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H. XI. DÉCHÉANCES DE L AL'TORITÉ PATERNELLE. Î

plusieurs refusent même de se mêler en rien de tout cela; — et 1.T troisième enfln, c’est que quand ils s’en mêlent, c’est souvent pour compromettre le succès de l’œuvre.

Qu’on me pardonne la rudesse et la simplicité de mon langage. Je parle avec d’autant plus de liberté que dans le cours de ma longue carrière, j’ai travaillé de concert avec les parents les plus dévoués et les plus sages, j’ai rencontré les plus nombreuses, les plus honorables exceptions aux faiblesses que je vais décrire; mais enfin, j’ai rencontré aussi de loin et quelquefois de près ces faiblesses, et puisque je veux être utile, je dois en parler. J’ai pris d'ailleurs des précautions certaines pour que nul de ceux qui me liront ne soit offensé de ce que je dois dire.

Il faut donc l’avouer d’abord : il n’y a presque plus de parents qui s’appliquent à découvrir les défauts de leurs enfants, qui veuillent les connaître sérieusement, qui permettent même qu’on les leur fasse connaître.

Dès qu’un enfant me donnait quelque inquiétude par son orgueil, par sa légèreté, par sa mollesse, ou par quelque grande faute, je m’en occupais moi-même de la manière la plus suivie, et je m’adressais aussi immédiatement b ses parents. Mais combien de fois n'ai-je pas senti que cela leur déplaisait ! Plusieurs auraient beaucoup mieux aimé que je les eusse laissés tranquilles, beaucoup mieux aimé n’étre pas avertis et tout ignorer. Cela est étrange, mais cela est vrai ; il semblerait qu’on ne peut dire la vérité k certains parents sur leurs enfants, sans les blesser eux-mêmes , sans les offenser personnellement. Comme il y a dans leur cœur un sentiment qui s’attriste.

278 LIV. II. LE PÈRE, LA MÈRE, ET LA FAMILLE, lorsqu’un médecin, appelé par eux auprès de leur fils malade, leur dit : tel organe est en souffrance, il y faut appliquer tel régime, tel remède; il y a aussi dans rainonr paternel et maternel je ne sais quoi qui se froisse involontairement, lorsqu’on leur parle des déliiuls de leur enfant. Je comprends qu’ils soient attristés; mais qu’ils soient mécontents du médecin, je ne le comprends pas.

Quoi qu’il en soit, j’ai pu rarement parler, surtout h une mère, des défauts de son (ils, sans m’apercevoir que l’amour maternel était immédiatement sur ses gardes, et armé contre moi de pied en cap.

U faut s’attendre ici à un esprit de contradiction intime, involontaire, presque invincible.

— C’est un enfant bien violent. — Oh! monsieur, je ne

crois pas : il n’y a pas au monde d’enfant plus doux ; il est vif, et ses nerfs s’agacent facilement ; mais des violences, je ne lui en ai jamais vu : h la maison, il ne se fôchait qu’avec scs bonnes ; il a même été avec moi, jusqu’au jour où je vous l’ai donné, l’enfant le plus facile et le plus caressant. — Je le crois bien, madame : jamais vous ne lui aviez demandé une heure de travail; jamais vous ne lui avez fait éprouver une contrariété sérieuse

— C’est un enfant bien indolent. — Oh ! non, monsieur : il serait plutôt emporté. — Mais c’est justement cela, madame; il est mou et violent : la mollesse et la violence vont presque toujours ensemble. Les enfants mous ne peuvent rien souffrir. — Monsieur, je ne crois pas cela ; vous ne connaissez pas mon fils....

Ces contradictions vont quel(|ucfois h de singulières extrémités ; ainsi, le croirait-on? j’ai rarement dit à un père et h une mère, même aux meilleurs, même aux plus sages, en leur parlant de leur fils : C'est m enfant difficile ; si

CII. XI. DÉCHÉANCES DE L’ADTORITÉ PATERNELLE. Î7» t'oiM n'y prenez garde, il vous causera de grandes peines. J’ai rarement dit cela aux parents, à ceux même qui avaient le plus de confiance en moi, sans perdre k l’instant une partie de leur confiance.

Et cela, dans le moment même où ils venaient se plaindre k moi de cet enfant, et me confier leurs tristesses pour le présent, et leurs inquiétudes pour l’avenir. Les choses qu’ils m’avaient les premiers dites de leur enfant, les plaintes faites par eux plusieurs fois contre lui, si je les faisais, moi, k mon tour, si je les leur ré|>étais, ils ne les acceptaient pas. J’en ai trouvé qui me savent encore mauvais gré de les avoir crus sur pai-ole,’ lorsqu’ils me disaient du mal de leur fils. J’ai rencontré un homme d’honneur et excellent chrétien, tuteur et grand-père de son pupille, qui ne m’a jamais pardonné que je lui eusse simplement dit que l’Éducation de son petit-fils était trop difficile, et que je ne pourrais pas réussir k la faire. Il m’écrivit pour me reprocher d’avoir offensé par Ik les deux familles paternelle et maternelle de l’enfant.

Dans les premiers temps de mon ministère et de mes expériences, j’ai rencontré une mère, très-distinguée d’esprit, très-pieuse, qui ne pouvait supporter la présence et les défauts de son fils, pendant trois jours de congé, sans en être accablée, qui me disait : que voulez-vous que j’en fasse pendant trois jours? et cependant elle était tellement infatuée des qualités et de l’excellence de ce fils, qu’il y avait pour moi impossibilité <lc lui en foire la moindre plainte, sans la révolter.

Un jour, après une faute des plus graves, et des plus capables d’alarmer une mère, commise par ce malheureux enfant, elle, si chrétienne, la vertu même, me dit: Il n'ij. a jHis de quoi fouetter un chat ! J’ai entendu cela de mes

280 I.IV. II. LE l>EUE, LA MÈIU:. ET LA FAMILLE, oreilles. Elle ajouta : Jl y a dans le monde bien des honnêtes gens, qui ont fait pire, et qui sont d’honnites gens. Enfin, elle alla jusqu’à me dire, tant elle avait besoin de disculper son fils : Je n'oserais pas affirmer que «on père n'a pas fait beaucoup plus mal à son âge, et cependant son père est aujourd'hui un excellent homme.

Un autre enfant, — après des injures grossières adressées aux plus aimables de ses condisciples, après des ingrntitiidcs inouïes envers le meilleur de ses maîtres, envers celui qui avait tout fait pour son âme, qui l’avait sauvé di.\ fois, depuis son entrée dans la maison, — cet enfant alla un jour jusqu’à outrager ce saint prêtre de la manière la plus sensible, et lorsque je racontai le fait à la mère et lui annonçai que l’heure de la séparation était venue, et que tout cela n’était plus tolérable, elle me répondit avec l’accent le plus irrité : Oui, c'est vrai : Pierre a raison; Monsieur un tel est un imbicille.... il n’a pas su prendre l’enfant.... Mon Pierre a un cœur d'or.

C’était encore ici, je l’alBrrne, une femme de l’esprit le plus distingué, du cœur le plus délicat, la plus noble nature.... mais c’était une mère aveuglée.

J’ai rencontré d’autres parents, qui permettent si peu qu’on leur dise la vérité sur leurs enfants, qu’ils vont jusqu’à préférer une maison d’Éducation où on dissimule tout, où on les trompe, où on leur envoie des bulletins de satisfaction, de bonnes notes, quand leurs enfants n’en méritent que de mauvaises ; où on leur dit que leurs enfants travaillent, SC conduisent bien, deviendront d’excellents .sujets, quand il est manifeste qu’on ne s’en occupe même pas, que les pauvres enfants ne font ni leurs études, ni leurs classes, et après dix années, sortiront de là absolument incapables, sans avoir ni le goût du travail, ni ombre d’ins-

CH. XI. DÉCHÉANCES DE L’AUTORITÉ PATERNELLE. 281 traction. Mais pendant ce temps on n’a pas tourmenté ces pauvres parents, on les a laissés tranquilles, on leur a dit : tout va bien ; et ils ont pu le répéter à leurs amis et à leur famille. Voilà ce qu’ils préfèrent de beaucoup à ' une maison d’Éducation sérieuse, à des instituteurs consciencieux et sincères, qui les informent, qui les avertissent, qui invoquent leur appui, qui les tiennent au courant de tout, de leurs craintes comme de leurs espérances, du mal comme du bien.

J’ai rencontré un jour un père et une mère qui m’ont dit : Voilà noire fiU : il est très-difficile ; nous n‘y pouvons rien : faites de votre mieux ; nous avons confiance en vous; seulement ne nous en parlez plus, ou ne nous en parlez que quand tout ira bien.

J’avais beau leur dire : Je ne puis me passer de voua ; je ne puis rien sans vous.... Inutile.

Cela parait incroyable ; mais cela n’est que trop vrai : oui, il y a des parents si faibles, qu’il faut les tromper, ou ils ne sont pas contents. J’en ai vu qui, parce qu’on s’obstinait à leur dire la vérité sur leur enfant et à réclamer leur concours, l’ont retiré d’un excellent collège, pour le mettre dans une maison où ils savaient qu’on ne leur en parlerait plus aussi tristement, et qu’on ne leur dirait plus la vérité.

J’ai eu, dans ce genre-là, deux expériences particulièrement étranges : c’étaient de mes amis, et quand ils venaient me revoir, ils me disaient avec un épanouissement de joie : Tout va bien pour £'“ : ses maîtres en sont très-contents ; et puis, deux ans après, ils cessèrent de venir me voir ; l’enfant s’était fait renvoyer même de cette trèsmauvaise maison. — Une autre fois, c’était un enfant trèsfaible dans sa classe; il avait été très-mal commencé cher.

28â LIV. II. LE PÈRE, LA MERE, ET LA FAMILLE, ses parents, ne savait pas un mot de latin, et se trouvait cliez nous presque toujours le dernier : cela déplaisait à sa mère. On mit l'enfant dans un collège, où il fut, dans la même classe, cinq fois de suite premier; on m’écrivit on triomphant les louanges du collège et de l'enfant.

Le fait est qu’on n’entend presque jamais parler en mai des plus tristes collèges, par les parents qui y laissent leurs fils; tandis, chose bizarre, qu’on entend souvent des parents, même chrétiens, se plaindre des meilleures maisons d’Éducation, et pour des riens. Us éprouvent le besoin de louer un mauvais collège, parce qu’ils sentent la nécessité de justifier leur choix, parce que l'a, on ne leur parle jamais de leurs enfants en mal, en un mot parce qu’ils sont dispensés de s’eu occuper.

Les parents ne veulent pas savoir la vérité ; mais, ce qu’il y a de plus difficile encore pour eux, ce n’est pas de consentir k savoir la vérité, ce n’est pas de se résigner à connaître les défauts de leurs enfants ; c'est de vouloir les corriger.

Oui, ce qu’il y a de plus difficile pour certains parents, c’est de vouloir , et aussi de faire vouloir leurs enfants.

Ce qui leur manque le plus, c’est la fermeté , c’est la volonté; s’ils se refusent k savoir, c’est que savoir les condamnerait k vouloir. On ne veut plus, on ne sait plus commander, ni défendre : commander le bien, défendre le mal, avec douceur, gravité, persévérance, j’ai vu les meilleurs, les plus fermes, fléchir là-dessus ; et par Ik même gâter profondément leurs enfants, dès le premier âge.

Je conjure les pères et mères, jeunes encore, et pour lesquels commence le grand ministère de l’Éducation, de

CH. XI. DÉCHÉANCES DE L’AUTORITÉ PATERNELLE. 2».-. vouloir bien lire, dans le premier volume de cct'ouvrago, ce que j’ai écrit des eufants gâtés : c’était le fruit de mes expériences. — En effet, depuis l’âge le plus tendre jusqu’à sept ou huit ans, c’est prodigieux à quel point un enfant est gâté par tout le inonde. — Eli bien ! là, je n'ai rien dit : non, je n’ai rien dit ! Il est évident pour moi que, depuis quinze ans, les mœurs publiques se sont encore plus affaissées sous ce rapport.

Ce n’est plus seulement à trois, quatre et cinq ans qu’on gâte les enfants, mais à dix, onze et douze ans. Aujourd’hui, c’est à douze ou treize ans qu’on a pris le parti de faire la volonté^de ses enfants, et qu’on croit ne pouvoir plus leur rien commander sérieusement.

Combien de fois n’ai-je pas entendu dire : Mais il ne veut pas. ü ne voudra pas ! — Et pourquoi donc êtesvous sur la terre, père et mère, sinon pour votUoir avec sagesse, et pour faire vouloir avec autorité?

Une mère me disait de son fils, pour lequel je lui donnais le conseil le plus important : Mais il a quinze ans : on ne peut plus lui ordonner.... Et ce sont des parents chrétiens qui tiennent un pareil langage ! et ils comptent jiour rien les menaces et les terribles exemples des divines Écritures ! Mais voyez Iléli, voyez Samuel ; c’étaient des saints ; leurs fils avaient trente ans : leurs fils prévariquèrent, les pères ne les corrigèrent point : on connaît le châtiment des uns et des autres.

Aujourd’hui ce n’est pas à trente ans, ce n’est pas a vingt et un ans, c’est à quatorze ou quinze ans, qu’on ne sait plus vouloir, ni commander, avec les enfants.

Eh bien ! moi, je dis sans hésiter, — moi qui les aimais si tendrement que j’ai quelquefois entendu leurs mères me dire: « Mais vous êtes une mère ! » — moi, qui les craignais, les redoutais, les respectais tellement, que je ne me

LIV. II. LE PËRE, LA MERE, ET LA FAMILLE, suis jamais permis, sciemment du moins, de rien hasarder avec ces puissantes et redoutables natures.... je dis qu’il ne faut jamais, à aucun prix , accepter de capitulation avec eux. Mes soins pour eux, mes sollicitudes étaient inépuisables ; j’avais pour leurs fautes, pour leurs faiblesses, pour leurs défauts même les plus grossiers, des ménagements infinis: je ne capitulais jamais.

Je les aurais plutôt laissé mourir k mes pieds. Il fallait à tout prix qu’ils se laissassent dompter, corriger, réforiner< élever, en un mot. Et il y a peu de jours encore, je répondais k une mère qui me disait de son fils : Il menace de se hier. — Il ne se tuera pas ; mais en tous cas, si vous n’étes pas décidée k le voir mourir, plutôt que de lui voir faire le mal, il est perdu ! Il vaut mieux mille fois qu’il meure, que de vivre comme il le veut faire. Ce conseil fut écouté.

L’enfant déclara qu’il voulait se laisser mourir de faim : après huit heures de jeûne, il prit le pain et l’eau qu’on lui avait laissés; et après une nuit de réflexion, il écrivit k ses parents, pour leur demander la grâce d’aller se jeter k leurs genoux, et implorer son pardon.

Le fait est qu’il n’y a que Blanche de Castille qui ait dit ici le dernier mot :

Mon fils, j'ainurats mieux vous voir mort, que vous voir commettre un péché mortel.

Toute mère qui ne trouve pas dans son cœur le courage de prononcer cette noble parole est incapable d’élever son enfant (1).

(I) Il y D loin de ces grands princi|>es ù la conduite d’une mère, qui défendait ri;;oureuseroeDt au précepteur de son fils de le réprimander |)onr une faute grave commise après le dîner, parce que cela troublerait ta digetlioN.

cil. XI. DÉCHKANCES DE L’AUTülUTÉ PATEKNELLE.

Et qa’on ne s’imagine pas que tout cela est impraticable dans notre siècle; non, malgré tant de graves difficultés, l’enfance peut être élevée aujourd’hui comme elle le fut autrefois, si les parents le veulent sérieusement, comme l’ont voulu leurs ancêtres.

J’affirme ceci avec d’autant plus de certitude, que mon expérience me l’a démontré : toutes les fois que j’ai été appuyé par un père et par une mère dignes de ce nom, et je l’ai presque toujours été, il n’y a pas d’Éducation si difficile que je n’aie vu bien finir.

Le grand nombre de jeunes gens qu’on voit en ce moment s’élever comme il faut, dans des maisons d’Éducation vraiment chrétiennes, montre que les bons parents peuvent se rencontrer encore facilement, aussi bien que les bons instituteurs. S’il m’est permis de le dire, ils se forment, ils se fortifient les uns les autres.

Mais, je le répète, pour les instituteurs comme pour les parents, c’est la belle et sainte parole de Blanche de Castille qui, dans l’œuvre de l’Éducation, est le dernier mol. Dans cette grande œuvre en effet, il s’agit, non pas d’un seul péché mortel, et d’un mal qui, quelque tristequ’il soit, peut se réparer, mais du principe même du mal : il s’agit de ce fond même d’une nature corrompue, duquel, si on ne vient k bout de le ^corriger, naîtront des multitudes de péchés mortels, toutes les folies, tous les crimes, tous les malheurs d’une vie entière.

Je le disais un jour k une veuve chrétienne , qui s’était enfin résolue k exercer les droits et k accomplir les devoirs de l’autorité maternelle vis-a-vis de son jeune fils, enfant d’une nature très-forte et très-riche, et par Ik même très-puissante pour le mal comme pour le bien, mais qui tournait au mal : la fermeté avait réussi admirablement ;

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