CH. IV. — L'INSTRUCTION
déplore les tristes abaissements que rinstruction subit en France depuis cinquante années.
Tel n'est pas, sans doute, mon dessein en ce moment : ce livre n'y suffirait pas. Ici, je viens traiter un autre côté de la question. Je veux examiner comment instruction parmi nous est devenue un moyen auquel souvent on sacrifie tout, TËducation morale et religieuse, et TËducation intellectuelle elle-même. Je veux examiner comment et pourquoi on a mis rinstruction au-dessus de tout et avant tout.
Chose étrange ! c'est rinstruction seule qui a pris, depuis un demi -siècle, chez un grand peuple, le nom et la place
de TÉDUG/LTION I
Il Importe donc ici de bien s'expliquer, de bien s'entendre et de tout dire. La matière est délicate, je le sais : aussi je remonterai aux vrais principes et ne dirai rien que d'incontestable.
VEducation et VInstruction sont deux choses profOQdément distinctes.
VEducation développe les facultés.
L'Instruction donne des connaissances.
VEducation élève l'âme : VInstruction pourvoit l'esprit.
L'Education fait les hommes : VInstruction fait les savonts.
VEducation est le but : VInstruction n'est qu'un des moyens.
VEducation est donc singulièrement plus haute, plus profonde et plus étendue que VInstruction,
VEducation embrasse l'homme tout entier : VInstruction^ non.
Et cependant, parmi nous, depuis cinquante ans VInstruction est tout -. VEducation n'est rien !
Pour l'Instruction, premièrement : VEducation morale et religieuse est entièrement négligée !
Secondement : bien i^\us^ VEducation intellectuelle ellemême est le plus souvent manquée. — Ce que j'avance ici
étonnera peut-être : la démonstration toutefois en est facile à faire, je commence par là.
Dans VInstjmction môme, qu'on le remarque bien, il y a deux choses très-distinctes :
Les connaissances;
Et le développement d'esprit^ qui peut et doit s'acquérir par l'étude, par l'exercice des facultés intellectuelles, par les connaissances elles-mêmes.
VInstruction, si elle est mal donnée, mal reçue, peut souvent ne transmettre que les connaissances, sans développer l'esprit, sans élever, sans fortifier les facultés à cette occasion.
Vlnstruction peut placer, déposer, entasser les connaissances dans l'entendement comme dans un magasin, en garnir la mémoire comme de provisions : sans doute avec un certain développement passif que ces connaissances amoncelées entraînent naturellement avec elles, mais aussi sans donner à l'esprit la vigueur, Taclion, |la vivacité, dont il a besoin. En un mot, les connaissances ne constituent pas toujours le développement généreux, la force active, la souplesse énergique des facultés. On peut être instruit, trèssavant même, sans avoir la vigueur, la fécondité, l'élévation de rintelligence.
Il faut qu'à Vlnstruction scientifique et littéraire l'instituteur intelligent ajoute la culture, l'exercice ; et par là le développement, l'Education des facultés intellectuelles !
Sans doute, c'est par le moyen des connaissances littéraires et scientifiques que les facultés intellectuelles se développent , c'est-à-dire à l'aide de Tinstruction que se fait l'Education de l'intelligence ; mais Vlnstruction littéraire et scientifique réduite à elle-même pourrait se borner à instruire l'esprit sans l'élever, à le charger de connaissances sans le rendre fort.
C'est VEdueation intellectuelle qui lui fait recevoir et di-
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gérer les connaissances de manière qu'elles le nourrissent, rélèvent, le fortifient ;
C'est VEducation intellectuelle seule qui le cultive avec soin, l'exerce avec sagesse, le développe, le forme et l'élève encore plus qu'elle ne le remplit ;
C'est VEducation intellectuelle ([m fait pour lui de l'Instruction comme un aliment substantiel, dont il tire et recueille les sucs qui, se transformant en lui, le font croître et grandir, deviennent sa nourriture et son 4sang.
C'est alors que YInstruction est vraiment VEducation intellectuelle, c'est alors qu'elle élève, educat ; c'est alors qu'elle devient esprit et vie.
Jusque-là elle n'est que V Instruction proprement dite : elle munit, elle pourvoit, elle instruit, instruit, rien de plus.
Quoique ce soit principalement à l'aide de VInstruction propi'ement dite que se fasse VEducation de l'esprit, le langage, cependant, qu'on veuille bien de nouveau le remar- • quer, ne confond pas ces deux choses, et qui dit instruire ne dit pas élever.
Il y a des gens très-instruits et qu'on trouve, avec raison, très-mal élevés^ h ne parler même que de VEducation de Vesprit.
Un savant, par exemple, qui sait une multitude de choses, mais qui est d'alleurs sans jugement, sans goût, sans aisance pour s'exprimer, sans facilité pour se faire comprendre aux autres, et quelquefois pour se bien comprendre lui-même, sans tact pour se conduire, est un homme trèsinstruit et foj't mal élevé; même intellectuellement parlant ».
C'est ce qui faisait dire à Platon : « L'ignorance absolue a n'est pas le plus grand des maux, ni le plus à redouter;
1. Le célèbre P. Hardouin, qui a fait une précieuse collection des Conciles, mais qui prétendait, entre autres choses, que tous les ouvrages que
« BEAUCOUP DE CONNAISSANCES MAL DIGÉRÉES CSt ÇUelque Chose
« de bien pis. » {Platon, Lois, 1. Vlï, p. 75.)
Bossuel disait dans la même pensée : « Notre soin prin- « cipal a été qu'on lui donnât à propos et chaque chose en « son temps, afin qu'il le dirigeât plus aisément et qu'elles « se tournassent en nourriture. » ( De VEducation du Dauphin.)
En un mot, on est instruit quand on sait beaucoup, quand on possède des connaissances; on n'est élevé, s'il est question de VEducation intellectuelle^ que quand on a la raison, le goût, rimagination, le jugement, la pensée et la parole^ et, s'il s'agit, de VEducation complète^ le caractère, la conscience, la sensibilité, le cœur formés.
Tant il est certain que V Instruction n'est pas VEducation^ et que, si VEducation est le hut^ V Instruction n'est que le moyen! C'est que tous, même ceux qui agissent en sens inverse, sentent et reconnaissent au moins instinctivement, quand, malgré l'érudition de la science, ils disent : C'est un homme mal élevé ; avec tout son savoir, il ne sait pas vivre. Ou bien encore, dans un langage un peu rude : Il a beau
nous a\oûs sous le nom des grands hommes du siècle d'Auguste avaient éié composés, ou au moins refaits, par des moines du moyen âge, était •de ce nombre.
Voici Tépitaphe que lui fil un de ses confrères : il est inutile de dire qu'eUe ne fut pas mise sur sa tombe :
In expectatione judicii, Hicjacet hominum paradoxotatos, Natione Gallus^ religione jesuiia, Orbis litterati portentum.
Venerandœ antiquitatis cultor et deprœdatory
Docte febrkitanSf Somnia et inaudiia commenta vigilans edidit, Scepticum pie egif, Credulitate puer^ Audacia juvenis^ Deliriis senex.
Verho dicam : hic jacet Harodinûs.
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être un savant : au fond, c'est un imbécile et un pauvre homme.
Voilà la vérité.
Et cependant que fait-on de nos jours? On ne poursuit le plus souvent que Tlnstruction proprement dite.
On prétend donner des connaissances ; puis, que les facultés se développent ou ne se développent pas à leur occasion, que l'esprit s'élève ou non, on ne s'en inquiète guère : c'est ce qu'on abandonne aux dispositions individuelles plus ou moins heureuses, au travail ou à la paresse de chaque enfant.
Le langage même, ce miroir où se reQètent la pensée et l'opinion des peuples, accuse ce profond oubli du grand but de l'Éducation intellectuelle, qui est le développement des facultés ;car, dans la langue française, comme nous l'avons dit, un heureux développement chez un jeune homme et une bonne Education sont synonymes.
Mais cette fin môme qu'on se propose, VInstruction, y arrivera-t-on ? Non, c'est impossible.
Que peut être, en effet, l'instruction à un âge où Ton ne sait pas encore apprendre.
Pour que l'Instruction pût être vaste et solide, il faudrait que ïesprit eût été rendu capable d'apprendre^ c'est-à-dire eût été préparé par une forte Education.
Jusque-là, Vlnstruction proprement dite ne peut être que médiocre, et, si elle ne l'est pas, si on la multiplie, si on l'exagère, elle n'instruit pas, elle charge l'esprit ; elle n'élève pas les facultés, elle les ruine, elle les écrase.
Enunmot, danscette première jeunesse, les connaissances ne peuvent être qu'un objet d'étude, une culture, un exercice de l'esprit, et par làttn moyen de développement^ et non pas une science.
« L'erreur de beaucoup de gens, dit sur ce point un homme
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« de rare expérience, est de se méprendre sur les études où « l'on a coutume d'appliquer la jeunesse. Le but prochain « qu'on s'y propose n'est point précisément le savoir, mais « l'exercice. Une s'agit pas tant de littérature, d'histoire, de « philosophie, choses qui s'oublieront peut-être, que d'af- « fermir l'imagination, la mémoire, le jugement qui demeu- « reront. » (M. Ozanam.)
A la fin de son Education, un jeune homme sera parfaitement élevé, intellectuellement parlant; son Education intellectuelle sera excellente, non pas s'il est très-instruit, mais s'il est très-capable de s'instruire.
Je dis plus : s'il est très-instruit, je suis tenté de le plaindre :-il sera probablement incapable de s'instruire davantage. Il n'est pas question alors de ce qu'il sait, mais de ce qu'il peut.
Voilà uniquement à quel point de vue les études et les connaissances si bornées du premier âge ont une si grande importance.
Les humanités vaudraient-elles les huit ou dix ans qu'on y consacre, s'il ne fallait en retirer que les connaissances qu'elles donnent, n'y apprendre, comme on dit, que du grec et du latin?
Non, sans doute, et c'est parce qu'on n'a cherché que Vinstruction proprement dite^ le grec et le latin, dans les humanités, qu'on est venu à contester leur utilité, et qu'il n'y a plus aujourd'hui qu'un cri contre les études classiques. Et pouvail-il en être autrement, quand les pères de famille voyaient se réduire à cette Instruction proprement dite tonte l'Education publique.
La Religion : les maîtres de la jeunesse déclaraient expressément qu'ils n'en étaient pas chargés.
La Discipline: les professeurs, on lésait, en abandonnent tout le soin aux maîtres d'étude, aussi la discipline morale est-elle profondément absente.