LIVRE QUATRIÈME
DE L'ENFANT ET DU RESPECT QUI EST|Dn A LA LIBERTÉ DE SA NATURE
CHAPIiTRE PREMIER
Quelques considérations générales.
Je rai dit au premier chapitre de cet ouvrage : l'enfant doit travailler lui-môme à la grande œuvre de son Éducation, par un concours personnel, par une action libre, spontanée, généreuse : c'est la loi de la nature et de la Providence.
Ce concours de Tenfant est si nécessaire, qu'aucune Éducation ne peut s'en passer, et que nul secours, nulle puissance étrangère, nul instituteur, si habile et si dévoué qu'il fût, n'y suppléa jamais.
Quoi qu'on fasse, on n'élèvera jamais un enfant sans lui ou malgré lui. Il faut lui faire vouloir son Éducation : il faut lar lui faire faire à lui-même et par lui-même. Cet entant n'est pas un être passif et sans action, un arbuste, une plante : non, c'est une créature intelligente et morale ; et, encore, qu'on y prenne garde, la plante elle-même a une puissance de végétation propre, une sève, un germe, une racine de vie. Il n'y a que le bois mort qu'on taille et qu'on façonnne sans le ménager, sans le consulter, sans rien attendre de lui. L'enfant que vous élevez n'est pas un bojs mort : c'est un être sublime, capable de vérité et de vertu, de connais-
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sance et d'amour : c'est une créature active, puissante, souveraine; douée de conscience et de liberté, elle doit nécessairement agir, se développer elle-même.
Cette action, ce concours est essentiellement libre : il peut, il doit être provoquë,>oulenu^ encouragé ; il ne doit pas être contraint ni forcé.
Les belles et saintes doctrines du Christianisme sur la liberté de rhomme, sur ses nobles destinées et sur le respect qui lui est dû, trouvent ici une sérieuse et profonde application.
En effet, le principe le plus actif en cet enfant, le plus énergique et plus fécond de son Éducation, c'est la liberté humaine ; à une condition, toutefois : c'est qu'elle sera respectée.
Respectée comme il convient, gouvernée sans tiolence, dirigée avec sagesse, la liberté, l'action personnelle de l'enfant devient, sous l'heureuse influence de la grâce divine et de l'autorité qui préside à son Education, l'amirable ressort, l'âme, la vie de cette Education tout entière.
En un mot, comme j'ai déjà eu occasion de le dire, dans l'Education, ce que fait Vinstituteur jmr lui-même est peu de chose, ce qu'il fait faire est tout : j'entends ce qu'il fait faire librement. Quiconque, encore une fois, n'a pas compris cela, n'a rien compris à l'œuvre de l'Education humaine.
L'Education du fils de Louis XIV par Bossuet offre de ceci un triste et mémorable exemple.
Bossuet fit de grandes choses, des choses admirables, pour l'Education du Dauphin * : il ne lui en fil faire aucune, pas même de médiocres ; l'Education fut nulle.
Ce n'est pas, sans doute, l'instituteur qui manqua à l'élève ; mais l'élève à l'instituteur. Bossuet ne s'en aperçut pas assez tôt. Le fils de Louis XIV avait une nature vulgaire ; 11 fut
4. Lo Discours sur V Histoire universelle, entre SLUires ; \r Politique sacrée, etc.
trop magnifiquement cultivé: des soins si élevées et une culture si forte Tétouffèrent. Bossuel était trop grand pour lui, et ce grand homme fut ici trompé par son génie même : il travaillait pour la postérité en croyant travailler pour cet enfant. Si Bossuet avait eu dans l'âme autant de flexibilité et de patience que de force et de grandeur, il serait descendu jusqu'à cette faible intelligence: il lui aurait fait faire ce dont elle était capable: cela ne fut pas, et on en sait les suites.
Agé de plus de quarante ans, fils de ce roi de France que les empereurs d'Allemagne nommaient le Roi, et père d'an roi d'Espagne, le Dauphin passait des journées entières appuyé sur ses coudes, les yeux fixés sur une table nue, et se bouchant les oreilles, disent les Mémoires du temps. Sa jeunesse s'était ainsi écoulée sous les enseignements de Bossuet. Il n'avait senti la présence de cet immense génie qu'à la lassitude et au malaise qu'en éprouvaient ses premières années et sa débile nalure. Le trop puissant instituteur n'avait fait que le fatiguer et l'abattre.
De môme, plus tard, le grand siècle passait sur la vie du Dauphin, et il ne s'en apercevait qu'à la gêne et à la contrainte de sa triste existence, et cette médiocrité déplorable l'accompagna jusqu'au terme de son insignifiante carrière.
Tel fut le résultat d'une Éducation où, selon l'expression du cardinal de Beausset, le précepteur était tout et où l'élève n'était rien.
Jamais exemple ne prouva d'une manière plus décisive ce que je disais tout à l'heure et ce que je répète: que dans VEducation, ce que fait Vinstituteur est peu de chose, ce quHl fait faire est tout, j'entends toujours, ce qu'il fait faire librement.
Sans doute, il faut réprimer le mal, mais jamais forcer ni contraindre violemment au bien : autrement ce n'est plus le bien. Portez, inclinez, exhortez au bien; mais n'y forcez pas. Dans l'Éducation, comme ailleurs, la contrainte
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Pv^ïf ts^i, r i« <l-<lare, tent que, de loin ol à? jcè&. H? poamu m cKxuper de TÉducation de la jeunesse, je res|»[-tenu U hberU; humaine dan» le moindre enlanl, plusreli- ^eu*e»cnt encore que dans un bomme mûr, parce qu'au moins celui-ci saurait conlre moi la défendre ) l'enfant ne le
1« M. CCIIOT.
peut pas. Non, jamais je n'outragerai Tenfance à ce point ie la considérer comme une matière que je peux jeter dans un moule pour Ten faire sortir avec Pempreinle que lui donnera ma volonté.
L'enfant! nous l'avons vu : c'est rhomme lui-même, dépositaire de tous les dons, de toutes les espérances,(ie toutes les forces naissantes de l'humanité, revêtu de toute lagrâoe, de toute l'activité, de toute la dignité humaine.
Voilà ce qu'il faut respecter!
Mais il est si faible! dit-on. — C'est une grave erreur, vous ne le connaissez pas : il est plus fort que vous. D'ailleurs fût-il aussi faible que vous le dites, il faudrait encore, il faudrait surtout respecter sa faiblesse !
Mais il faut aussi respecter sa puissance! elle n'est pas médiocre. Cet enfant, tout faible qu'il est, il peut vous vaincre ! vous pouvez le frapper, vous pouvez l'écraser : il n'est pas vaincu, c'est vous qui l'êtes; sa volonté, son âme vous résiste invinciblement. Et vous n'avez rien fait... qu'une action stupide etbarbarel
Et lui, il vous méprise et vous hait! Et que pouvez-vous pour l'empêcher de vous mépriser et de vous haïr? Je vous entends.: vous me réponde/ que vous avez pour ressource de le haïr et de. le mépriser à votre tour. — C'est bien ; mais qu'y gagnerez-vous? Vous continuerez peut-être à l'élever pour son argent : mais, quand la jeunesse d'un grand pays aura été élevée de cette façon, qu'y gagnera le pays ?
Non, je n'ai guère jamais vu un plus grand déploiement de force morale que celui dont les plus faibles enfants font preuve envers ceux des maîtres de leur enfance qui ne savent que les contraindre violemment. 11 y a quelquefois dans ces jeunes âmes des profondeurs de mépris effrayantes dans leur simplicité et leur justice. C'est, sans contredit, de tous les mépris humains, celui que je voudrais le moins affronter.