‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 32 sur 122 · IGNITÉ DE SA. NATURE · texte numérisé non relu

IGNITÉ DE SA. NATURE

nés, si Tarbre vient à tomber, s sans comprendre le danger de - ; mais quand Texpérience m'eut écouvert dans ces riches natures lois les abîmes d'orgueil qui s'y ijnfant à qui je donnasse plus de cela se conçoit : c'était la ruine succès le plus élevé, la ruine de obles sujets, le renversement du

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nant leur fils, me disaient : Nous n'avons jamais eu aucun reproche à lui faire; mais j'étais effrayé encore plus lorsque, après plusieurs années d'Education au Petit-Séminaire, malgré notre sollicitude et notre vigilance, nous n'avions jamais eu nous-mêmes une réprimande à adresser à un enfant; lorsque nous aussi nous disions : C'est une perfection ; et que charmés d'un tel ouvrage et d'un tel succès, nous nous laissions aller à traiter comme une perfection ce jeune homme, cet enfant.

Qu'arrivait-il? c'est que l'amour-propre croissait en lui, se fortifiait en silence, et y devenait quelquefois gigantesque, monstrueux.

Cet enfant n'était ni mou, ni vain^ ni léger, ni faible. C'était un esprit grave, une intelligence appliquée, un cœur ferme, un caractère sage. Souvent il avait non-seulement le goût, mais la passion du travail. Cette nature distinguée, attentive sur elle-même, par conscience et aussi par désir d'éloge mêlé d'un subtil orgueil, n'avait jamais un reproche h se faire, n'en recevait jamais un de ses maîtres, et évitait toutes fautes, les plus graves comme les plus légères; ei cependant le mal en lui poussait ses plus profondes racines.

Ceci tient à un des plus tristes secrets de la nature humaine. L'habitude de la vertu et des hommages qu'elle attire, la paix même qu'elle donne a son danger : c'est de gâter le cœur par une grande satisfaction de soi-même, qui rend très-sensible à tout ce qui trouble cette satisfaction intérieure, qui révolte, exaspère, en présence des mécomptes, •et transforme tout à coup la douceur en colère, si la vertu n'est solide et n'a été souvent mise h l'épreuve de la contradiction. Ajoutez qu'il n'y a peut-être pas de vertu qui ne couvre quelque défaut, lequel ne grandisse et ne se fortifie à son ombre et à son insu, comme ces plantes sauvages qui poussent au pied d'un bel arbre, et qui apparaissent seules

QUI EST DU A L\ DIGNITÉ DE SA NATURE. 6d

menaçantes, hérissées d'épines, si Tarbre vient à tomber.

J'ai été plusieurs années sans comprendre le danger de ces perfections paématurées; mais quand l'expérience m'eut enfin éclairé, quand j'eus découvert dans ces riches natures les profondeurs et quelquefois les abîmes d'orgueil qui s'y cachent^ il n'y eut pas d'enfant à qui je donnasse plus de soins, plus d'attention, et cela se conçoit : c'était la ruine de notre œuvre dans son succès le plus élevé, la ruine de l'Education dans ses plus nobles sujets, le renversement du plus bel édifice.

Je n'hésite pas à le dire : il manque quelque chose à une Education quand il ne s'y est jamais rencontré ni faute ni reproche.

Combien de fois n'ai- je pas dit^ en voyant ces enfants, en les observant : Quand pourrai-je lui faire une juste réprimande et percer la plaie qui se forme dans cette âme : la plaie qui la ronge et qui au bout d'un certain nombre d*années en aurait dévoré toutes les qualités ?

Mais comme il faut que celte opération se fasse tout à la fois avec force et avec tendresse I Avec force, autrement on rencontre une résistance invincible. Réfugié dans un respect apparent, l'enfant repousse inlérieurementtousvosavcrtissements et toutes vos leçons. Sa résistance se peint dans sonétonnement,dans le jeu de son visage, dans les couleurs qui s'y succèdent^ dans un certain air froid et blessé, et jusque dans son silence, dont il fait le signe de sa dignité offensée. C'est alors que l'orgueil révolté monte et mugit dans son cœur comme la vague, et vous n'obtenez plus de lui qu'un dédain insolent, qu'une révolte indomptable; c'est alors qu'il vous faut enfin une force qui brise, ou tout est perdu!

Mais voilà pourquoi j'ai dit aussi : avec tendresse ; car, après que vous avez brisé cet orgueil, si l'enfant ne sent pas que c'est l'affection la plus tendre, la plus dévouée, une affection

Ta Liv. H. — GH. lu. — DE l'enfant ht du respect

pateraelle, je dirai plus, une affection sirrnàtnrelle et divine qm vous inspire, il se retire brisé ; mais bientôt il se relève et vous hait; souvent c'est la haine etle mépris tout à la fois, et tout est encore perdu !

11 ïeste sur ce point quelques remarques particulières importantes à faire. Ces enfants se révélaient ordinairement, et leur perfection prétendue éclatait en quelque grande faute, vers dix-sept, dix-huit ans, quelquefois même avant, et voicr le plus souvent à quelles occasions :

Si leurs succès habituels dans leurs classes venaient tout à coup à leur manquer, lorsqu'ils montaient dansuneclasse supérieure; si, en changeant de professeur, ils en rencontraient un qui leur fût moins favorable, c'était ordinairement alors que la plaie de leur c(bui\ plaça cordis^ dit l'Ecriture^ se découvrait à leurs maîtres et à eux-mêmes. Ils éprouvaient quelquefois tout à coup une aversion étrange pour cette nouvelle classe, un chagrin profond contre ce nouveau professeur : ils évitaient, fuyaient sa rencontre en récréation : ils détournaient de lui leurs regards, ou bien le regardaient de loin avec des yeux pleins d'inquiétude et de ressentiment.

D'jittlres fois, ce changement était dû à l'éveil d'un senti* ment qui avait dormi dans leur cœur et s'était ignoré luimême, pendant les jours simples de renfance, et à la faveur des occupations actives du jeune écolier ; je veux parler da sentiment de la condition sociale. L'aspect de condisciples d'une famille mieux placée, plus riche que la sienne, a commencé un jour à faire naître en lui des comparaisons pleines de regrets amers et de désirs impuissants : dans les noirs chagrins de son orgueil révolté et de sa coupable jalousie, il a éprouvé de l'embarras avec ses parents, il a été moins heureux à les voir ; et, pour cacher ce trouble intérieur à ses oondiscipks, pour se le cacher à lui-même, il prend de nouvelles allures : la contrainte de son âme se peint dans

«on humeur^ dans son langage^ sur son iront ; ce détestable sentiment Ta extérieurement changé; on ne sait à quoi attribuer cette étrange et mauvaise transformation : c'est que, de tous les orgueils, le plus vil s'est emparé de lui I €e phénomène de perversion se manifeste quelquefois de quinze h dix* huit ans, et méme,comme je Tai dit,dans des jeunes gens aux- <luelson peut n'avoir pas eu un seul reprocheàfaite jusque-là.

Ok I quelle tendresse profonde et savante il faut alors pour regagner ces pauvres âmes, pour triompher de cette redoutable crise ! C'est ici l'effort le plus beau du don d -élever la jeunesse et le plus digne aussi de cette sainte mission.

Tout moyen alors est bon, quand le cœur et le dévoûment l'inspirent. Un des plus doux, et peut-être un des plus effieaces, je Tai du moins expérimenté, c'est d'aller droit au fait, droit au cœur de l'enfant. Il m'est souvent arrivé de les ^aire venir chez moi. Je leur parlais tendrement, paternellement : « Vous êtes triste, mon enfant; cela va mal, lui disais-je, en posant quelquefois ma main sur son cœur. Vous me semblez moins heureux ; voyons^ n'êtes-vous pas devenu un peu moins bon? Gela arrive souvent sans qu'on s'en rende compte h soi-même. Je n'ai, quant à moi, aucun reproche à vous faire : mais vousl étes-vous content de vous et des autres? N'êtes-vous pas blessé par quelqu'un, par quelque chose? De bonne foi, cherchons le coupable : est-il autour de vous ou en vous-même? N'est-ce pas Torgueil qui vou« trouble ? Dans ce mauvais chagrin que vous ne définissez pas, n'est ce pas un peu à Dieu, à sa providence, un peu à tout le monde que vous en voulez ? Il n'y a, ce me semble, den de changé autour de vous : vos parents, vos maîtres sont toujours les mêmes pour vous ; n'est-ce pas vous qui seriez un peu changé pour eux? Mettez la main sur voU^ consdence, laissez un peu parler votre raison, votre cœur, votre religion, votre bonne nature : de sang-troi4, tievant Dieu, devant votre meilleur ami : voyons?»

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J'ai vu souvent alors de pauvres enfants fondre en larmes, me regarder avec confusion et attendrissement, se jeter entre mes bras. Tout était sauvé i Nous n'avions pas d'autre explication : il y a dans Pâme des tristesses, des pudeurs qu'il faut ménager ! les éveiller suffit!

Que de réflexions il y aurait à faire ici, non-seulement sur les tristes infirmités de notre nature, mais aussi sur les ressources qu'elle offre, lorsque la religion vient à son aide, la touche et l'ècIaire !

Il est une observation, hélas ! trop universelle et trop incontestable, et c'est par elle que j'achèverai ce chapitre : le péché originel a altéré les sentiments les plus naturels, et aussi les fonctions les plus nobles du cœur humain.

J'ai parlé des enfants gâtés et des parents qui les gâtent ; les enfants gâtés sont souvent l'exemple de la première de ces altérations, et les parents l'exemple de la seconde. Combien voit-on d'enfants sans reconnaissance pour leurs parents, sans affection, sans respect pour ceux de qui ils reçurent la vie, la nourriture et tous les soins, hélas! trop empressés, d'une Education pleine de vanité et de mollesse !

Mais, il faut le redire en finissant, si les enfants sont souvent si coupables, les parents ne le sont-ils pas quelquefois les premiers? et tout le sujet que nous venons de traiter dans ce chapitre ne le démontre-t-il pas tristement? Ne suffit-il pas de voir, pour en être convaincu, la peine qu'ont un père et une mère à ne pas gâter leurs enfants, et les efforts qu'il leur faut faire contre eux-mêmes pour éviter ce malheur? Ne suffit-il pas de voir k quel point le bon sens et la droiture se perdent quelquefois pour eux, et vont s'égarer dans un aveuglement sensible et profond? La légèreté, l'irréflexion des parents jeunes encore ont ici une funeste influence. En effet, il faudrait, dès ces premiers temps, avoir réfléchi sur les principes h suivre dans l'Education de ses

enfants. Cependant combien d'alliances on été contractées; combien d'enfants ont grandi sans que les devoirs de l'Éducation se soient un instant offerts à la pensée de leur père et de leur mère ! combien de familles où les fautes, les imprudences de chaque jour, ne montrent que trop de parents qui n'ont pas la moindre idée de la tâche qu'ils ont à rem* plir ! Que d'erreurs déplorables, de directions vicieuses, de dangereux écarts! Et comment pourriez- vous attendre de tels instituteurs une marche régulière, un système d'Éducation basé sur des principes justes et modifié suivant les besoins qui se présentent? Et que deviendra l'enfant abandonné à lui-même, faussé dans son premier développement, ou privé d'une saine culture morale? .

C'est ce que Fénelonse demandait en signalant les redoutables conséquences de cette négligence et de cet aveuglement. « Les enfants, disait-il, qui feront dans la suite tout le « genre humain, que deviendront ils si les mères les gâtent « dès les premières années? Les désordres des hommes « viennent souvent de la mauvais Education qu'ils ont re- « çue de leur mère... »

Que faudrait-il donc faire? 11 faudrait réfléchir, prévoir, agir fortement, avec constance, avec suite ; c'est ce qui coûte. On va au jour le jour; on n'a guère à souffrir des enfants de cinq bu six ans: ils sont aimables: on rit de leurs défauts et de leurs gentillesses, on s'amuse de leurs gracieuses impertinences, et on ne veut pas prévoir que ces enfants de cinq ou six ans en auront bientôt vingt et trente, et qu'ils feront payer cher à leurs parents le malheur de les avoir gâtés^ c'est à-dire perdusl

« Une vraie affection et bien réglée devraitnaltre et s'aug- « menter avec la connaissance que les enfants nous donnent « d'eux, dit Montaigne, et lors, s'ils le veulent, la propen- K sîon naturelle marchantquantetquantla raison, leschérir « d'une amitié vraiment paternelle : il en va fort souvent au

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t contraire, et le plus communément nous nous sentons plus « émus des trépignements, jeux et niaiseries poèrilesdenos « enfants, que nous ne faisons après de leurs actions tontes c formées, [comme si nous les avions aimés pour notre t passe-temps, ainsi que des gnenons, non ainsi que des « hommes ' 1 »

L*expression de Montaigne est amère : elle ne manque pas de justesse. Et pour moi, lorsque je me snis trouvé condamné à être le témoin de Faveuglement et de la faiblesse de ces parents qui ne savent que gâter lenrs enfants, quand je les voyais jouer avec ces défauts qui deviendront plus tard des passions si terribles et quelquefois si cruelles, je me répétais avec tristesse la parole de FEcriturc : Le lionceau deviendra, lion; celui qui joue avec son enfant pleurera quelque jour!

C'est ce qu'une mère exprimait avecnne énergie peut-être encore pluselirayante. On lui racontait qu'une jeune femme, parlant de l'Education de ses enfants et des sollicitudes qu'elle entraîne, disait: C'est vingt ans de supplice! — Elle se trompe, répondit celle mère, qu'avait éclairée une plus longue expérience: c'est a vingt ans qi^e le supplice coh-

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