‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 18 sur 122 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L'Éducation est une œuvre de force.

L'Éducation est une oeuvre dé force : je me sers à dessein de cette expression. En effet, je ne sais si, parmi les œuvres humaines, il en est une qui demande plus de force, plus de courage, plus de patience , plus d'énergie en celui qui se dévoue à Taccomplir. C'est ce que je démontrerai plus particillièremertt, lorsque je traiterai de Tinslituteur et de son dévoûment.

Sous ufi aufre point de vue, l'Education est encore une œovre de forcé, en ce sens qu'elle a surtout pour bot de fortifier celui qu'elle élève : elle doit fortifier son esprit, son coeur, sa volonté, sa conscience, son caractère ; fortifier en ihêtne temps son corps et ses facultés physiques.

On le comprend : développer sans fortifier et mûrir ne serait qu'une éducation vaine et sans vigueur, une œuvre trompeuse, sans consistanee, sans fruit et sans vertu.

Béveloppei* sans fortifier, c'e^i le plus souvent anéantir. Et

46 «LIV. l«^ — DE L'ÉDUCATION EN GÉNÉRAL.

cependant, quoi de plus comnaun? Je ne sais, en vérité, si en fait d'Education, il y a un péril plus fréquent, un vice plus universel.

N'est-ce pas le péril de toutes ces études si multipliées et par là même si superficielles, à Taide desquelles aujourd'hui tant d'Educations imprudentes cherchent à donner aux enfants un développement exagéré, dont ils ne sont capables qu'aux dépens de l'intégrité naturelle et de la force de leurs facultés : petits prodiges à quinze ans et vrais sots toute leur vie, écrivait autrefois madame deSévigné* ?

N'est-ce pas le défaut profond de toutes ces Educations violemment prématurées, de toutes ces Educations des^rr^ chaude^ qu'on me permette ce mot, qui ne sont bonnes qu'à faire périr le fruit dans sa fleur ?

Et quand même, comme cela s'est vu quelquefois, quand même par des moyens factices, par une chaleur forcée, par une greffe violente, vous feriez porter à ce jeune arbuste des fruits nombreux ; si les sucs nourriciers de la terre, si la rosée du ciel, si les rayons du soleil, n'ont pas pénétré, fortifié le tronc, les racines et les rameaux de l'arbuste pour y faire croître et mûrir les fruits, il pourra bien paraître un jour chargé, accablé même de ces fruits ; mais il les portera mal : ce seront des fruits hâtifs, sans saveur et sans honneur. On y trouvera ce je ne sais quoi dévide et de fade qui trahit une culture peu naturelle et déplaît au goût.

Mais n'est-ce pas surtout le vice déplorable de tant d'Educations fausses, de tant d'Educations menteuses, qui ont l'air de se faire et ne se font point? Tout paraît y tendre au progrès, au développement, et rien, absolument rien, ne s'y fait pour former, pour élever, pour fortifier en développant!

1. Le mot par lequel M. de TaUeyrand flétrissait autrefois ces Éducations manquées paraîtra peut-être moins grave et moins sévère; au fond, cependant, il cache un sens profond sous sa forme épigrammatique : Oui, disait-il, cewa toute m vie un enjant de grande espérance.

CH. m. — ŒUVRE DE FORCE. 17

Combien déjeunes gens parmi nous achèvent leurs études sans que leur Education morale et religieuse ait été commencée ! combien même ont achevé leurs classes sans avoir réellement commencé leurs éludes! J'étonne ici peut-être; et cependant ce que je dis est fort simple : faire ses classée; et faire ses études sont parmi nous deux choses parfaitement distinctes. Combien de jeunes gens, après avoir fait toutes leurs classes, après avoir essuyé la poussière de tous les bancs, après avoir traversé péniblement, d'année en année, ces salles classiques, sur la porte desquelles on lit : Tmsièmey Quatrième, Seconde, Cinquième ou Sixième^ sortent de rhétorique sans avoir même appris les éléments les plus vulgaires de ce triste latin, de ce triste grec, sur lesquels on les a condamnés à pâlir les dix plus belles années de leur vie * l A Paris, on le sait, ce n'est guère moins de quatrevingts ou quatre-vingt-dix sur cent.

Pauvres jeunes gens! instruits dans l'ignorance! comme le disait autrefois un grand poète, et condamnés souvent, malgré la richesse et la force de leur nature, condamnés, par une éducation menteuse et barbare, à demeurer des êtres plus ou moins médiocres, plus ou moins misérables,

1 . Un de ces étranges écoliers exprimait k son père, d'une façon yraiment singulière, la joie qu'il éprouvait d'avoir enfin fait et fini ses classes. Le pauvre garçon avait effectivement fait toutes ses classes sans en manquer une seule, depuis la huitième jusqu'à la rhétorique : il avait même fait deux fois sa sixième. Malheureusement il n'avait pas songé k faire autre chose ; et personne ne lui avait inspiré l'idée et le courage d% faire en même temps ses études. En entrant au collège» il y avait apporté un pupitre que son père lui avait donné. Le malheureux pupitre l'avait fidèlement accompagné de classe en classe et d'année en année : dépositaire de ses papiers et de ses livres, c'était pour lui un compagnon, un appui inséparable, et il s'était naturellement accoutumé k le regarder comme le représentant de ses études et même de ses progrès'. : effectivement ils avançaient ensemble, et si bien, qu'en sortant de rhétorique pour entrer en philosophie, le jeune homme, ravi de tant de succès, écrivait k son père : « Mon cher papa, je viens te donner une bien bonne nouvelle ; c*est que voilà, enfin mon pupitre en philosophie. »

comme ces plantes malheureuses qtie le défaut d'air et de^ liberté, que l'absence d'une culture IntellîgeTite condamnent à vieillir avant le temps et à mourir tristement étiolées.

Et cependant les années marchent, le pauvre enfant croît en âge, son âme croît aussi: mais elle ne s*élève, elle ne se fortifie point*. Son développement intclFectuef, moral et religieux, est nul ou dépravé. Non, je ne sais^ rien qui soit digne d'une compassion plus profonde que ces jeunes infortunés 1 et que serait-ce, s'ils étaient presque toute la jeunesse d'une grande nation f

Heureux du moins ceux qui, instruits de la sorte, trouvent darns les ressources d'une forte nature ou dans le grand momrcîftent de l'Education sociale des secours inespérés pour un développement plus tardif! Mais, je l'ai dit, cela est fort rare; il y a là pour la famille, pour la patrie, pour l'humanité tout entière, de profonds et irréparables malheurs.

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