‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 26 sur 122 · LIV. II. — CH. !•'. -^ DE L'BNFANT ET DU RESPECT · texte numérisé non relu

LIV. II. — CH. !•'. -^ DE L'BNFANT ET DU RESPECT

tachant, et, je rajouterai, de plus digne de respect qu'un être si jeune et qui fait des efforts pour devenir meilleur ? N'est-ce pas là un des plus glorieux et des plus attendrissants privilèges de Tenfance?

L'âge mûr et surtout la vieillesse sont presque sans ressources contre leurs défauts ; ils ne peuvent que bien difficilement se redresser sous le pli malheureux qu'ils ont pris, et déraciner le mal qui a vieilli avec eux. Il ne leur reste d'ordinaire qu'un naturel affaibli et gâté par l'habitude.

Quant aux enfants, s'ils ont, comme les hommes, les défauts de leurs qualités^ ils n'ont pas du moins encore ces défauts acquis que le progrès du temps, l'influence de l'habitude et la force fatale de la nature, pleinement développée pour le mal, font appeler justement des vices.

Tout est souple encore en eux et tout est neuf : il est facile de redresser ces tendres plantes et de les élever vers le ciel. Rien n'est usé, rien n'est invétéré dans ces jeunes et vives créatures.

Et voilà pourquoi, au milieu même de ses défauts, il n'y a rien de plus aimable à voir que la raison et la vertu naissantes d'un enfant, — lilium inter spinas, dit l'Ecriture, — rien de plus louchant à observer que les premiers efforts qu'il fait contre lui-même pour se corriger. Comme il faut l'exhorter et le soutenir alors ! avec quelle affect'on il faut lui faire comprendre, lui faire sentir qu'on bénit Dieu de son courage, qu'on en est heureux ! Il faut bien se le persuader, jamais on ne témoignera trop de tendres encouragements à un enfant qui travaille à vaincre son humeur et à se maîtriser, qui sent ses fautes, qui se les reproche, les avoue de bonne foi ; qui aime ceux qui le reprennent, et met de bonne heure la main au grand œuvre de son perfectionnement.

On ne saurait donc y prendre trop garde ; car souvent on s*y trompe : oui, trop souvent l'on s'effraye sans raison des

défauts du premier âge. Sous Técorce k plus raboteuse, il y â quelquefois un tronc vif et plein de sève qui donnera d'excellents fruits : comme aussi quelquefois une superficie douce et polie cache un fond trompeur et des principes malheureux de corruption. Il faut surtout bien se défier de ce qu'on nomme de jolis enfants : je ne dis pas qu'on doit se prévenir contre eux : mais il faut bien y regarder : lis donnent rarement ce qu'ils promettent.

Au contraire, malgré les apparences de la légèreté et un entraînement trop vif pour le plaisir, un enfant peut être sage, raisonnable et sensible à la vertu. J'ai rencontré parfois de ces jeunes êtres qui, sous l'extérieur turbulent de leur âge, cachaient une raison déjà fort avancée, qui avaient un esprit net^ un caractère ferme et décidé au milieu même de la mobilité de leurs impressions, et j'avoue que c'étaient ces enfants-là qui m'intéressaient le plus, que c'était avec eux que j'avais besoin de me mettre en garde contre les préférences de mon cœur.

Je ne fais donc aucune difficulté de le reconnaître : Tenfant, même celui qui a reçu du cieli en naissant, le plus heureux caractère, est un être léger, volage, qui erre de désir en désir, à la merci de sa propre inconstance. Il semble que rien ne le peut fixer, qu'il est incapable d'appliquer sa raison à rien, de former une résolution, de prendre un parti sérieux : sur toutes choses il ne paraît suivre que lesgoûts, les fantaisies les plus frivoles, et n'avoir rien de fixe qu'une agitation éternelle I Mais que les instituteurs religieux me permettent de le dire en leur nom : c'est l'œuvre et la gloire même de l'Education de vaincre cette légèreté et de fixer cette inconstance ; c'est aussi l'œuvre et la gloire de la jeunesse !

J'ai assisté à ce triomphe et j'en ai joui : j'ai vu des enfants, avant leur douzième année, fidèles aux heures du silence, attentifs aux leçons de la science et de la vertu, em-

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pressés au trayail, ardents aux combats de Témalatian, recueillis dans la prière, et je me suis dit : Quelle jofe pirre, qêeà hoDBeur pour ceax qui élevèrent ces enfants, et qur sont parrenns à former des esprits si mûrs, des cœurs si fnrmes^ des âmes si sérieuses, dans un si jeune âget mais aussi comment ne pas aimer des enfants si courageux et si aimables ! quel bonheur de mettre à les former son amour et ses soins ! comment ne pas admirer une enfance si noble et si pure, si généreuse et si docile !

Qu'on me pardonne mes préventions pour cet âge ! mais, je dofis ravooer, je mets le plus grand prix à persuader ici aux instituteurs de la jeunesse que ce sont les défauts naturels de TenfaBt, les défauts même dont on s'effraye le plus, qui dorreat inspirer leur zèle, leur affection, je dirai presque leur respect pour Tenfanee?

Qu'ils y regardent de près, et ils verront que l'enfant le plus agité,, le plus turbulent, a, au milieu de tous ses défauts, quelque cliose de vrai, d'ingénu, de naturel, qui est d'un prix infini et mérite tous les respects. Dans un âge plus avancé, bélasi nos bonnes qualités elles-mêmes ont des raffinements qui les altèrent : lui, Tenfant, il est naturellement droit et sincère : il n'a encore rien d'ajusté, rien de factice : il parait quelquefois trop sans gêne, cela est vrai, et on s*en pittut. Pour nK)i, je no m'en plaignais qu'à moitié, parce que je le trouvais presque toujours sans réserve affectée, sans eftvie, et, malgré son égoïsme naturel, sans retour inquiet ou savant sur lui-même, sans préoccupation intéressée.

Simple et aisé, libre dans sa course, Tenfant ne s'arrête point pour se composer avec art ; et dans ces moments précieux où il aime quelquefois à se fixer auprès de vous, à vous écouter avec attention, vous serez étonné de voir, ce que yai vu mille fois, combien il est digne de la plus douce,^ de la plus intime familiarité; combien votre culture a pénétrè avant dans cette jeune terre ; avec quelle facilité on

trouve le chemla de son cœur, pour y graver rapidement les impressions les plus profondes.

Oui, Tenfant le plus étourdi, j'ai presque dit le plus violent, c'est celui-là môme qui montre tout à coup à ceux qui savent s'en faire aimer un goût de candeur et de vérité qui ravit; c'est lui qui fait sentir tout à coup dans son cœur, quand on a su l'attendrir, je ne sais quoi de doux, d'innocent, de gai, de paisible, qui émeut profondément. J'insiste à dessein sur cette peusée : quelles que soient l'âpretê de son caractère et la violence même de ses passions, quand un enfant est sans bassesse, quand il a de la droiture, du courage, un fond de sensibilité vraie, un sentiment de religion, il ne faut jamais s'en inquiéter.

Fénelon parle quelque part d'un enfant qui lui fut confié pendant quelque temps, et qui, fort jeune encore, avait de Tesprit, de la hardiesse, de la facilité pour parler; mais un naturel fort jusqu'à la dureté, des passions très-vives, des fantaisies violentes, une humeur impétueuse, et nulle raison encore assez ferme pour se retenir. Une fois emporté, il ne revenait jamais de lui-même : on ne parvenait même pas à lui faire sentie* son tort. Il se raidissait de sang-froid et méprisait la correction.

Mais c'étaient tous ces défauts-là mêmes qui donnaient à Fénelon de grandes espérances pour Tavenir de cet enfant: Ses défauts^ disait-il, viennent de son tempérament et de son âge, Hy a tout lieu de croire que la bonne Education et une raison plus mûre les tourneront en vrais talents, Cest un vin dont la verdeur se change en force, Cest un naturel très-fort; il n" est question que de V adoucir, Vâge qui fortifie la raison, Vexemple^ Vinstructiony lauiorité, tempéreront cette impétuosité enfantine.

Il faut avec lui beaucoup de douceur^ de patience et de fermeté,...

Il faut le mener avec une feimeté douce, patiente cl

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égale ^. Il y a un fond de raison et de force duquel on peut attendre beaucoup ; pourvu qu'on V accoutume peu à peu à se modérer^ cet enfant aura des qualités très-avantageuses.

FénelOQ révèle ici un des secrets sans contredit les plus profonds de la nature humaine et de la morale chrétienne, et le plus important aussi à bien comprendre quand on se dévoue à TEducation de la jeunesse.

Les natures les plus vives, les plus fortes et les plus heureuses ne sont pas, en effet, les natures sans défauts, sans passions et sans combats. Qui ne sait les combats et les victoires d'un saint Paul, d'un saint Augustin, d'une sainte Thérèse, d'un saint Jérôme, d'un saint François-Xavier et de tant d'autres?

Il n'a jamais été question d'élever des enfants sans passions et sans défauts : j'oserais presque le dire, rien ne serait pire que ces enfants-là; rien ne serait plus problématique que le succès de leur Education. Pour moi, je le pressentais toujours et j'avais l'habitude de le dire : Ce sont des eaux dormantes et trompeuses :il nov^ en viendra plus de mal que de bien!

Mieux valent mille fois les natures vives, impétueuses, passionnées. Sans doute elles ont besoin d'être fortement

1. Fénelon aimait les enfants. A soixante-quatre ans, il s'était chargé encore de sunreiUer, dans son palais à Cambrai, pendant un automne, l'Éducation des jeunes fils du duc de Chaulnes : il n*en parfait qu'avec tendresse.

iV'ou6<iet paSt écrivait-il k leur père, que vouim^ avez promis la chère jeunesse pour la belle saison. J'en serai charmé.

Une autre fois : Je vous demande vos chers enfants, qui sont les miens. Ils ne m'embarrasseront en rien; j'en serai charmé et je serai leur premier précepteur au-dessous de M. Gallet.

Laissez-'moi la petite jeunesse : ils me feront plainr; je tâcherai de ne pM leur être inutile.

Une autre fois il écrivait k leur mère : Pour la petite troupe, je suis charmé de Vavoir ici ; je les aime tendrement. Ils me réjouissent. lU ne m*niharrasseront en rien.

gouvernées ; mais aussi elles offrent de grandes ressources pour les grandes choses.

Qu'entendent, en effet, par les passions, les maîtres de la morale? Ils entendent ces ressorts puissants, ces mouvements impétueux de Tâme qui la poussent à Tamour et à la haine. A quoi les ont-ils comparées? A des coursiers généreux qui emportent et précipitent Tâme dans le bien ou le mal extrême, selon qu'une main ferme ou lâche s'est emparée des rênes.

Ainsi, que les enfants soient ardents^ emportés, fougueux ; qu'ils aient une imagination vive, un esprit quelquefois altier, un caractère irritable, une sensibilité excessive : je ne m'en effraye pas pour leur éducation; ceux-là du moins ne languiront pas, sans défauts, sans reproches, mais aussi sans vertu, dans la médiocrité; je ne demande pour eux qu'une main capable de saisir les rênes, et de diriger habilement leur forte et généreuse nature.

Ces enfants, qui me donnaient tant de peines, avaient au fond un cœur excellent, un esprit élevé, une âme noble. Je les trouvais toujours vrais, sensibles, sincères; c'étaient ordinairement de tous les plus reconnaissants et au fond les plus dociles, ceux qui s'accoutumaient le plus courageusement à l'obéissance, au travail, à L'amour des lettres et au respect de leurs maîtres : plus prompts toujours à L'enthousiasme du bien qu'au ressentiment du mal ! £t, quand enfin l'heureux naturel qui était en eux, triomphant, par la grâce de Dieu et par leur éducation, des défauts et des faiblesses de leur âge, s'affermissait dans la sagesse et dans la vertu, ils devenaient en réalité ces enfants qui promettent . à vingt ans d'être les plus aimables et les plus généreux des hommes *.

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