I.IV. II. I.E PÈRE. LA MÈRE. ET LA FAMILLE
Puisque je cite mes expériences, j’en rapporterai encore lieux, bien propres h faire réllécbir les parents et les instituteurs. Je me souviens d'un père de famille, homme du reste fort recommandable et très-religieux, qui m’amena un jour ses deux petits-fils, orphelins de père, et tous deux très-dilliciles à élever : l’un sans aucuns moyens, l’autre avec quelque facilité, mais d’un caractère intraitable, et dont on ne savait que faire à la maison paternelle.
Je les reçus, et les recommandai très-spécialemcnt à nos Messieurs, qui tous se mirent li l’œuvre avec zèle, avec le plus grand dévouement pour ces pauvres enfants, et pour leur famille.
Au bout de trois mois, on avait déjà obtenu des résultats inespérés, mais il y avait encore bien du chemin à faire.
Le grand-père et la mère me demandèrent alors un entretien : je m’empressai de les recevoir, persuadé qu’ils voulaient me parler de ces chers enfants, et de leurs intérêts les plus sérieux, dont nous étions tous si gravement préoccupés.
Effectivement, c’était pour me parler de leurs fils, mais pour m’entretenir uniquement de deux choses, dont les enfants les avaient informés : la première, c’est qu’on brossait, à la vérité, les habits des élèves, mais pas bien à fond, ni assez souvent, et que particulièrement les jours de parloir, il serait bon de les brosser deux fois, et avant la récréation ; la seconde, c’est que le nettoyage des chaus-
pendant que le jeune homme est aujourd'hui docteur en droit ; ce qui prouverait que le régime maternel ne lui nuisait pas complètement : |H*ut-ètre le doit-il à ce que, ce jour-là, je couGsquai le tout, et veillai depuis si bien, de concert avec le père du jeune homme, que cette faiblesse de sa mère fut probablement la dernière, au moins dans ce genr<î.
cil XI. uéc.hé.\X(:es de L’.iinoimii; I’atekxelle. stci sures se faisait un peu à la légère : elles étaient bien nettoyées, mais ne reluisaient pas, et ces bons parents me demandaient de vouloir bien donner des ordres, afin qu’a l’avenir cette importante partie du service se fît mieux.
Notez qu’alors j’étais accablé des plus grandes affaires, et qu’il y avait au petit séminaire de Paris un économe et vingt-cinq prêtres, vingt-cinq domestiques et di.x religieuses, à qui on pouvait s’adresser pour ces détails.
La patience me manqua : Eh ! mon Dieu ! madame, répondis-jc à la mère, vous me croyez meilleur et plus puissant que je ne suis. Je trouve qu’on fait déjà trop pour leurs souliers et leurs habits; et comme vos chers enfants sont déjà grands, je voudrais qu’ils commençassent à se servir un peu et à s’aider quelquefois eux-mêmes. Quant à nous, priez Dieu de nous assister dans les soins que nous donnons à leur intelligence et à leur cœur ; voilà ce que je voudrais faire reluire dans tous nos élèves, et ce n’est pas toujours facile (1).
Voici une autre de mes aventures :
C’était un homme excellent aussi, et de mes amis; il m’amena son fils, jeune homme de quatorze ou quinze
(I) I.C fait csl que ju crois très-bon qu’un enfant .sc serve de temps en temps lui-nièmc.
J'ajouterai ici, puisque l’occasion s’en présente, ([u’un père et une mère peuvent bien sc faire servir par leurs enfants, mais doivent euxmêmes les servir le moins possible, et ne pas les faire trop servir par les domesli(|ues. Il est utile h tout, dans le présent et pour l'avenir, que les enfants sachent se rendre à eux-mêmes tous les services convenables. Les cnfanLs qui ont été tro|) servis sont tout à la fois plus ineptes et plus insolents que les autres; ils aiment moins leurs parents cl leurs maîtres; ils sont plus égoïstes, précisément parce que pendant de longues années tout le monde les a servis et s’est occupé d’eux. Or, il ne faut jamais oublier que l’égoïsme est le grand vice, le vice naturel des enfants, et que nul n’a plus à en souffrir que les parents.
il)+ Lir. II. LK l'KRE, l,.\ MÈRE, ET L.\ EAMIELE. ans. On n’avait pu le garder dans la très-bonne maison d’Éducalion où il était : son insolence d’esprit et sa paresse l’avaient fait éloigner.
Je ne consentis h le recevoir qu'à l’épreuve, et à la prière de ses anciens maîtres, le.s()uels m’assurèrent qu’il y avait encore en lui des ressources pour le bien, et qu’ils consentaient d’ailleurs à le garder dans une autre de leurs maisons (I); mon amitié pour son père, homme fort chrétien, et d’une intelligence fort distinguée, me décida aussi.
Âu bout de quobjue temps, ce bon père, trop bon et trop faible évidemment, vint visiter la maison. Je lui dis que nous étions peu satisfaits, que ce jeune homme se conduisait médiocrement. Il en parut tout attristé. Il me quitta eu me disant qu’il allait voir son (ils, causer sérieusement avec lui, et aussi avec M. le Supérieur du petit séminaire et avec tous ses maîtres.
11 y employa toute l’après-midi : j’en fus charmé, et je me disais : Voilà au moins un père qui prend les choses au sérieux.
(1) Il ne faut pas S’étonner de ces cliangenicuts du maisons : c’est une chose qui sc peut faire quelquefois tr^s-bi(‘Il et très-utilement : il y a des enfants qn'on ne peut, qu'on ne doit pas renvoyer d’une maison, et cependant qu’on ii’y saurait conserver, parce qu'ils ont pris la maison, un maître, de travers ; parce qu'ils ont commis une faute scandaleuse, (
qui domandc uuc éclatante réparation , et pour laquelle, on oc doit I
pas pourtant désespérer d'eux. . . d’autres fois parce qu'ils ont été pris I
de travers eux-mémes. — Eh hien! il est alors très-bon, non de les renvoyer, mais de les changer de maison. Avec de nouveaux maîtres, de nouveaux visages, de bons conseils, et l’expérience du passé, ils tournent quelquefois très-bien : cela m'a presque toujours réussi. Je conservais du reste avec eux les meilleures relations. — J'ai rendu des seniccs de ce genre au collège de et j’en ai reçu de semblables, ou plutôt par là nous avons rendu de tri-s-grands services à des parents et h dos enfants.
CH. XI. DÉCHÉANCES DE L’ACTORITÉ PATEUNELLE. 295
Mais lorsqu’après avoir tout visité, tout vu, tout entendu, tout observé, il revint me trouver, ce fut pour me dire : C’est une admirable maison : je ne crois pas que des enfants puissent être plus agréablement. J’ai tout considéré dans le dernier détail. Pardonnez-moi seulement une observation critique : j’ai trouvé, au dortoir, que le matelas de mou fils était un peu dur, et que dans le petit tiroir de sa table de nuit, il n’y avait de place que pour ses peignes, et point pour sa pommade et son petit flacon d’huile antique, auquel il est accoutumé.
Mais laissons les détails.
On essaierait vainement de dissimuler le mal : il est manifeste; quiconque s’est occupé sérieusement de la jeunesse, soit dans l’Éducation publique, soit dans l’Éducation privée, en a gémi comme moi. S’il le fallait, les témoignages ici ne me manqueraient point. Qu’il me suûise de citer en finissant les graves réflexions d’un ancien ministre de l’instruction publique, dont l’expérience et les lumières ne se peuvent contester. Voici les paroles de M. Guizot :
« Il faut dire ici la vérité sur toutes choses, même sur « l’intérieur des familles et sur leur influence dans l’Édu- « cation. Eli bien! je n’hésite pas, pour mon compte, à « dire que les mœurs domestiques sont faibles, molles, et « que la puissance paternelle ne s’exerce pas en matière « d’Éducation avec toute l’énergie dont l’Éducation aurait « besoin... J’apporte ici mon expérience personnelle : la « faiblesse des mœurs domestiques est aujourd’huj un « obstacle réel dans l’Éducation publique. Non : la puisn sance fiaternelle n’a pas, dans l’intérieur des familles
m LIV. II. LE PERE, LA MERE, ET LA KAMILLE. a et sur l’Kducation, le degré d’influence salutaire qu’elle n a pu avoir à d’autres époques, quand les mœurs étaient « plus fortes et les Idées plus arrêtées.
« Ce qui nous manque aujourd’hui, nous l’avons tous <( proclamé, c’est la fixité dans les idées, la fermeté dans « la foi. Croyez-vous que ce défaut de fixité, que cette « incertitude dans les idées, ne se rencontrent pas en ma- « tière d’Éducation et dans l’intérieur des familles?
« Croyez-vous que ces pères de famille incertains eux- « mêmes sur ce qu’ils croient, sur ce qu’ils veulent, sachent n très-bien ce qu’il faut inculquer à leurs enfants, et (I quelles sont les idées dans lesquelles il faut les élever? « Croyez-vous qu’ils sachent leur inculquer ces |idfes « avec énergie, avec persévérance? Non ; la mollesse des « mœurs se retrouve dans l’Éducation. »
M. Guizot vient d’indiquer ici avec autorité les diverses sources du mal. En effet, ce n’est pas seulement la faiblesse des mœurs domestiques qui se retrouve dans l’Éducation et la déprave ; il y a de plus les idées incertaines, les idées erronées, les faux principes.
Ainsi c’est aujourd’hui, par exemple, une opinion fort accréditée chez beaucoup de parents, qui croient avoir réfléchi sur l’Éducation, qu’on nuit au développement de la volonté chez les enfants en les soumettant à l’obéissance ; qu’il faut conseiller bien plus que commander, etc. Sur ce point, comme sur plusieurs autres du même genre, je dirai ma pensée en toute franchise; car, c’est quand les idées absurdes s’érigent eu théories, c’est alors surtout qu’elles deviennent funestes, et qu’il les faut combattre. On prétend donc que l’obéissance abaisse la volonté, — que le res|)cct nuit h l’alfection, — que la crainte liliale déprime le caractère!
CH. XI. DÉCUÉANCtS DE L’AITORITE PATEHNELLE. «97
Lh bien ! tout cela, en fait d’Education, vaut ii mes yeux les fameuses maximes des prédicateurs socialistes, en fait de charité: l’aumône avilit; en fait de justice : la propriété, c’est le vol; en fait de religion : Dieu, c’est le mal.
Tout œla, en fait d’Éducation, c’est le renversement de tout sens moral et de toute vertu : et c’est par suite de ces détestables principes, de ces aveuglements et de ces faiblesses, que l’Éducatiou a pu être définie par un homme d’esprit : l’art de développer chez un enfant tom les défauts qu’il a reçus de la nature, et d’y ajouter tous ceux que la nature a oublié de lui donner.
Ce qui est surtout à remarquer et à déplorer ici, c’est que les parents chrétiens eux-mêmes, oubliant que l’obéissance et le respect sont les vertus fondamentales de la famille et de l’Éducation, se laissent entraîner de nos jours en ces aberrations pernicieuses.
Votre avis est bon, m’écrivait un père : si mon fils me consulte, je parlerai dans ce sens. Or, il s’agissait d’un enfant de quinze ans, et d’un point de convenance grave, sur lequel autrefois personne n’eût imaginé qu’un fils pût avoir un autre avis que celui de son père.
Il y a deux sortes de pères en ces temps-ci : les uns trouvent que tout est pour le mieux, que la jeunesse autrefois était trop assujétie et pour un temps beaucoup trop long; que les caractères ne se développaient pas assez librement, que cela nuisait à la spontanéité des natures, et que l’émancipation de la jeunesse est un des bienfaits du siècle, etc. — Quant à ceux-là, il n’y a rien à faire avec eux.
Les autres sont ceux qui se plaignent de ce qui se passe : ils gémissent de ce souiHe d’indépendance précoce qui règne de nos jours, et dont les jeunes gens res-
^98 UV. II. LE l‘i^:KE, LA MÈRE. ET LA KAMILLE. sentoni <le si bonne heure la fatale influence : mais qu’y faire? üiseiU-ils; on ne peut plus les diriger; passé quatorze ou quinze ans, on n’en est plus maître; on ne sait pas juste à quoi cela tient; c’est dans l’air... et la sagesse demande qu’on en prenne son parti.
Si les premiers sont bien insensés et bien coupables, ceux-ci sont bien aveugles, et très-coupables aussi dans leur aveuglement. Ils se plaisent k voir en-dehors d’eux ce (|ui est en eux-memes, comme cet astronome, si on me permet ici un tel souvenir, qui voyait dans un astre l’insecte posé sur le miroir de son télescope. Non, le mal n’esi pas dans l’air, il est dans la mollesse des mœurs domestiques ; il est dans l’afTaiblissement, dans les déchéances volontaires de l’aulorité paternelle et maternelle.
Je dis de l’autorité paternelle et maternelle ; car, je ne cesserai pas de le répéter, il me faut toujours le père et la mère. Le père sans la mère ou la mère sans le père, (juand l’im et l’autre existent, sont quelque chose de déplorable. Celle des deux autorités qui s’abstient, ou qui ne se montre que pour flatter, amollir, caresser, devient méprisable k l’enfant et lui rend l’autre odieuse. Il n’y a pas de situation plus fausse, et plus puissante pour produire inévitablement l’enfanl yàlé.
Aussi je n'ai jamais pu entendre sans en gémir, et sans en rougir pour eux, — et cela s’entend tous les jours, — des panmts dire k un enfant : Si tu n’cs pas sage, je le dirai k ton père; ou ce qui est mieux encore : Je le dirai k la mère. — Mais qui êtes-vous donc vous-même, malheureuse mère, ou malheureux père, qui parlez ainsi? N’avezvous donc reçu de Dieu aucun droit, aucune obligation sérieuse, aucune autorité k exercer? n’êles-vous donc qu’un témoin impuissant, chargé de rendre compte de ce qui se