trouverez aussi bien pour vous-même que pour lui.
« Je trouve excellent qu’un jeune homme aille le dimanche aux saints offices avec son père et avec sa mère, chacun son livre de messe k la main ; et afin que le respect humain ne fasse pas tomber des mains d’A’** le livre, sans lequel le bon sens comme la piété indique qu’il est difficile d’entendre la sainte messe avec l’attention qui convient, il faut, mon cher ami, que vous-même ne négligiez jamais d’y apporter le vôtre.
« Mais évitez pour lui, et même pour vous, certaines grand’messes qui n’en finissent pas, et qui dissipent plus
360 LIV. U. LE PERE, LA MERE, ET LA FAMILLE, qu’elles ne recueillent, parce qu’une musique d’opéra y envahit tout : conduisez-le, si vous le jiouvez, à Notre- Darae-des-Vicloires et à Saint-Sulpice, où l’on m’assure qu’on chante encore les louantes de Dieu : A‘" les y chantera volontiers et de tout son cœur, comme il les chantait au petit séminaire, avec ses condisciples.
« A la campagne, je ne sais pas où vous en êtes : géné* râlement, lù, ce n’est pas la musique d’opéra qui est à craindre ; mais on y rencontre bien souvent aussi des grand’messes sans ün, et qui sont déshonorées par de malheureux chantres, dont la voix basse et grossière étoufl'e tout, et empêche la voix des fidèles de faire entendre aucun chant pieux : cela est un grand malheur. Tout le culte divin , toute la religion , dans nos campagnes, en France, est dans nos grand’messes', et quel intérêt reli- ' gieux y reste-t-il pour ceux qui n’y chantent jamais les louanges de Dieu, et qui ne les entendent chanter qu’indignement? Je le répète, c’est Ik un grand mal dans la plupart de nos villages : si vous ne pouvez l’empêcher, il faut le supporter patiemment ; ou tâcher d’y remédier de concert avec votre bon curé, qui en gémit, j’en suis sûr.
« A Paris , ce qu’il y a de mieux pour A***, c’est de suivre assidûment avec vous les Conférences et la Retraite de Notre-Dame, et les autres exercices de piété qui se font spécialement pour les hommes et les jeunes gens.
« Quant k sa mère, me pardonnera-t-elle si j’ose lui recommander, avec Fénelon, qu’elle veuille bien ne pas s’obstiner k lui faire trouver bons de mauvais prédicateurs. Je sais bien que le plus médiocre prône renferme encore, pour ceux qui savent l’y trouver, la perle de l’Évangile ; mais votre fils, qui croit cela, est incapable de le pratiquer; et pour tout dire, un jeune homme qui vient de finir sa rhé-
en. X. DE LA DERNIÈRE ÉDUCATION DE LA JEUNESSE. S07 torique et sa philosophie, et qui aspire peut-être h devenir un orateur, aura toujoui's bien de ia peine à goiUer des sermons quelquefois insipides, parce qu’ils n’ont ni le charme de la simplicité apostolique, ni les attraits de la grande éloquence.
« J’allais oublier de vous dire qu’une des premières choses que vous ayez à faire, dès votre prochain retour à Paris, c’est de lui donner, ou plutôt de l’aider à choisir un bon et sage directeur; je dis l'aider à choisir; car il faut dans ce choix lui laisser une grande liberté et même ne l’aider qu’avec une extrême discrétion. Sans doute vous pouvez, vous devez le diriger dans son choix; mais il faut qu’il choisisse lui- même; et rien ne serait pire que de s’obstiner k lui donner le directeur de sa mère ou le vôtre.
« Il faut, du reste, qu’il fasse scs exercices de piété li» brement et en son particulier ; j’excepte la prière do soir, que vous avez l’excellente coutume de faire en commun dans votre petite chapelle. Rien n’est meilleur pour lui, pour vous, pour tous.
« En lui laissant toute convenable liberté pour scs exercices de piété, redites-lui quelquefois ces belles paroles de Fénelon, que je vous disais autrefois k vous-même :
« Vous devez faire honneur k la piété, et la rendre res- « pectable dans votre personne. Il faut la justifier aux « critiques et aux libertins. Jl faut la pratiquer d’une ma- « niire simple, douce, forte, noble et convenable à votre « rang. Il faut aller tout droit aux devoirs essentiels de « votre état, par le principe de l’amour de Dieu, et ne «t rendre jamais la vertu incommode par des hésitations a scrupuleuses sur les petites choses. » a Quant aux exercices proprement dits, Fénelon les
2(W LIV. II. LE PERE, L.\ MERE, ET L.\ F.VMILLE. réglait tout à l’heure : le plus important est une petite lecture de piété de quelques minutes, chaque malin, après la prière : dans Bossuet, Fénelon, Boiirdaloue, ou saint François de Sales; ce que le jeune homme préférera: il ne faut pas que sa bonne mère lui impose tous ses livres de dévotion.
« A la campagne comme k Paris, votre maison touche à l’église ; s’il convient à A”' de profiler de ce bon voisinage pour aller quelquefois k la sainte messe dans la semaine, il va sans dire que vous ne l’en empêcherez point. Vous l’en louerez au contraire; mais vous ne le lui imposerez pas.
« Par-dessus tout, mon ami, il faut l’agréger k la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul qui est établie sur votre paroisse. Rien n’est meilleur. Ce n’est pas seulement aux pauvres que les jeunes gens, membres des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, font du bien, c’est surtout k euxmêmes. 11 y a dans cette admirable association d’immenses avantages et une grâce providentielle pour la jeunesse. Je ne connais rien de plus puissant pour faire persévérer un jeune homme dans le bien, pour l’attacher profondément k la vertu, pour lui conserver la foi vive, pour lui garder un cœur noble et pur, pour lui procurer de bonnes amitiés.
« Ce dernier point est capital, et j’ai promis de vous en parler avec quelque détail. Qu’il faille k un jeune homme des amis de son âge, c’est évident ; mais combien le choix est délicat k faire, et qu’il est difficile de bien gouverner un jeune homme dans ses amitiés ! Voici ce qu’en disait Fénelon : « Pour les vrais amis, il faut les choisir avec de (c grandes précautions, et par conséquent se borner k un « fort petit nombre. Point d'ami intime qui ne craigne
CH. X. UE LA UEHMÉKE ÉüUCAriÜ.N UE LA JEUNESSE, iol)
n Dieu, et que les pures maximes de religion ne gouver- « nenl en tout; autrement il vous perdra, quelque bonté « de cœur qu’il ait. Choisissez, autant que vous pouvez, « vos amis dans un âge un peu au-dessus du vôtre ; vous « en mûrirez plus promptement. A l’égard des vrais et « intimes amis, un cœur ouvert: rien pour eux de secret « que le secret d’autrui, excepté dans les choses où vous « pourriez craindre qu’ils ne fussent préoccupés. Soyez « chaud, désintéressé, fidèle, effectif, constant dans l’a- « mitié, mais jamais aveugle sur les défauts et sur les n divere degrés de mérite de vos amis : qu’ils vous îrou- « vent au besoin, et que leurs malheurs ne vous refroi- « dissent jamais. »
Toutes ces paroles sont d’un bon sens et d’une délicatesse admirable.
Fénelon écrivait encore sur le même sujet :
« Il faut tâcher de lui trouver des compagnies de jeunes « gens sages et d’un esprit réglé, qui lui plaisent, quil’a- « musent et qui l’accoutument ù se divertir sans aller cher- « cher et sans regretter de plus grands plaisirs. »
« Eh bien î mon cher ami, un des plus grands avantages des Conférences de Saint-Vincent-de-I’aul pour vous et pour A"*, c’est de lui donner les bons amis que voulait Fénelon. Parmi ces jeunes gens si nombreux, A‘*‘ peut choisir pour ses amis les meilleurs, sans qu’on les lui impose; ce qui est capital.
« Ces bons amis de Saint-Vincent-de-Paul l’introduiront, si cela lui plaît, dans d’autres bonnes œuvres et sociétés religieuses, telles que l’OEuire des Apprentis, les Amis de Venfancc, les Conférences de Sainl-François- Xavier, etc.
> 11 serait très-bon aussi qu’il entrât dans quelques
j70 LIV. II. LE l>tKt, LA UKRK, El LA FAMILLE, bonnes sociétés littéraires, dans quelques bonnes Conférences de droit.
« Vous ne le forcerez du reste à rien de tout cela ; si vous savez vous y prendre, il le fera librement, et il va d’ailleurs sans dire qu’avant de s’engager k rien, il. aura demandé votre agrément et vos conseils.
« Enfin, ce n’est pas seulement pour prier, pour faire de bonnes œuvres et pour étudier, que je lui veux de bons amis; mais c’est aussi, comme le disait Fénelon, pour qu’il se récrée avec eux. 11 lui faut des délassements honnêtes, sans aucun doute, mais vifs et agréables.
« Rien ne serait pire que de s’obstiner à lui imposer des compagnies austères, disproportionnées à son âge, à ses goûts : s’opiniâtrer à faire goûter aux jeunes gens ceiiaines personnes pieuses dont l’extérieur est dégoûtant, dit Fénelon, c’est les dégoûter à jamais de la piété et de la vertu, c’est les révolter.
O Vous me demandez ce que je pense de la chasse pour vous et pour lui ; ma réponse est très simple , c’est celle même de Fénelon : quant à vous, la chasse vous est nécessaire pour votre santé ; votre raison est dédsive ; n’eu n’ayez donc aucun scrupule. Quant à lui, c’est un amusement très-agréable et très-légitime, pourvu qu’il soit pris modérément et en bonne compagnie. Je ne crains point la chasse, mais bien souvent les chasseurs.
a J’ai écrit quelques ligues sévères (1) contre ceux qui,
(t) ( Tant que les héritiers des grandes races françaises se dévoueront à ne rien faire et sc consoleront de tout par les divertissements : tant qu’ils seront de ceux dont Bossuet, dans l'Üraisoii funèbre de la reine d’Angleterre, a dit, avec un aneicn historieu, i|u’ils ne travaillent qu'à la chasse: quorum maximus tabor venalus est ; qu'ils n'onl de gloire que pour le luxe, ni d'esprit que pour inveNler des plaisirs : tant que
CH. X. DE LA DËKNIÉHE ÉÜL'CATION DE LA JEUNESSE. iU comme le dit Bossuet avec un ancien historien, ne travaillent qu’à la chasse : quorum maximus labor venatus est. Mais ceux pour qui la chasse n’est qu’un exercice du corps, lequel, ajoute Fénelon, ne leur fait point abandonner Le travail et l’étude, niais les en délasse simplement ; pour ceux-là, je n’ai aucun reproche à leur faire : loin de là ; la chasse est quelquefois un bon moyen d’éviter les divertissements dangereux.
(( Fénelon voulait d’ailleurs qu’on eût dans l’occasion, quelque condescendance pour ses amis, mais il ne voulait pas qu’on la poussât trop loin :
« Pour Paris, éciHvail-il, réservez-vous-y des heures « de travail : évitez les soirées qui mènent trop avant dans R la nuit, et qui dérangent tout le jour suivant; sauvez a un peu vos matinées. Lisez et pensez sur vos lectures, et Je sais bien qu’on ne peut pas être toujours si rangé : a il faut SC laisser envahir quelquefois par complaisance (( pour certains amis; la société le veut, l’âge le demande; (( mais en accordant un peu d’amusement aux amis, il « leur faut dérober des heures, sans lesquelles on ne se « rendrait capable de rien pour mériter leur estime. »
« Après vous avoir parlé des amitiés vertueuses et des bonnes compagnies, il faut bien que je vous dise un mot de celles qui ne le sont pas.
« On ne peut les éviter tout à fait, quand on vit dans le monde : il faut donc s’y aguerrir. Rien n’est plus nécessaire, et voici comme je l’entends.
a II faut qu’un jeune homme, dans le monde, montre
€0 iLiiiiciUablc spectaclo nous sera donne, il n’y a rien à espérer pour noire pays, et il faut nous résigner il voir s’aeeomplir sous nos yeux celle redoutable propliélic : « Le parli des hommes de plaisir sera éler- M ueMcmcnl impuissant; auferelur faclio lascivientium, w (Amos,6, 7.)
i72 1,1V. II. LE l>EKE, LA MEllE, ET LA FAMILLE.
une conduite unie, modérée, sans afTectalion, mais ferme pour la vertu, et si décidée, qu’on n’espère point de l’entraincr. Il en sera tout d’abord quitte à meilleur inarclié, et on ne l’importunera plus, quand on verra qu’il est de bonne foi inébranlablement attaché à la Religion, et qu’il ne recule pas là-dessus. On tourmente plus long-temps ceux qu’on soupçonne d’etre faux, ou faibles et légers.
« Il faut donc qu’.V" se laisse voir tout d’abord tel qu’il est et doit être, c’est-à-dire, un vrai chrétien. « A la « vérité, dit Fénelon, ou doit cacher aux yeux du monde R tout ce qu’il n’est point nécessaire de lui montrer ; mais R il faut qu’il sache que vous voulez être chrétien, que R vous renoncez au vice, et que vous fuyez l’impiété....
R 11 n’est pas question de prêcher ni de baisser les R yeux; mais il s’agit de se taire, de tourner ailleurs la R conversation, de ne témoigner nulle lâche complaisance R pour le mal, de ne rire jamais d’une raillerie libertine R ou d’une parole impure (1). »
(I) Fénelon écrivait encore : « Soyez bon ami, obligeant, officieux, ou- « vert ; cela vous fera aimer et apaisera la (rerséeution. Qu’on voie que ce « n'est point par grimace, ni par noirceur, mais par vraie religion et avec B courage, que vous renoncez aux débauches des jeunes gens. D’ailleurs « gatté, discrétion, complaisance, sûreté de commerce, et nulle façon ; a peu d’amis, beaucoup de coniiaissances p.assagéres; soin de plaire û a ceux qui passent pour les plus boimétes gens et dont l’estime décide, < ou à ceux qui cxcellent-dans le métier dont vous souhaitez vous iusa truire, pour apprendre d’eux ce que vous avez besoin de savoir.
a II ne convient ni à la bienséance de votre état, ni à votre besoin inc térieur, que vous vous jetiez dans une profonde solitude, il faut voir a les gens qui ne donnent qu’un amusement modéré, aux heures où a l’on a besoin de se délasser l'esprit. 11 ne faut fuir que ceux qui dissia pent, qui rclùchent, qui vous embarquent malgré vous, et qui rouvrent a les plaies du cœur : pour ces faux amis-là, il faut les craindre, les K éviter doucement, et mettre une barrière qui ieair bouche le clienûu. »
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CH. XI. ÜÉCHÉANCE.S UK L’AUTORITÉ PATERMiLLE. i75
«t Donc, mon cher ami, pour A*", le vrai moyen de s’épargner de longues importunités et de dangereuses tentations, c’est de ne demeurer point neutre. Quand un jeune homme se déclare hautement pour la Religion, d’abord on s’étonne dans un certain monde ; mais bientôt on se tait, on s’accoutume à le laisser faire : les mauvaises compagnies prennent congé, et cberclient parti ailleurs.
« Voilli, mon ami, les conseils que j’ai cru pouvoir prendre la liberté de vous offrir en réponse à votre bonne consultation; mais laissez-moi vous le dire en Unissant, ce qui me donne une profonde confiance pour l’avenir d’ A'" et pour sa persévérance dans le bien, c’est vous-même, c’est sa mère; ce sont vos sages conseils, vos prières, et surtout vos exemples : heureux le jeune homme qui trouve dans son père et dans sa mère le modèle des vertus qu’il doit pratiquer ! »