‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 120 sur 122 · M. DE Sade · texte numérisé non relu

M. DE Sade

Le monde conquis, sous Tempire Tlnstruction fut étendue, mais l'Education faible et molle : l'empire tomba.

Au moyen âge,rinstruction était rare; mais dans les profondeurs de Tordre social, il se rencontrait une forte Education : il y eut de grandes choses.

Parmi nous, aujourd'hui, l'instruction paraît forte: l'Education est faible, la France souffre et se plaint, et il y a là, qu'on le comprenne donc enfin, tout le secret de l'effroyable malaise qui nous travaille, et qui aujourd'hui n'est plus contesté par personne.

Heureusement, je le répète, il est toujours temps de régénérer une nation et de sauver le genre humain : et il y a un problème historique que je me propose de poser, d'étudier, et, s'il plaît à Dieu, de résoudre quelque jour, savoir : si, par une grande loi providentielle et morale, il arrive jamais que les peuples périssent, sinon par défaut d'Education? j

Et cependant que faut-il donc fairepour sauver la France ? i Il faut donner à la jeunesse française une bonne Education ; il faut rendre notre Éducation nationale vraiment digne de la France. —Mais qu'est-ce à dire*?

L'Education nationale est un mot que tout le monde s'accorde à employer, mais dont le sens n'a pas encore été parfaitement fixé.

Pour moi, je suis heureux de m'explique r ici avec franchise.

Je regarde comme un devoir sacré pour tout instituteur d'élever les enfants dans l'amour de leur patrie, dans le respect pour ses lois ; de leur inspirer le zèle pour ses intérêts, le dévoûment pour sa gloire. Je considérerais comme un grand mal, je ne dis pas seulement d'étouffer, mais d'altérer, de près ou de loin, ces nobles sentiments dans le cœur de la jeunesse.

Voilà d'abord, à, nos yeux, dans quel sens l'Education doit être nationale, et nous croyons à cet égard n'avoir besoin des leçons de personne : nous ne reconnaissons à personne le droit de se proclamer, sur ce point, meilleur que nous, et voilà dans quelle pensée nous travaillerons, selon nos forces, à former pour la France une jeunesse digne d'elle.

L'amour de la patrie sera toujours pour nous un devoir inviolable et sacré, une seconde religion : les principes de l'Evangile et les exemples de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous en imposent ici de graves obligations ; nous ne les oublierons jamais.

Ainsi,, ce n'est pas seulement lorsque notre patrie nous traite avec distinction, avec confiance, ou du moins avec une impartiale équité, que nous devons l'honorer et la chérir : que nous y soyons obscurs ou méprisés, que nous y devenions victimes de l'injustice, nous lui devrons toujours la reconnaissance, l'amour et le respect; car, enfin, c'est elle qui a élevé notre enfance, soutenu notre vie ; elle qui fournit à nos besoins et veille à notre sûreté; elle dont les frontières nous protègent, dont le sol nous nourrit, et fussions-nous même rejetés sur la terre étrangère, nous n'y oublierions pas notre patrie, et nous y élèverions encore ses enfants dans l'amour et le respect pour elle.

Je le répète : c'est le devoir sacré des instituteurs de la jeunesse, partout et toujours, de l'élever dans l'amour de la patrie, de lui inspirer le zèle pour sa gloire et le dévoûment pour ses intérêts.

Voilà le premier sens dans lequel VEducation doit être nationale.

Mais si ma conviction est fermement établie sur ce point, il est un autre point sur lequel elle n'est pas moins ferme, c'est que l'Education ne doit pas être politique. Un écrivain de nos jours a dit :

On ne parle politique aux enfants guç lorsqu'on veut les égarer. Laissons faire à cet égard la Religion chrétienne : elle leur donne la seule leçon de politique qui convienne à leur âge^ quand elle leur apprend à aimer ^ à respecter, à obéir. Ces paroles sont d'un philosophe chrétien^ et vraiment clignes de la sagesse évangélique ; voilà les grands principes, vollk les sentiments, voilà les habitudes et les mœars sociales qu'il faut donner de bonne heure aux enfants, et dans lesquelles Tamour éclairé de la patrie demande qu'ils soient élevés. C'est ainsi qu'on inspirera à la jeunesse le respect et Tobéissance aux lois et aux institutions du pays, sans la convier au spectacle dangereux pour elle des agitations de la scène politique.

Eh quoi ! les pères ne s'entendent pas encore ! Dans ce domaine d'une ardente controverse, la sagesse, l'expérience n'ont pu encore amener la lumière et concilier les intérêts et les opinions contraires, et il y aurait des instituteurs assez imprudents pour jeter Ja jeunesse dans l'arène des étisputes publiques, et exciter ainsi à plaisir dans ces jeunes imes un trouble profond qui ne s'apaisera peut-être jamais l

Non, nan, ce serait oublier tout ce qu'on doit à Dieu, à la famille, à l'enfant, à la patrie elle-même !

Il faut donc, et sur ce point encore ma conviction est fermement arrêtée, il faut, pour que TËduca lion de la jeunesse soit vraiment nationale, qu'elle soit placée dans une région littéraire, morale et religieuse, si haute, et par là même si paisible et si pure, que le triste écho des querelles politiques n'y puisse jamais parvenir.

La patrie, c'est la famille ; eh ! qui a jamais ouï direqu'un enfant dût être initié aux tristes dissensions qui divisent un père, une mère, des frères et des sœurs venus avant lui dans

a vie? Ce serait une immoralité ; ce serait blesser à plaisir cette jeune âme.

Non, non: il faut que les enfants de la patrie soient élevés dans une heureuse ignorance de tout ce qui irrite et divise. Ils n'y seront initiés que trop tôt: heureux du moins si, quand leur tour viendra de prendre leur place dans ce monde et d'y jouer un rôle, ils trouvent que les haines sont éteintes, les irritations apaisées et la paix à la veille de se faire! Ils y contribueront, s'ils ont été élevés comme ils doivent l'être. Jamais la haute Education ne fut plus nécessaire que dans un pays troublé par de longues révolutions: c'est Tunique moyen de créer un milieu pour en sortir.

L'Éducation vraiment nationale est celle qui placera la jeunesse dans une sp^hère si fort au-dessus des agitations politiques, qui en fera des hommes si distingués- par le caractère, si nobles par l'esprit, si généreux par le cœur, si indépendants par l'élévation de leurs principes, qu'à leur apparition dans le monde, ils se montreront équitables, indulgents pour tous, sans distinction de partis, et ne refuseront jamais à personne, sous quelque prétexte que ce soit, la vérité, lâchante, la justice, la sage liberté. 11 y a longtemps déjà, parmi nous, que les hommes d'Etat les plus célèbres ont été amenés à proclamer ces principes.

Gardons-nous y Messienrs, disait M. Thiers en i844, de mêler ainsi la science à la politique, de (rouiller Vune par Vautre, et d'exposer la jeunesse à se ressentir des secousses qui nous agitent. Ne placez pas si près de ce volcan le paisible asile qui contient tout ce que vous avez de plus cher, c'est à'dire vos enfomts.

Il y a, d'ailleurs, une observation fort simple à faire ici, et

qui suflira, j'espère, à prévenir les préoccupations inquiètes

que quelques esprits moins éclairés pourraient conserver

encore à cet égard.

L'Education se fart de *îx à seize, (Bx-huît ou dix-neuf

ans. Eh bien ! celte époque de la vie et les études mêmes qui se font alors sont naturellement étrangères à la politique. Il faudrait faire violence à Page et à la nature des enfants pour essayer sur eux une influence de ce genre. Pour quiconque a étudié la jeunesse, ce que je dis ici sera certain : à cet âge, ce ne sont pas les opinions qui se forment, ce sont les habitudes^ les mœurs; les vertus ou les vices.

Je veux rappeler sur ce sujet de belles et graves paroles de M. de Barante; elles respirent un doux et noble parfum de vérité et de vertu:

« Messieurs, ce n'est point à celte époque que l'esprit a prend sa direction, que le jeune homme choisit une voie « politique; ce qui importe pour l'enfant, ce sont leshabi- « tudes morales, les pieuses pratiques, le respect de ce qui « doit être respecté : voilà ce qui alors doit prendre racine « dans son âme, moins par renseignement que par Tin- « fluence du milieu où il est placé. Il se forme en lui comme « une sorte d'instinct de moralité qui s'unit avec les affec- « lions elles souvenirs de famille. »

« Si la première Éducation^ dit encore M. de Barante, a été « bonne, morale, salutaire, elle se retrouve lorsque l'âge des « passions et des premières ardeurs d'esprit vient à s'apai- « ser. Souvent le père de famille se reporte vers les souve- « nirs que, jeune homme, il avait oubliés. »

Que l'Education inspire à ces enfants l'amour de leur pays, le respect pour leurs parents, l'ardeur dans le travail, une religion sincère; qu'elle conserve leur innocence: elle aura fait pour la société politique tout ce que celle-ci peut demander. Ils seront pour elle, un jour, tout ce qu'elle a le droit d'attendre. La vérité n'est que là: tout le reste est dans le faux.

C'était la pensée de Platon :

« Conservez la bonne Education, et elle fait d'heureux

« naturels, qui, grâce à celte Éducation, deviennent de « meilleurs citoyens que ceux qui les ont précédés. »

En un mot, dans l'enfant, il est question précisément, non pas de former le citoyen, mais Thomme; et l'homme accompli prépare à la société le citoyen parfait.

Aussi Platon ajoutait :

« Quel grand bien résulte, pour un État, de la bonne Édu- « cation de la jeunesse !... Les jeunes gens bien élevés seront « un jour des hommes excellents, et, étant tels, ils se com- « porteront bien en toutes rencontres...

« Tout dépend de la première impulsion. Est-elle une fois a bonne, l'État va s'agrandissant sans cessée.. »

Non, non, les instituteurs de la jeunesse, quels qu'ils soient, n'ont pas d'autres devoirs à remplir : et, quant au clergé, il sera le sublime conservateur de Vordre public en préparant les générations nouvelles à la pratique de toutes les vertus; car il y a moins loin qu'on ne pense des vertus privées aux vertus publiques, et le parfait chrétien devient aisément un grand citoyen. J'aime à redire ces belles paroles de M. le comte Mole : c'est la pensée de Platon, ennoblie et élevée encore par Tinspiration française et chrétienne.

L'Éducation doit être nationale et élever les enfants dans l'amour de leur patrie; mais elle ne doit pas être politique^ et elle doit les tenir dans une entière ignorance, ou au moins dans un heureux éloignement des tristes débats de l'opinion.

Ce n'est pas tout : nationale dans le cœur^ l'Éducation doit être aussi nationale par la forme^ si je puis m'exprimer ainsi.

Chaque nation aune physionomie qui la distingue; le souvenir et l'image doivent s'en retrouver dans l'Education 5 et, pour rendre ma pensée avec le plus de simplicité et de

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