‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 31 sur 122 · LIV. II. — CH. III. — DE I/BNPANT ET DU RESPECT · texte numérisé non relu

LIV. II. — CH. III. — DE I/BNPANT ET DU RESPECT

« minée. L'indulgence qu*on a pour les fils uniques et la lî* c berté dont jouissent les pupilles sont des sources inévi- « tables de corruption. Que peut devenir un enfant à qui Ton; « n*a jamais rien refusé, dont la mère inquiète a sans cesse t essuyé les larmes, et qui a toujours eu raison vis-à-vis de « ses maîtres?...

« Il faut écarter des enfants la flatterie; qu'ils entendent «( la vérité, qu'ils connaissent quelquefois la crainte et tou- « jours le respect, qu'ils aient de la déférence pour leurs suit périeurs, qu'ils n'obtiennent rien par colère. Ce que vous « leur avez refusé quand ils pleuraient, accordez-le-leur ff quand ils seront calmés, a ( Sénèque, t. VII, p. 462 ^)

Si j'insiste sur ces tristes observations, je le tais aussi par compassion pour les instituteurs de la jeunesse, afin de leur épargner tout ce qu'il y a de plus ingrat dans leur tâche. Toutes ces observations sont des expériences et des souvenirs :

Non ignara maliy miseris succurere disco.

Dans les laborieuses fonctions de l'Education publique^ je n'ai jamais rien trouvé de plus douloureux à voir, de plus pénible à élever que les enfants gâtés; et je dois avouer que tous mes soins, tous mes efforts, y ont presque toujours échoué. Je le dis surtout des enfants gâtés parla mollesse ; ceux-là, je les ai trouvés toujours à peu près incurables.

Les enfants gâtés par orgueil nous donnaient quelquefois

1 . Tenuii ante omnxa «ictus, et non protiota vestisf et similU cuUus cum œqualilms. In desidiam otiumque non resolvemus, et procul a contaclu delidarum ret%nehimu$, Nihil enim magis facit iracundot quam educatio fMllis et blanda, Ideo unicis quo plut indulgetur^ pupillUque que pltu licet, corruptior animus ett. NonresUtet offensif ^ cui nihil unquam negatum estf cui lacrymas tollicita semper mater ahstersitf eut de pedagogo iatisfactum est...

Longe itaque ah assentatione pueritia removenda est : audiat verum, et Umeat intérim, vereatur semper; majoribus assurgat, nihil per iracundiam exoret, quod flenti negatum est, quieto offeratur,,.

« QUI EST DU A LA DIGNITÉ DE SA NATURE. 6fr

y pendant de longues années les plus dures peines; mais, ^: grâce au concours, au dévouaient, aux lumières des maî- Qjj très, grâce à la forte éducation que nous nous étions propo- 5g^ sée, nous en venions souvent à bout avec le temps.. ,^. Les enfants gâtés par orgueil offrent, sans doiUe, un triste spectacle, mais un spectacle moins hideux toutefois que les ,,, enfants gâtés par mollesse. L'orgueil de Tenfant, grâce à ... la naïveté de son jeune âge, n'a pu dépraver profondément !.. .encore toutes ses belles et nobles qualités. Il reste du moins „. chez ces fières natures de grandes ressources d'Education, ... tandis que chez les enfants gâtés par la mollesse, il ne reste rien que la corruption, le vice, un égoïsme sauvage et sensueL Dans le vrai, c'est l'anéantissement intellectuel, moral et ;, physique. On ne trouve plus là qu'un fond de molle lâcheté, „ où tout mal, toute ignominie, toute misère morale éclôt na- ,, turellement du sol.

Dans ma compassion pour eux, je les comparais souvent à de jeunes arbustes qu'un sol perfide a nourris de sucs empoisonnés, à de tendres Heurs flétries par des souffles malfaisants, et dont le parfum naturel est devenu une odeur de . corruption et de mort.

Pour faire l'Education d'un tel enfant, il faut une création nouvelle. 11 faut, non pas seulement corriger, mais refaire la nature : entreprise prodigieuse ! il y faut un temps, une suite, une patience, une fermeté, une intelligence qui se rencontrent rarement au degré nécessaire, et qui seront toujours insuffisants, sans une grâce de Dieu extraordinaire. Uaction surnaturelle la plus miséricordieuse et la plus puissante peut seule accomplir le miracle d'un tel renouvellement.

Aussi, avant la première communion, j'espérais : après, jamais.

Certes, c'était bien dans une inspiration toute divine que le Sage prononçait autrefois ces graves maximes, que je suis aise de mettre sous les yeux des parents :

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c Celui qui aime ses enfants ne se lasse pas de les corri- « ger, espérant qu'il trouvera par là, en eux, son bonheur « à la findesesjours,etqu'ilne les verra pas mendier aux « portes. ( Ecclésiastique, XTnx^ i. ]

€ Vous avez des enfants? donnez-leur une bonne Educa- « tion et accoutumez-les dès la plus tendre jeunesse au joug « de l'obéissance. { /d., vu, 25. )

« Ce n'est point aimer son fils que de lui épargner les chân timents : quandon l'aime véritablement, on s'applique àff le corriger. (Proverbes, viii, 24.)

« Châtiez votre fils sans jamais perdre courage, de peur « qu'il ne vous réduise à l'affreuse nécessité de souhaiter « sa mort. {Id., xix^48.)

« Le cheval qu'on n'accoutume point au mors devient in- « domptable, et l'enfant abandonné à ses caprices ne con^ a naît plus de frein. {Ecclésiastique, xxx, 8.)

« Flattez votre fils, etil vous rendra tremblant ; jouez avec « lui, et il vous attristera. (/rf.xxx,9.)

« Ne vous familiarisez même pas trop avec lui, de peur que « vous n'ayez bientôt sujet de vous en repentir et qu'il ne « vous réduise enfin au désespoir. ( /d., xxx,40. )

a Ne le rendez pas maître de ses actions pendant sa jeu- « nesse; surveillez jusqu'à ses pensées, (/d., xxx, M.)

« Courbez sa tête et soumettez-le dans sa jeunesse : châ- « tiez-le sévèrement pendant qu'il est enfant, de peur qu'il « ne s'endurcisse et ne veuille plus vous obéir, et qu'alors il « ne devienne la douleur de votre âme. ( /d., xxx, 42.)

Instruisez donc votre fils, travaillez à le foriper, de peur « qu'ilne vous déshonore par une vie honteuse, (/d., xxx, 43.)

« Ne laissez pas votre fils vivre sans discipline et sans « règle. ( Prov, xxxiii, 43. )

« Si vous rélevez avec fermeté, vous délivrerez son âme « de la mort. { Prov,^ xxxm, 1 4. )

« La sottise est comme attachée et liée dans le cœur d'un

<( enfant : c'est la verge de la discipline qui Ten chassera.

t Élevez bien votre fils et il rafraîchira votre cœur, et il « fera les délices de voire âme. » (Prov., xix, 47.)

J'ajouterai seulement à ces admirables maximes une observation que la justice réclame en faveur d'une espèce particulière d'enfants gâtés : ceux-là sont dignes d'une grande compassion; et toutefois combien il faut y prendre garde! Je veux parler des enfants gâtés pour cause ou sous prétexte de maladie^ d'infirmité, de délicatesse physique.

Les soins qu'on donne aux enfants maladifs, qu'on leur prodigue, dont ontles entoure constamment^ gâtent quelquefois ces enfants d'une manière déplorable. Rien n'est plus funeste à un enfant que d'être ainsi, pendant plusieurs années, le tendre et unique objet, l'objet constant de tous les soins, de toutes les prévéïiances, de toutes lesprèoccupations d'un père, d'unemère, elde tous les serviteurs d'une maison.

On ne sait rien lui refuser ; toutes les pensées, tous les regards se tournent sanscesse vers lui : il est le centre de toutes les tendresses.

Je le répète, rien de plus digne de compassion, parce que c'est un mal presque inévitable, et cependant un grand mal ; et que de longues années de bonne santé et de bonne Education seront nécessaires pour réparer un tel malheur I

Il faut du moins être averti du péril et éviter tout ce qui peut être évité. Il faut tâcher de ne pas le servir, ce cher petit malade, inutilement, et de ne rien accorder qu'au besoin réel, à la sage tendresse, à la juste sollicitude. Je n'hésite pas à dire que nulle Éducation au monde n'exige d'un père et d'une mère plus de sagesse, plus de prévoyance, plus d'habileté, plus de persi^icacilé que l'Education de ces pauvres enfants.

Je dois maintenant parler des enfants gâtés par l'orgueil : ce sont assez souvent de bonnes et riches natures; mais quels dangers s'y rencontrent pour leur Education !

'Gi LIV. II. •- CH. III. — DE l'enfant BT DU RESPECT

, Rien ne peut dire jusqu'où va quelquefois leur indocilité, leur impertinence, leur vanité, leur ostentation, leur dureté, leur hauteur, leur insolence même! Si TËducalion, au lieu de •corriger à temps ces dispositions vicieuses, vient aies entretenir et à les fortifier, ils feront sentir un jour àleurs parents tout le poids de cet orgueil nourri par de fatales complaisances.

Hélas ! il le faut avouer ici, c'est le plus souvent l'orgueil des parents qui excite, qui développe, qui élève l'orgueil des enfants. C'est ce que Fénelon avait observé autrefois, et il traçait ainsi le portrait d'un enfant gâté par l'orgueil :

,« Sa mèveVavaitnourri dansuiiehauteur etdmisunefierté « qui ternissaient toutceguHly avait de plus aimable en lui. a Son naturel était bon et sincère^ mais peu caressant : il ne « s'avisait guère de ce qui pouvait faire plaisir aux autres : <n. il ne savait point donner avec un cœur noble et porté au « bien; il ne paraissait ni obligeant, ni sensible à l'amitié, «ni libéral, ni reconnaissant des soins qu'on prenait pour « lui, ni attentif à distinguer le mérite; il suivait son goût « sans réflexion. Le bonheur de le servir était, selon lui, une « assez haute récompense pour ceux qui le servaient. Une « fallait jamais rien trouver d'impossible, quand il s'agissait « de le contenter, et les moindres retardements irritaient « son naturel ardent,

€ Il avait été flatté par sa mère dès le berceau, et il était « un grand exemple du malheur de ceux qui naissent dans « l'élévation. Les rigueurs de la fortune, qu'il sentit dès sa « première jeunesse, n'avaient pu modérer cette impétuosité « et cette hauteur. Son orgueil se relevait toujours comme la « palme souple se relève sans cesse d'elle-même, quelque <( effort qu'on fasse pour l'abaisser. »

Je ne saurais donc assez le redire, soit aux parents, soit 4IUX instituteurs: Prenez-y garde, plus cet enfant que vous devez élever est une belle et riche nature, plus vous devez

éviter que l'orgueil ne le déprave. Si cette belle nature est une nature forte, de cet enfant qui pouvait être un homme distingué et peut-être un homme supérieur, vous ferez un tyran, un être odieux. 11 se regardera comme étant d'une autre espèce que le reste des hommes. Les autres ne lui sembleront mis sur la terre que pour lui plaire et le servir, pour prévenir toutes ses volontés, adorer tous ses caprices; et rapporter tout à lui comme à une divinité: comme ceduc de Bourgogne, dont le duc de Saint-Simon nous dit que « dès « V&ge de sept ans, il était dur, colère jusqu'aux derniers « emportements contre les choses inanimées, impétueux « avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, « même des heures et des éléments, sans entrer dans des « fougues à faire craindre que tout ne se rompit dans son « corps; opiniâtre à l'excès, passionné pour tous lesplaisirs, « la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une « sorte de ravissement, et le jeu eucore, où il ne pouvait « supporter d'être vaincu, et où le danger avec lui était « extrême : enfin, livré à toutes les passions ettransporté de « tous lesplaisirs; souvent farouche, naturellement porté à « la cruauté, barbare en raillerie, saisissant les ridicules

< avec une justesse qui assommait ; de la hauteur des deux, a il ne regardait les hommes que comme des atomes avec « qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fus-

< sent. »

Voilà ce qu'une première et mauvaise Education avait fait de cet enfant, dont l'Education de larchevéque de Cambrai fitdepuis ce prince admirable que Voltaire lui-même aloué en disant;

Sous son règne la France eût été trop heureuse.

Si celte riche nature, malgré sa richesse, est une nature vaine et faible^ l'Education de votre orgueil en fera un sot» un impertinent, un être vil et faux; parlant de tout à tort et

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à tra^tcffs^ incapable d'une ètixie grave, d'un succès élevé; loataa plus eequ'on appelle un aimable cavalier, c'est-à-dire liA fat inutile à lui-même et aux autres, et qui souvent, si les câHrconstaftces s'y prêtent, finit à vingt-cinq ans par se dèsho- Bortr, kii et sa famille.

Fônelcxn, ce grand maître eu Education, voulait qu'on prévint ee Biftlbeur dès la plus tendre enfance, et afin que les eaifanlts iie devinssent pas ce qu'on appellerait aujourd'hui des ^ions superbes, voici commeil enseignait à n'en pas faire â'abof d des ijoipertinents et des sots. Mes lecteurs me sauront! gté, je n'en doute pas, de mettre sous leurs yeux des observations si délicates et si profondes : « Souvent, disait-il, • le plaisir qu'on veut tirer des jolis enfants les gâte ; on les «: a^eoutuske à hasarder tout ce qui leur vient dans l'esprit, « eiàtparl'er descbosesdontils n'ont pas encoredesconnais- « sances distinctes; il leur en reste toute leur vie l'habitude « de juger avec précipitation, et de dire des choses dont ils « n'ont point d'idées claires: ce qui fait un très-mauvais ca- « raetère d'esprit.

« Ce plaisir qu'on veut tirer des enfants produit encore un O' effet peraicieux; ils aperçoivent qu'on les regarde avec « complaisance, qu'on observe tout ce qu'ils font, qu'on les « écoute avec plaisir. Par là, ils s'accoutument à croire que « lenwnde sera toujours occupé d'eux.

« Pendant cet âge où l'on est applaudi et où l'on n'a point « enc«pe éprouvé la contradiction, on conçoit des espérances « chimériques, qui préparent des mécomptes infinis pour « toute la vie> J'ai vu des enfants qui croyaient qu'on parlait tt d'eux toutes les fois qu'on parlait en secret, parce qu'ils « avaient remarqué qu'on l'avait fait souvent; ils s'imagî- « naient n'avoir rien en eux que d'extraordinaire et d'admic raUe. H faut donc prendre soin des enfants, sans leur « laisser voir qu'on pense beaucoup à eux. Montrez -leur que < c'est par amitié et par le besoin où ils sont d^étre redressés

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