CHAPITRE II
Qu'il me &ut pas sacxifter r£ducation essentielle à rinstnicUon professionnelle.
J'ai traité des diverse» sortes ^'Education : il me reste à parler de l'Education nationale. Avant d'aborder cette grande et générale question, je dois dire ma pensée sur un sujet plas restreint en apparence, mais qui n'en a pas moins rimportanee la plus considérable. Je serai bien compris par tous ceux qui ont êtuiSié de près Tétat de rEéneation 4e H jeunesse de ce pays-
Sion me demande pourquoi les hommes manquent en France^ je n'hésiterai pas à répoadre que, parmi plu«beurs autres causes également funestes, il en est une plus immé* diate, pli» universelle, plus malheureusement féconde que toutes les autres : les hommes manquent en France, parce que, depuis longtemps déjà, des préjugés aveugles et un' entraînement déplorable portent à sacrifier Y Education e»sentielîe qui fait les hommes, à la haute Education intellM^ tuelle qm fait les hommes supérieurs, à VlmtntctimB ^ofessionnâlle.
Certes, après tout ce que j'ai dit dans les chapitres précédents en faveur de Flustruction prefessioniieite^ iadus* trielle, commerciale, agricole, artistique, ouvrisève, je ne puis être ici suspect.
Je ne demande pas que YEducation e^^en^td/e fasse jamais négliger YEducation professionnelle. Je veux, au contraire, qu'elle y prépare de loin, qu'elle y aide, qu'elle l'éclairé, la fortifie, rétende et l'élève; je veux qu'après avoir formé l'honnête homme, l'homme distingué d'esprit et de cœur, on s'applique à en faire, selon sa vocation, un jurisconsulte savant, un médecin instruit et dévoué, un militaire exercé et intrépide, un habile artiste, un bon ouvrier.
En un mot, je ne viens pas opposer ici le collège, qui devrait être la digne et forte personnification de l'Education essentielle, à VEcole spéciale, qui donne et qui personnifie l'Instruction professionnelle.
Je demande seulement que VInstruction professionnelle ne fasse pas ssLCvifieT YEducation essentielle^ et, pour me faire mieux entendre, que YEcole spéciale ne tue pas le collège.
Je demande enfin qu'on ne se hâte pas d'arracher le jeune homme du collège où on le fait homme^ pour le jeter, avant le temps, à VEcole spéciale, à l'Ecole polytechnique, par exemple, où on ne le fera que mathématicien.
Sans doute, l'Education doit étudier les aptitudes et les cultiver avec zèle ; mais elle ne doit jamais, pour faire un médecin, un avocat, un ingénieur, un militaire ou un marin, oublier de former l'homme.
La vocation se manifeste : cet enfant semble appelé à tel état. Il faut recueillir soigneusement les indices de cette vocation naissante et lui donner au temps voulu les soins spéciaux qu'elle réclame ; mais il faut, en attendant, s'appliquer h former l'homme qui appartient à tous les états^ rhomme raisonnable, l'homme juste, l'homme honnête^ l'homme de bien, l'homme de sage et ferme intelligence.
Il ne s'agit pas tant, dit un philosophe chrétien, déformer
des gens d'Eglise, des militaires^ des magistrats^ que de&
^mes qui puissent devenir militaires^ magistrats, gens.
ise. (M. DE BONALD.)
CH. IX. — qu'il ne faut pas sacrifier, etc. 369
Je dirai mieux : s'il est des professions qui exigent l'apprentissage dès l'enfance, ou des natures qui se refusent à l'enseignement des Lettres, soit : mais servez-vous alors, pour faire leur Éducation intellectuelle, de l'Instruction professionnelle elle-même; ouvrez-leur, dès que vous le voudrez, les Ecoles spéciales, mais ne leur refusez pas, là plus qu'ailleurs, l'Education religieuse et morale, dont tous sont capables et dont tous ont besoin, et qui, elle aussi, avec le secours des études particulières qui leur conviennent peut-être mieux, en fera des hommes, comme l'Education doit toujours se le proposer et pouvoir le faire.
In plerisque manifestum est, dit Quintilien, non naturam defecisse, sed curam : Quand Vhomme vient à manquer dans un enfant, c'est presque toujours Téducation, et non pas la nature, qui est en défaut.
Chose étrange I dans un siècle et dans un pays où l'on a proclamé si haut les Droits de rhomme, toute l'Education publique, par un entraînement secret, irrésistible et fatal, a été peu à peu constituée de manière à priver l'homme du premier et du plus sacré de ses droits, qui est le droit d'être un homme digne de ce nom : un homme capable, un homme jouissant de la plénitude et de l'intégrité des nobles facultés de sa nature.
Je dis toute l'Education publique, car je n'accuse pas seulement ici les Ecoles spéciales : les collèges eux-mêmes, qui devaient être le dernier et inviolable asile de l'Education essentielle et de la haute Education littéraire, ont été comme forcés! Ils conservent encore leur nom, mais c'est tout. L'Education essentielle, la haute Education intellectuelle, s'y fait mal ou ne s'y fait plus. Ce n'est plus que du grec et du latin, ce n'est pas même du grec et du latin. De là, cet universel discrédit dans lequel le collège tombe chaque jour; de là, l'envahissement du collège par l'Ecole spéciale ; de là, l'abaissement du collège au-dessous même de l'EcoJ'^ SI1.