CHAPITRE lY
L'Éducation est une œuvre de politesse.
Développer et fortifier les facultés de l'enfant, telle est donc la première loi de l'Education.
Cependant ce n'est pas encore l'œuvre tout entière. Si l'Educaiion cultive ai exerce^ ce n'estpas seulement pour développer et fortifier, c'est pour poiir,
L'Education n'est pas seulement pour l'homme un besoin impérieux, une condition d'exiôlcnce : c'est un noble, c'e&t un aimable ornement : l'Education doit adoucir, orner, embellir la nature.
i. L'Evangile, dans la simirticrté cl lu profondeur de son langage, n'indiquc-t-il pas la nécessité de ce double progrès pour la nature humaine, lorsqu'il dit de l'Eufanl-Dieu : Puer crescebat et coNfoRTABATun.
tti, rV. — ŒUTRE DE POLITESSE. i^
L'inslilateuf doit faire cotnme l'habile ouvrier qui reçoit dêlâ nature tin diamant brat, el qui, sans nuire à sa solidité^ primitive, lui ajoute ce lustre, cet éclat et ces facettes resjjlendissantes qui charment, éblouissent les regards, et en foûï une des parures dd monde, un des dons les plus brillàtlts de la nature.
Les facultés humaînes sont, en effet, plus ou moins inégales, grossières, brutes, irrégulières; TÉducation les cultive et les exerde pour faire disparaître les rudesses, les aspérités naturelles. LTducalion doit leur donner tout à la foi* un jeu plus facile, dés mouvements plus heureux, une adtioTi plus dauce, une vie plus délicate et plus noble. Elle polît resprit ; elle polit le caractère et les mœurs ; elle leur doîlne quelque chose de doux el de simple, et tout à la fois de gracieux, de brîllant ; elle polit la vertu même.
Si l'Education développait l'enfant sans le polir, il demeurerait rude et inculte dans son développement encore grossies, dans sa force encore sauvage.
La poMtesse a toujours été un des plus beaux caractères de réducâlion française. C'est peut-être son trait le plus dîslinciif. Le mot Education a même dans notre langue ce sens spécial ; et, chez nous, Ton n'est pas bien élevé, si Ton ne possède \e savoir-vivre : autre mot essentiellement français. En effet, parmi nous, manquer de politesse, c'est ne savoir pas vivre.
La politesse des ffianières, le sentiment des bienséances, le tact, le goût exquis, ce sont de ces choses qui se prati- (itient encore mieux en France qu'elles ne se définissent, et que les nations rivales elles-mêmes sont convenues de nommer la politesse française: noble apanage du caractère national, glorieuse distinclidn dont il faut nous féliciter, s'il est vrai qu'aujourd'hui encore^ au milieu du naufrage de tant de sérieuses et antiques vertus, nous avons du moins^ sacrvé la politesse. Il ne facrt pas croire que ce soit lâi une va-
nité de l'Education ou du caractère : la politesse se lie profondément à des vertus utiles, à des vertus sociales, dont une nation peut être justement fière et heureuse.
Mais je veux que l'on entende bien que ]a. politesse doniie parle n'est pas celle dont on fait ordinairement l'exclusif apanage des hautes classes de la société : ce que je dis ici s'applique à l'Education de la généralité des hommes. Je ne prétends pas, sans doute, que l'Education donne à tous de ^grandes manières, qui pourraient n'être quelquefois que Télégance de la corruption ; mais je crois qu'elle doit polir le cœur de l'humble paysan et du pauvre travailleur, aussi bien que celui du riche et du plus parfait gentilhomme; qu'elle doit imprimer à toute sa personne, à sa parole, à son regard, ces habitudes honnêtes et dignes qui commandent l'estime. L'Education chrétienne a donné en ce genre de merveilleux exemples, jusque chez des peuples qu'on croit à peine civilisés.
J'en ai fait des expériences dont le souvenir et l'image rappelés à mon esprit attendrissent encore mon cœur. J'ai vu, dans les lieux les plus agrestes de la nature et au sommet des Alpes les plus reculées, des montagnards en qui j'ai remarqué une dignité plus haute et une plus douce politesse <îue chez les habitants des villes. Ces braves gens montraient tout à la fois une aisance et une réserve pleines de eharmes, sans hardiesse déplacée, sans pénible embarras ; ils étaient vrais, simples, bons, respectueux, obligeant*?, serviables.
Il y a, dit Fénelon, une simplicité qui est un défaut, et il y a une simplicité qui est une merveilleuse vertu. Cela est juste : dans ces montagnes, j'ai rencontré cette vraie, celte bonne, cette merveilleuse simplicité, qui fait, dit encore Fénelon^ la parfaite politesse, que le monde, tout poli qu'il est ne connaît pas toujours.
C'est que la vraie, la parfaite politesse, n'est pas une vaine