CHAPITRE PREMIER
Il 7 a quatre moyens nécessaires d'Éducation : la religion, rinstruction, la discipline, les soins physic^ues.
L'Education doit former rhomme dans Tenfant : faire de Tenfant un homme ; Tinstituer dans la vie homme fait.
Mais quels sont les instruments dont l'Education peut user pour exercer cette grande action et accomplir cette belle œuvre dans son intégrité?
Quels moyens doit-elle employer pour développer à la fois et fortifier sûrement toutes les facultés humaines?
La sagesse antique s'était posé cette question; Platon disait :
Nous cherchons sans cesse à découvrir les études et les exercices qui conviennent le mieu^ pour VEducation de la jeunesse^ et auxquels les jeunes gens doivent se livrer pour devenir des hommes distingués. (Platon, Lâchés^ t. V.)
Cette question est, en effet, au point où nous en sommes arrivés, la question la plus grave et la plus décisive : car c'est surtout par une triste ignorance des moyens d'Éducation et par une malheureuse confusion dans remploi -de ces moyens; c'est par Timportance exclusivement accordée aux uns et l'indigne sacrifice des autres, que l'Education
est plus souvent ruinée parmi nous^ plus encore que par Toubli de sa haute nécessité, ou par Taveuglement qui méconnaît son but et sa nature.
On me permettra donc de descendre ici dans tous les détails, d*aller jusqu'au fond de chaque chose, d'analyser chaque principe, d'en indiquer la pratique et par là de mettre, si je puis m'exprim^r ainsi, mon sujet même en action sous les yeux de mes lecteurs»
11 y a un moment qui m'a paru toujours d'une solennité extrême dans le cours des fonctions que j'ai remplies pendant vingt-trois années, comme instituteur de la jeunesse, soit dans les catéchismes de l'Assomption, soit surtout au Petit-Séminaire de Paris: c'est le moment où un père, où une mère confiaient à mes soins leur fils, et après ravoir remis entre mes mains, après ravoir embrassé une dernière fois, se retiraient et me laissaient seul avec cet enfant.
J'éprouvais toujours une émotion indéfinissable à la vue de cette jeune créature qui, sentant s'éloigner d'elle ceux à qui elle devait la vie, tournait vers moi avec inquiétude des yeux souvent baignés de pleurs, et semblait attendre de mon regard, de ma parole, le bonheur ou le malheur de cette vie nouvelle et la décision de sa destinée.
Quelquefois cet enfant était riche et avait été jusque-là nourri dans l'opulence. Souvent aussi il était pauvre et né dans les classes populaires. Mais, quel qu'il fût, toujours alors une tendresse profonde saisissait mon cœur; je la lui témoignais involontairement, quoique avec quelque embarras. Mais, je l'avoue, le sentiment qui s'emparait de moi avec une puissance plus irrésistible encore était le sentiment d'un respect religieux. Je ne pouvais, sans quelque frayeur, songer à cette grande œuvre, à cette œuvre sacrée, qui m'apparaissait toujours alors dans toute sa sainteté,^ dans toute sa délicatesse et dans toute sa grandeur.
Ces impressions étaient si profondes et si vives, qu'elles ne sont point encore effacées de mon âme; et je les trouve en écrivant, ces lignes.
Tout instituteur donc qui se respecte lui -même et respecte aussi Tœuvre à laquelle il se dévoue, lorsque des parents lui confient leur fils à élever, doit se recueillir religieusement devant Dieu et se dire en son âme et conscience :
Voilà un enfant, j'en suis désormais chargé, que dois-je en faire?
11 faut que j'en fasse un homme: c'est-à-dire que je cultive, que je développe, élève et fortifie toutes ses facultés ; autrement je trahis son âme, sa famille, ma conscience et Dieu lui-même.
Pour atteindre ce but, quels moyens prendrai-je?
Quelles études, quels exercices pourront me servir?
Sera-ce seulement des exerci^.es physiques? mais alors je ne développerai ni son esprit ni son cœur.
Sera-ce seulement des leçons et des pratiques de vertu? mais alors je ne développerai ni son corps ni son esprit.
Sera-ce uniquemeni des études d'intelligence? mais alors je ne développerai ni son cœur ni sa conscience.
Je choisirai donc tout à la fois, et des exercices physiques pour développer son corps, et des leçons et des pratiques de vertu pour développer son cœur, affermir son caractère et sa volonté, et enfin des études d'intelligence pour développer son esprit.
Je présenterai à son intelligence des lumières et des connaissances convenables, afin que son esprit puisse s'y appliquer, les comprendre, les acquérir, sedévelopperetgrandir par cette application studieuse.
Je présenterai à sa volonté, sous Fempire de la Discipline et de la Religion, des vertus à pratiquer, des lois à observer,
afin que son cœur puisse s'y attacher, les aimer, se développer et s'ennoblir par ce saint exercice.
Je donnerai en même temps à son corps des jeux, des récréations, et quelquefois de rudes fatigues, afin qu'en s'y exerçant il devienne adroit, souple et vigoureux.
On le voit, quatre grands twoî/^ws doivent toujours concourir au parfait et religieux accomplissement de cette œuvre: riNSTRUCTiON (primaire, secondaire, supérieure, professionnelle); la DISCIPLINE morale, la religion, les soins de ce qui se nomme Thygiène et la gymnastique.
Et voilà pourquoi quatre beaux caractères, quatre conditions nécessaires, et, si je puis le dire, quatre Éducations diverses, mais simultanées, font la force et la richesse, la variété et l'unité qui constituent essentiellement l'Education aussi bien que la nature de l'homme.
Il y a et il doit y avoir toujours VEducation physique^ YEducation intellectuelle^ VEducation disciplinaire et VEducation religieuse. Si l'uno vient à manquer, l'œuvre est incomplète: la nature et la dignité humaines sont tristement blessées. C'est ici qu'il n'y a pas de négligence possible, sans une trahison profonde de ce respect religieux auquel l'enfant a un droit sacré.
Cet enfant, il faut le dire, tout lui est dû dans cette grande œuvre de l'Education : la religion avec ses enseignements les plus sublimes etles plus purs, l'instruction la plus haute, la discipline la plus noble, les soins physiques les plus délicats et les plus attentifs. Tous les moyens d'Education, tous les respects, toutes les autorités, sont à son service. Comme je l'ai proclamé déjà, c'est par lui que Dieu, le père, la mère, l'instituteur, sont sur la terre : c'est de lui qu'on peut dire avec saint Paul : Omnia propter vos. (Il Cor., 4, 45.) Vos autem Christi^ Christus autem Dei. (I Cor., 3, 23.)
Et, encore un coup, cela se conçoit: l'enfant, c'est l'homme ,à venir, c'esU'humanité tout entière! Il est de Dieu et pour
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Dieu, par Jésus-Christ I tout est pour lui, Dieu lui-même r N'est-il pas évident d'ailleurs que toutes ces grandes ressources, tous ces puissants moyens d'Education, répondent admirablement à tons les grands desseins de la divine Providence, aux nobles privilèges de la nature bumaine, à ces facultés sublimes, qui constituent la dignité de Tbomme et rélèvent si tort au-dessus de tous les êtres sensibles de la
création ?
Que vois-je en cet enfent qui vousest confié? J'aperçois d'abord les facultés intellectuelles^ le mens^ le vooç! FBSPRrr actif, destiné, dans les vues de Dieu, à en feire un homme intelligent: ces vives facultés qui l'aident à penser, à comprendre, à saisir la vérité, à raisonner, à retenir, à parler : c'est la mémoire, l'entendement, l'imagination, le jugement, etc.
Puis Je découvre la volonté libre; et ce discernement du juste et de Thonnête, de la loi et de la rectitude suprême, qu'on nomme la Conscience; et cette douce sensibililé, qui est le lien de la fraternité bumaine en même temps qu'un des li'^nse d la terre avec le ciel; et cet amour du beau, duvrai, Ju bien étemel et immuable, qui est le fond divin du cœur de l'homme. En un mot> je découvre en lui toutes ces belles .^ii 'ulît^s morules et reîiijieuseSy qui lui feront aimer la vérité connue^ désirer, vouloir, praticiuer le beau et le bien.
Rien iî*Ofi>t plus noble en cet enfant : ce sont les saintes ressources qu*!! a reçues de Dieu pour devenir l'homme de la veiHu, l^omme de Dieu^
Knttu^ Jo trouve en lui les ftoiltès physiques et corporeîloH el lo pnVioux trésor de la santé.
VoiUX iv que l'étude attentive da plos simple, du plus
huiuble enfant révèle au premier regard de robserratenr ré -
\ h^ : ^uaÎH de l^ aussi la nécessité des divers moyens qui
J vnv.xut ^i^i^vir ^ étiHf^^ cet ealtot: de là les diverses sortes
^'VUHHtiouîi iuS>malree quil réclame de ses instituteurs :
De là VEducation intellectuelle^ qui consiste à développer en lui toutes les forces, toutes les puissances de Tintelligence;
De là VEducation disciplinaire, qui doit développer et affermir en lui les habitudes de Tordre et de Tobéissance à la règle ;
De là VEducation religieuse^ qui s'appliquera surtout à inspirer, à développer les inclinations pieuses et toutes les vertus chrétiennes ;
De là, enfin, VEducation physique^ qui consiste particulièrement à développer, à fortifier les facultés corporelles.
Dans le premier cas, VEducation s'adresse spécialement à Vesprit, qu'elle éclaire par Vinstruction ;
Dans le second cas,l'Edî^cation s'adresse plus spécialement à la volonté et au caractère^ qu'elle affermit par la discipliné;
Dans le troisième cas, VEducation s'adresse spécialement au cœur et à la conscience^ qu'elle forme parla connaissance et la pratique des saintes vérités de la Religion;
Dans le quatrième cas, c'est le corps que l'Education a pour but de rendre sain et fort par les soins physiques et gymnastiques.
Mais, en tout cas, tout est ici nécessaire et doit être employé simultanément. C'est l'homme tout entier qu'il est question d'élever, de former, àHnstituer ici-bas. Ce qu'il ne faut donc jamais oublier, c'est que chacun de ces moyens est indispensable, chacune de ces Educations est un besoin impérieux pour l'enfant et un devoir sacré pour vous que la Providence a fait son instituteur.
Vous faites l'Education intellectuelle, vous donnez les enseignements de Tesprit ; mais vous refusez l'Education morale, vous négligez les leçons et les pratiques de la vertu. Et qui étes-vous pour mutiler aussi grossièrement cette noble nature, et lui ravir précisément ce qui lui était le plus nécessaire, ce qu'elle aurait eu peut-être de plus brillant et de plus aimable ?
Vous faites TËducatioa morale; mais vous tenez peu compte de l'Education physique : vous êtes coupable ! Et de quel droit négligeriez-vous cette importante, cette belle économie physique, hygiénique et domestique, par laquelle une sage Education donne au corps les soins auxquels il a droit, le conserve, le développe, le fortifie, ou répare en lui le bien si souvent irréparable de la santé perdue?
Ou bien encore, ce qui se rencontre plus fréquemment, vous soignez le corps aux dépens de Tâme : vous prodiguez à cet enfant tous les soins, toutes les molles délicatesses d'une Education lâche et efféminée; et vous laissez son esprit et son cœur sans exercice et sans culture ! Que deviendra-t-il, et quels amers reproches n'aura til pas à vous adresser un jour, si cette détestable Education lui a laissé assez d'intelligence et de caractère pour comprendre et sentir jamais tout le mal que vous lui aurez fait!
On le voit^ chacun de ces moyens a dans l'Education une m^wewc«5;?^aaZ€etnécessaire;chacund'euxdéveloppeet fortifie plus spécialement telles ou telles facultés : voilà, en premierlieu,pourquoic'estungrandmalqued'ennégligeraucun.
Mais, en second lieu, et il importe de le faire remarquer dès ce moment, à côté de cette influence spéciale, chacun de ces moyens a aussi sur l'Education tout entière une influence générale^ par laquelle tous concourent au môme but, à la formation de Thomme ; ils s'aident et se fortifient les uns les autres, de telle sorte que si d'abord, en raison même de son influence spéciale^ aucun d'eux ne saurait être impunément négligé dans l'Education, de plus, aucun d'eux, en raison de leur influence commune^ ne saurait être pris pour moyen unique sans se trouver singulièrement afiaibli lui même et sans perdre quelquefois sa plus heureuse efficacité ; et alors l'éducation tout entière est en souffrance.
^0 le sais, toutefois, et l'avouerai sans peine ; car je ne ^ois rien exagérer ici.
CH. l•^ — NÉCESSITÉ DBS MOYENS D'ÉDUCATION. 405
SU en s'appliquanl à la culture d'une faculté particulière, on s'attache cependant à la développer, à relever, à la faire grandir, c'est encore de VEducation. Je l'ai déjà indiqué au cinquième chapitre du premier livre. Ainsi le simple et vulgaire développement des qualités physiques, dont nous parlions tout à l'heure :1a vigueur, la souplesse, la grâce ; ce que les anciens, et môme les modernes, ont recherché sous le nom de gymnastique, peut être en ce sens appelé Education. Ce n'est, il est vrai, qu'une Education partielle^ l'Education du corps. Mais le danger peut autoriser, dans ce cas même, l'emploi du mot Education. En économie rurale, on dit,pourquelquechosed'analogue,r£dMca^îow des animaux.
On peut de même, et à plus forte raison, appeler le développement des facultés intellectuelles V Education de Vesprit; et la culture des facultés morales peut se nommer aussi VEducation morale. En un mot, le progrès, le développement plus ou moins utile, qui résulte de ces divers genres de culture, peut leur obtenir le grand nom d'Education; mais, hâtons-nous de le dire, si ces diverses Educations sont séparées les unes des autres, ce ne sont plus que des Educations incomplètes, des Educations tronquées, et par là même des Educations indignes.
Aucune d'elles n'est l'Education intellectuelle; la forte, la belle Education humaine, telle que la Providence, la nature et la religion demandent qu'elle soit faite.
Le grand but de l'Education, le développement de toutes tes facultés physiques, intellectuelles, morales et religieuses qui constituent dans l'enfant l'unité et la richesse, la simplicité et la force de l'humanité, ce grand but est manqué, cette belle œuvre est trahie !
Hélas ! il le faut avouer avec confusion et douleur, rien n'est plus fréquent !
Les uns négligent, pour les soins physiques, l'instruction et la discipline;
406 LIV. ni. — DBS MOTCNS D'ÉDUCATIOPT.
Les autres négligent^ pour rinstructîon, les i^oins physignes et la religion ;
Qaelques-nns, plus rate?, négligent, pour TEducation morale et religieuse, les soins physiques et rinstruction.
Et cependant il n'en demeure pas moins, que rien dans rEducatîon humaine ne peut être impunément négligé ; que TEducation est une, parce que l'homme est un.
Que, s*ii y a dans Thomme quatre ordres de facultés, et de là, quatre sortes d*Ëducations diverses et quatre grands moyens d'Education : Vhygiène^ Vinstruction, la discipline, la religion.
Ces quatre sortes d*Education sont inséparables Tune de l'autre, et l'œuvre totale de l'Education ne se fait que si ces quatre moyens sont employés simultanément.
Toute négligence, même la plus légère en apparence, a les conséquences les plus graves. J'en donnerai quelques exemples :
Si l'instruction littéraire ou scientifique se trouve seule,
On fera un savant, mais un homme inhabile, ignorant ses devoirs y et sans vertus pratiques;
Si l'instruction littéraire n'est accompagnée que de Tinstraction morale,
On fera encore un savant inhabile, peut-être un dissei^tateur de vertu, mais rien au delà ;
Si l'instruction littéraire n'est accompagnée que de l'Education intellectuelle sans instruction morale et religieuse,
On fera un savant, un homme habile, intelligent, mais un homme sans conscience et sans religion;
Si l'instruction morale se trouve absolument seule,
On fera un casuiste et rien de plus;
Si rinstruction morale n'est accompagnée que de l'Education intellectuelle.
On fera un docteur et un homme intelligent, mais tout le reste manquera.
. Je pourrais continuer le triste détail de ces Educations indignement mutilées^ et multiplier ces déplorables exemples d'hommes mal faits, d'hommes mal élevés, d'hommes malheureux qui pourront toujours reprocher à leurs instituteurs, coupables ou malhabiles, d'avoir méconnu en eux les dons de la nature, violé les droits de la dignité humaine et déshonoré Tœuvre du Créateur.
Infelix operis summa, quia ponere totum Neicieil (Horacb.)
J'aime mieux traiter àfond des moyens d'Education^ redire oie que doit être cette œuvre, quand elle est bien comprise, et ce que doivent faire pour elle la religion^ la discipline
TlNSTRUCTION et leS SOINS PHYSIQUES.