CHAPITRE X
De rÉdacatiim nationale.
G^est ici un des grands aspects de la question qui nous occupe : je ne puis le négliger.
€e grand mot d'Education nationale a d'ailleurs été souvent invoqué contre le clergé : à ce sujet les tristes méfiances, les accusations malveillantes ne nous ont pas été épargnées.
Que n'a-t- on pas dit? que ne dit-on pas encore?
On craint que la liberté d'enseignement ne devienne entre nos mains une arme redoutable.
On dit que nous ne sommes ni de notre pays ni de notre temps; que la liberté n'est pour nous qu'un moyen de despotisme ; que nous sommes étrangers au véritable esprit natîonah que nous luttons sourdement et incessamment contre les progrès de la société moderne, pour la faire indignement rétrograder : et qu'au fond nous n'avons pas d'autre pensée, pas d'autre but, quand nous réclamons notre part de dévoûment dans l'Education de la jeunesse française.
C'a été là, on le sait, une des sources les plus vives des anciennes discussions ; c'est là encore une de ces préventions qui entretiennent contre nous les haines les plus injustes et les plus invétérées.
On ne s'étonnera donc pas que, dans le clergé ainsi provoqué, une voix s'élève pour offrir au pays, sur un sujet si grave, des explications franches et nécessaires à la vérité» à la justice et à la paix.
Tout aatant que qui que ce soit, je crois à la nécessité
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d'une Education nationale, qui inspire à la jeunesse les sentiments dévoués d'un généreux patriotisme.
Tout autant que qui que ce soit, j'y attache une souveraine importance. Rien n'intéresse, en efiet, à un plus haut degré, la prospérité d'un Etat que la bonne Education des générations nouvelles : c'est parce que j'ai foi dans sapuissante efficacité que j'ai confiance aussi pour mon paysen un meilleur avenir.
Il ne faut jamais désespérer du genre humain et de ses destinées, je l'ai dit; parce que le genre humain passe et se renouvelle sans cesse, et ne vit jamais plus d'un siècle; il ne faut même pas désespérer d'une nation, parce qu'il y a toujours un tiers de la nation qui est à l'état d'enfance, qui vient de naître et grandit, et qu'on peut bien élever.
Toute la question est toujours là.
Il ne s'agit que de décider le second tiers de la nation, qui est en général chargé de ce soin, à bien élever le premier.
Cela devrait être facile, car c'est l'intérêt de tous.
La jeunesse, si elle a èlè bien élevée, attendra plus patiemment que l'âge mûr ait fini son rôle, et ne viendra pas le chasser brusquement de la scène.
Quant aux hommes dont les années ont mûri et consommé la sagesse, chez qui les passions ardentes et l'ardeur des intérêts personnels sont éteintes, ceux-là ont toujours été favorables à la bonne Education de la jeunesse; nonseulement ils y consentent volontiers, parce qu'il leur faut des égards et du respect, mais ces hommes graves ont ici des vues plus profondes. Combien de fois n'ai-je pas entendu des vieillards, élevés par le malheur des temps à l'école de l'indifférence philosophique, applaudir avec bonheur au mouvement religieux qui entraîne leurs jeunes fils! Sans doute ils voudraient leur épargner la triste expérience de leurs erreurs : et voilà pourquoi ils nous parlent
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avec une si généreuse franchise de leurs égarements et de leur retour, et nous avouent que leur jeunesse fut moins heureusement élevée que la nôtre.
Il n'y a pas jusqu'à ces hommes honorables qui ont vieilli dans nos camps pour la défense du pays, et auxquels le tumulte de tant de guerres avait rendu les saintes habitudes de la Religion -plus étrangères, qui ne veuillent aujourd'hui et ne réclament pour leurs fils et pour leurs petits-fils une Education chrétienne, et, qui, mêlant leurs souvenirs de gloire à leurs leçons de vertu, ne se plaisent à redire que l'Empereur avait de la Religion et méprisait les impies.
Oui, certes, il est digne de ceux aux mains desquels repose le gouvernement des peuples, il est digne d'un prince sage et prévoyant de faire de l'Education de la jeunesse l'objet de la plus haute sollicitude.
C'est pour lui, c'est pour eux un devoir: la société et la famille réclament celte haute sollicitude, cette intervention tutélaire^ pourvu toutefois qu'elle ne se tourne jamais en oppression : la société et la famille cd souffriraient trop.
C'est après avoir médité ces choses que je lis sans étonnement ce que les plus grands génies de l'antiquité ont écrit sur les devoirs imposés en cette grave matière aux législateurs et aux chefs des nations. Je les redirai, ces belles paroles: il est utile à tous de les méditer: il n'est pas indigne d'un Evêque de les redire à ceux qui sont appelés chaque jour à prendre sur ces choses les décisions les plus importantes aux destinées du pays. Il faut, d'ailleurs, prouver aux générations futures que, si l'Education périt en France, et si la France périt quelque jour par défaut d'Education, — Dieu, qui la protège, ne le permettra pas! — ce n'est point parce que nous autres catholiques nous aurons méconnu la haute importance d'une Education vraiment nationale.
« Le législateur, dit Platon, ne donnera pas à l'Education « le dernier ni même le second rang dans sa pensée ; il n'ou- É., I. 22
« bliera jamais que si les générations sont élevées dans la
oc vertu, le vaisseau de r£tatnechan€ellepas;iBaisque si... a Je m'arrête : je ne veux pus effrayer ceux qui, dans ud «( Etat naissant, craindraient de sinistres présages*. >
« Le magistrat qui préside à TËducation^ continue le même «( philosophe, n'aura pas moins de cinquante ans; Thomme « choisi pour celte place et ceux qui le choisiront doivent « savoir que, parmi les grandes fonctiensde TËtat, il n*y en « a pas de plus noble et de plus sacrée. »
Voilà pourquoi Gicéron ne craint pas d'affirmer que le plus bel emploi de la sagesse des vieillards^ c'est l'Education de la jeunesse.
Certes, après de si graves paroles, je me crois autorisé à le dire: |
Le Ministre de l'Education chez un grand peuple est revêtu de la plus haute fonction sociale : rien n'égale son im- ' portance. Mais je trouverais sage la nation qui ne le çondam- | nerait pas à subir les agitations d^la politique. Je le placerais dans une région supérieure aux orages. Je le voudrais toujours, selon la pensée de Platon, dans la force et dans la plus grave maturité de Fâge. J'en ferais la plus haute magistrature de mon pays.
Un honorable membre d'une de nos Assemblées législatives m'avait prévenu dans ces pensées, lorsqu'il disait :
« Je voudrais que, sans cesser d'être sous la haute surveila lance de TEtat, \e chef de «ette administration ne fût pas « ce que nous appelons un personnage politique, un de ceux « qui entrent et qui sortent, qui paraissent et qui disparais- « sent à chaque vicissitude de cabinet. S'il y a, en effets une f administration dont le chef doive paraître supérieur à « celte sphère dans laquelle s'agitesit ces intrigues qui noos ft ont aiftigés si souvent ti qui, encore il y a peu de jours,
i. Plàt&n, Loiê.
<< bourdonnaient de toutes parts autour de nos oreilles, c'est « surtout celle qui est chargée de la haute et noble mission « de former l'esprit de la jeunesse française*. »
Si j'étais appelé à donner des conseils à un prince, je lui dirais qu'il faut tolérer bien des choses, dans l'état toujours maladif de nos vieilles sociétés : mais la mauvaise Education de la jeunesse, jamais ?
Il faut une indulgence extrême pour toutes les opinions politiques : il y a des époques si traversées, que cette indulgence n'est pas seulement sagesse, c'est justice.
Il faut oublier le passé ; il faut pardonner beaucoup ; il faut réconcilier. La paix au dedans, avec le règne des lois; la paix au dehors, avec honneur : c'est le travail et l'œuvre d'une sagesse supérieure.
La paix est meilleure que la gloire; la paix est plus douce que tous les fruits de la conquête: mais, dans la sécurité que donne un glorieux repos, les gouverneurs des peuples doivent, avant tout, veiller à la bonne Education delà jeunesse, qui croît et se multiplie sur le sol de la patrie à l'ombre bienfaisante de la paix ; car autrement, ce qui est horrible à dire, la guerre serait préférable : la guerre qui affermit les âmes, qui les arrache à la mollesse, qui forme les courages, qui enfante les généreux dévoûments, qui fait les peuples forts et donne au moins les vertus mâles et guerrières.
En repassant les leçons de l'histoire, il y a des faits qui frappent singulièrement les esprits attentifs, et qui démontrent la haute influence, l'influence immense de l'Education morale sur la destinée des peuples.
Chez les Romains, au temps de la république, l'instniction fut faible, il est vrai ; on savait peu; l'Education morale était forte : on apprenait à travailler et à souffrir : la république marcha à la conquête du monde.