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CHAPITRE III

L'Enfant gftté.

VEVFàWT GATÉf J^aurais voulu ne pas Iraiier ce pénîble sujet; mais je ne pouvais l'éviter, surtout dans un livre où il est question de Tautorilé et du respect.

L'ennemi mortel de Tautorité et du respect, c'est Tenfanl gâté.

Et, d'autre part, gâter un enfant, c'est manquer aussi tristement que possible au respect qui est dû à la dignité de sa nature, à riniérôt que réclament ses destinées et son bonneur.

On rit quelquefois en parlant de ces enfants gâtés : je n'en ai jamais ri; jamais la vue d'un enfant gâté n'a pu m'arracher un sourire. Rien n'est moins plaisant. C'est pour mol quelque chose d'effroyable, effroyable dans le présent, effroyable dans l'avenir.

La justice et la vérité percent souvent jusque dans la légè* reté môme des paroles du monde : c'est un entant terrible^ dit-on quelquefois avec une agréable insouciance, ou même avec une certaine satisfaction de vanité. — Oui, terrible^ et plus qu'on ne le voudra quelque jour 1 car c'est bien de l'enfaint gâté qu'on peut redire la parole des saintes Écritures : Le lionceau deviendra lion^ et il apprendra un jour à dévorer iet hommes. (Ëzéchiel, xix, 6.)

Que faites-vous toute la journée? disait-on à une jeune femme. — Je m'occupe à gâter mes enfants^ répondit-elle. Ce n'était-ïà, dans sa pensée, qu'une saillie plus ou moins spi-

b% LIV. !!• — CB. Ul. — DB L'ENFANT ET DU RESPECT

rituelle; mais ce mot-là était plus sérieux qu'elle ne le pensait. Elle condamnait amèrement par là tant de mères imprudentes qui semblent, en effet, n'avoir pas d'autre occupation que de gâter leurs enfants pendant tous les premiers temps de leur vie : elle se condamnait amèrement ellemême. Elle le sut plus tard par une cruelle expérience.

Mais les enfants sont si jeunes I dit-on, quel mal y a-t-il à les gâter un peu? cela est sans conséquence, c'est l'affaire de quelques années. — Non 1 c'est pour la vie. La Vérité éternelle en a prononcé l'oracle formel : Le jeune homme sera dans un âge plus avancé ce qu'on Vaura fait dans son enfance. (Prov. XX, 6.)

Il y a bien des manières de gâter un enfant : on gâte son esprit par l'exagération inconsidérée des louanges.

On gâte son caractère en lui laissant faire toutes ses volontés : on gâte son cœur en s'occupant de lui à l'excès, en l'adorant, en l'idolâtrant.

Toutes ces manières de gâter les enfants^ cet art si triste de dépraver un âge qui est l'espérance de la vie entière, peuvent se réduire au développement des deux funestes principes^ source de toute perversité humaine : la mollesse et l'orgueil.

Rien ne peut donner l'idée de ce que deviennent les enfants qui sont gâtés par la mollesse, qui sont gâtés parce qu'on leur fait trop de caresses, parce qu'on leur témoigne une tendresse trop sensible, parce qu'on accorde à leurs goûts, à leur appétit, à leurs regards, à leur paresse^ à leurs désirs tout ce qu'ils veulent.

Ce sont quelquefois de vrais petits animaux sauvages, ils paraissent et sont ordinairement ce qu'on nomme de Jolis enfants, gracieux, complaisants, flatteurs. H n'y a pas de souplesse insinuante, de bassesses agréables, dontils n'aient le secret pour obtenir de vous ce qu'ils désirent; vous les trouvez charmauts, si vous n'y regardez pas de près; mais.

QUI EST nu A LA DIGNITÉ DE SA NATURE. B7

si tout à coup VOUS vous apercevez de leur manège et de votre faiblesse, si vous essayez une résistance, si vous exigez d'eux le moindre travail, Tapplicalion la plus légère, immédiatement rhumeur, le silence chagrin et boudeur, ou même la grossièreté brutale et violente, vous révèlent que ces enfants si aimables sont des enfants trompeurs ; qu'au fond et dans le vrai, comme des animaux apprivoisés, ils ne sont sensibles qu'à l'appât des moyens qui les apprivoisèrent^ mais qu'ils redeviennent des animaux sauvages et méchants, qu'ils mordent et qu'ils déchirent dès qu'on refuse quelque chose à leurs appétits.

J'exagère peut-être. — Cet âge si tendre est-il donc capable de tant de méchanceté? Voici ce qu'en pensaient Fénelon et saint Augustin, et que l'on remarque qu'ils parlaient de la première enfance : « Considérez, disait Fénelon, corn- « bien dès cet âge les enfants cherchent ceux qui les flattent c et fuient ceux qui les contraignent; combien ils savent « crier ou se taire pour avoir ce qu'ils souhaitent, combien « ils ont déjà d'artifice ou de jalousie ! »

(( J'aivu, dit saint Augustin, un enfant jaloux :il ne savait « pas encore parler, et déjà, avec un visage pâle et des yeux « irrités, il regardait l'enfant qui tétait avec lui. »

Certes, je n'aime pas les enfants secs, durs et hautains ; mais les enfants tendres, insinuants, souples, caressants^ pour être plus aimables au premier abord, ne sont pas moins redoutables à mes yeux et font courir à leur éducation de plus grands dangers, et ce qui ajoute au péril, c'est qu'on y est pris très-facilement. Les plus habiles s'y laissent souvent tromper.

« Il faut observer, dit Fénelon, qu'il y a des naturels d'en- « fants auxquels on se trompe beaucoup. Us paraissent d'à- « bord jolis, parce que les premières grâces de l'enfance ont o un lustre qui couvre tout : on y voit je ne sais quoi de tenc dre et d'aimable qui empêche d'examiner de près le détail « des traits du visage, n

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Et puis qu*arriye-t-il? on s'en amuse, quelquefois ùû sW vante : on les flatte, on les laisse flatter par tout le monde, par des petits esclaves, par des femmes serviles, qui cherchent à s'insinuer auprès d'eux par des complaisances basses et dangereuses, suivent toutes les fantaisies et nourrissent comme à plaisir leurs petites passions les plus dépravées.

Bientôt les grâces trompeuses de Tenfance s'effacent, la vivacité s'éteint, la tendresse apparente du cœur se perd : tout à coup on découvre en eux, avec effroi, une désolante sécheresse d'âme, une dépravation profonde : ei, en fin -de compte, ces jolis enfants deviennent véritablement effroyables; on s'aperçoit alors, mais trop tard, qu'il n'y a fpas d'êtres plus durs, plus méchants, plus hautains, plusvioleoXs, plus égoïstes, plus ingrats, plus injustes, plus odieux, que les enfants gâtés par la moUesse !

Qu'on me pardonne d'insister sur de si pénibles détails. Rien n'a moins de charmes pour moi. Je ne le fais que par compassion, par devoir, par charité, pour épargner aux parents, aux familles^ aux enfants eux-mêmes, les redoutables calamités qui sont les conséquences nécessaires du mal que je déplore.

Les parents faibles et inconsidérés -qui se jouent avec les caprices et les passions naissantes de leurs flis et de leurs filles, qui ne cherchent qu'à s'en divertir pendant leur«i-fance, jusqu'à leur permettre toutes sortes d'exoës, n'ont pas médité ces choses, n'ont pas prévu tout ce qu'ils auront à souffrir un jour de la licence, de l'ingratitude^ des emportements de ces malheureux enfants. Qu'ils y songent du moins aujourd'hui, et qu'ils me laissent appeler toute leur attention sur ce grave sujet.

Les païens eux-êmes en avaient compris toute l'importance : « Avant tout, disait an anden philosophe, avant « tout que la vie des enfants soit frugale, leirs vêtements

« simples et de même sorte que ceux de leurs condisi'Jples^ « Ne les laissez pas tomber dans la paresse et Toisiveté. a £cartez-les surtout des approches de la mollesse : rien ne « dispose plus à la colère qu'une Education délicate et effé-

1. Rien n^est pire chez les enfants et ne les gâte i>las tristement et plus vite que la vanité des habits. Il faut leur en inspirer de bonne heure le mépris. Pour moi, au Petit-Sémiiiaire Ae Paris, je poursuivais impitoyablement toutes les vaines recherches de parure. Je ne permettais jamais, par exemple, l'ostentation des montres et des chaînes d'or. Je leur disais : ■m Vous porterez une chaîne d'or quand vous le mériterez. Soyez les pre- «I miers de votre classe. Ce seraalocs une juste et honorable distinction : « celle de l'esprit, du travail et de la sagesse. »

Qnant aux parfums et k ceux qui se parfumaient, je les flétrissais impitoyablement. Je leur disais, et lear redisais au besoin, la parole des anciens : Hoc mihi mspectum eit q^ûd oUi hene.», non bene oîet, qui bene semper olet.

k ceux qui donnaient k leur chevelure des soins affectés, je redisais •orûment ce mot qu'un homme de grande expérience me dit un jour : Soyez sûr qu'un écolier qui commence à se peigner avec affectation et à soigner sa cravate devient un mauvais écolier, et que le plus souvent ses mœurs sont à la veille de se troubler.

Plusieurs trouveront peut-être tout ceci sé?ère : c'est la sévérité de l'expérience. Me permettra-t-on de revenir aux montres et aux chaînes d'or, et d'ajouter que je n'ai jamais goûté la religion des parents qui promettent k leurs enfants, comme récompense, pour le jour de leur première communion, des vanités de ce genre t Le jour de la première communion n'a pas besoin d'autre prix que lui-même. 11 se rencontre là, d'ailleurs, un véritable péril pour la piété naissante de ces pauvres enfants. J'ai vu quelquefois la montre plus adorée que Dieu lui-même en ce grand jour.

Les parents, même religieux et sages, se font souvent sur tout cela une étrange illusion, lorsqu'ils s'imaginent que les choses de l'âme se traitent avec de telsjnoyens.

1^ Je me souviens, entre autres, d'un fort honnête homme, à qui je croyais devoir me plaindre de son fils. C'était un enfant très-dissipé, indocile, turbulent, sans aucune piétié. Je crus devoir avertir le père, en ippésesce enême de l'enfant, que s'il n'y avait pas bientôt un chaiigemeot s4cieuz tt profond, la première communion serait Impossible. Le père était fort touché, mais Tenfant demeurait insensible. Alors cet excellent homme a« mit 11 pleurer, et voyant que le moment était venu de ne rien -épargiief , pour attendrir son fils et le décider à faire un effort sur lui-même, U se tourna vers lui avec une vive émotion, et lui dit : Quelle peine tu me fais! Eh bien, écoute , si tu fais ta première communioa , je te donnerai «in ^sheval! C'était un ancien militaire, grand chasseur. Son eshortation, .«■ le comprend, me fut d'an médiocre secours.

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