LIY. IV. — CH. I*'. — DE L'BNPANT ET DU RESPECT
Dès le début de mon sacerdoce, la Providence me voua à l'œuvre de TEducation : le premier sentiment que j'ai porté alors dans Taccomplissement de mes devoirs auprès des enfants, c'est une vive affection pour leur âge. Je les aimais avec tendresse; je ne pouvais rencontrer un enfant dedouze ans sans éprouver une émotion involontaire; sans penser que je serais heureux si j'étais appelé à cultiver son esprit et son cœur, si je pouvais lui apprendre à aimer Dieu et la vertu, et surtout lui faire faire sa première communion.
Aujourd'hui, après vingt-cinq années de dévoûment à celte œuvre, quand je.me demande quel est le sentiment le plus profond que j'en ai remporté et que je conserve, je découvre que c'est le sentiment du respect pour l'enfance. Oui, pendant ces' douces et laborieuses années, ce que j'ai surtout appris, c'est à respecter les enfants. Je dirai plus, et ceux d'entre eux qui liront ces pages ne s'offenseront pas de cette parole, quand ils l'auront bien comprise : j'ai appris à les craindre.
Le respect que m'inspire aujourd'hui un enfant,quel qu'il soit, — et je le sens, celte impression est désormais ineffaçable dans mon âme, — c'est un respect religieux, mêlé de crainte, à la vue de ces jeunes et puissantes créatures dont les facultés sont si libres, si fortes, si invincibles.
Ce sentiment est presque devenu chez moi une faiblesse d'esprit et de caractère. Mais non. j'ai tort de le dire, il n'y a pas ici trace de faiblesse. Je ne puis plus voir, il est vrai, un enfant de trois ans sans éprouver un certain effroi, sans réfléchir profondément sur lui, sans songer que sa volonté est indépendante de la mienne : en effet, tout jeune qu'il est, il peut vouloirsans moi, malgré moi, contre moi. On peutle tuer, on ne peut le faire vouloir malgré lui. Mais qu'esi-ce à dire, un enfant de trois ans? et qu'importe trois ans, plus ou moins? c'est ma nature, c'est la vôtre, c'est l'humanité tout entière : c'est un être supérieur, doué comme vous et moi,
votre semblable et le mien, une puissance égale à la nôtre.
Ahî cet enfaat vous le comptez pour rien: il vous amuse, vous jouez avec cette volonté naissante ; vous le contraignez sans raison, ou vous lui cédez sans prudence: eh bien! dans ce jeu redoutable, vous serez vaincu et vous apprendrez tôt ou tard, à vos dépens, quelle faute c'est de traiter un enfant avec légèreté et sans respect, ou bien avec dureté et sans amour. Pour moi je ne connais pas un plus grand désordre, et je redis volontiers cette parole d'un ancien : Non,il n'est pas d'être plus délicat et plus sensible, pas un dont la conduite demande un art pl%is profond^ pas un qu'il faille traiter avec plu£ de ménagement et d'égard.
Et ici les fautes, les erreurs, peuvent être nombreuses, variées à rinfini,insensibles, inaperçues et presque toujours irrémédiables.
J'essayerai d'en signaler quelques-unes.
Il y a d'abord un écueil à éviter, duquel on s'approche à mesure que l'on fait plus d'efforts pour atteindre le but où l'on veut parvenir. Sans contredit,rEducation est une grande œuvre, une œuvre de perfection; sans contredit, il est un type suprême qu'il faut cbercber à réaliser dans cette œuvre; mais cela même est un grand péril.
Les théories les plus belles, les plans les plus parfaits, les règles les plus sévères, celles qui renferment le plus de perfection absolue, ne sont pas les plus difficiles à trouver; mais à force d'être parfaites, elles deviennent impraticables et nuisibles. Ce qui est essentiel et ce qui est très-difficile à saisir, c'est ce juste tempérament, cette sobriété de perfection, pour parler avec saint Paul> sans laquelle toutes les théories, toutes les règles, manquent de sagesse.
Il est plus nécessaire encore de ménager la faiblesse de l'enfant que de tirer de lui tous les fruits qu'il peut porter. C'est (oujours une grande faute que de forcer la nature : elle résiste et ae brise, ou bien elle cède et s'affaiblit. Outre que
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la contrainte d'ane perfection exœssîTe nuit tODjonrs à la force réelle et an développement dn canct£^ODse dégoûte bientôt de ce qu'on a été longtemps forcé d^éCre malgré soi; et souvent nne benre de liberté a dètnût Toavrage éphémère de plosienrs années.
I] y a deux manières également pemideoses de corrompre la nature et de dépraver les en&nts. On les perverlil aussi tristement par Toppression gnc par la gâterie.
One les instituteurs de la jensesse ne Ponblient pas ; avec les enfknts, nndulgence esi tonjonrs plus près de la justice que la sévérité^ bêlas: ti ansà Jivec les hommes; car si les enâinlssont depet^^ls bomm». les hommes, il faut Tavoner, :soni souvent de ^rrands enùints. Quand on se dévoue à Tœ^ivre de ITdncatîDn^ il fant donc nn fonds inépuisable 4i*indul$»9ice. Cette inànlxrence est rèquité même. Chacun doiî uiQjoiirs.^)on Pecpr^sàon ecclésiastique^ être mentor ^ondUwnif sun.. Vi^nblions jamais non-seulement ce que ndQS «vons vu' à leur â^ mais ce qne nous sommesencore dans ni: â^ p]us ancancê
:San$ «i^uie anssà. il est des pnndpes simples et certains cui$()mt 1^ fondesmexi de tonte bonne Education, et qu'on $n:x-ra ua^jourstar; ct*^^ ^^*^ tiendra aux leçons de TexpéïiWîce « UCT lumières d^une saine philosophie. Mais, <2n^?;;iie «$ rc :nc:pes ^owakt inTahables et que toute maxioj^ d>je'rer la jwMsse q» s"e« éioigne soit nécessaire- ■WLiimicifBf. il wrtm est pss boibs ttu qa^ faut étudier le Batnel de diaqne eafiuit« ce qu> mis en fui la main de la Providence, ses goûis et ses aptitudes diverses.
Il n'en est pas moins vrai qu'il faut élever chacun pour rétat auquel ilestappeié et lui donner de bonne heure des habitudei qui Itti en rendent un jour les devoirs faciles à remplir.
On Ta dit, et rien n*est plus certain : de même qu'en médecine il n*ya pas de remède universel, applicable à toutes les maladies, à toutes les constitutions, de même aussi la
QUI EST DU A Lk LIBERTÉ DE SA NATURE. 48o
pédagogique ne peut donner des règles uniformes pour quelque caractère que ce soit.
Le grand principe qui domine tout ici et qui éclaire tout, c'est que VEducation doit suivre la nature et Taider, jamais la contraindre violemment ni la forcer : et voilà pourquoi, bien qu'immuable dans ses principes supérieurs, TËducation doit varier à Tinfini son action, ses moyens et ses formes.
11 n'y a rien dont l'Education doive avoir plus d'éloignement, plus d'horreur, que du type commun, que du moule où l'on jette violemment toutes les natures.
Où trouverez-vous sur la terre, dit quelque partFénelon, deux visages qui se ressemblent entièrement? Les âmes des hommes ne sont pas moins différentes entre elles que leurs visages. L'Education, qui est au service de la nature et dont la gloire est de coopérer à l'œuvre de la Providence, ne doit point avoir moins de variété que la nature et la Providence elle-même dans tout ce qu'elle fait ; elle doit s'accommoder à tous les naturels, prendre toutes les formes des âmes, et trouver dans les trésors de son dévoûment et de sa puissance de quoi les élever, de quoi les former chaque jour avec des traits divers, avec des traits nouveaux.
En un mot, l'Education est une œuvre de variété infinie : rien ne lui va moins que les vues restreintes et uniformes, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les mouvements forcés.
Ses principes généraux, ses grandes lois sont invariables; mais les applications varient perpétuellement, et de là même naît, dans une région supérieure, la perfection absolue à laquelle l'Education doit aspirer.
Je le disais quelquefois à mes dignes collaborateurs : une maison d'Education est une sphère d'activité intellectuelle et morale immense. Le centre est immobile ; le fond des principes est inaltérable; mais de là naît une action d'une variété sans fin, qui s'étend, se restreint, se modifie, se re-
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nouvelle» selon les diverses natures sur lesquelles elle s'exerce^ et dont elle semble prendre toutes les formes dans le moment même où elle s'en empare el où elle les fart semblables au type suprême.
Elle ne s'en empare même qu'à la condition de se transformer en elles, comme une vertu, comme une essence précieuse qui prend les diverses formes des vases d'or, de fer ou d'argile qu'elle remplit; ou plutôt comme la grâce* de Dieu même, qui subit les transformations diverses, suivant les cœurs où Dieu la fait couler.
Les vases d'argile, la grâce divine les pénètre, les fortifie : elle en fait quelquefois des vases d'or. Les vases de fer, elle les adoucit, elle les polit, elle les rend aussi brillants que solides : de tous, elle travaille à faire des vases d'honneur».
Quoi qu'il en soit de ces images des saintes Ecritures, il demeure que TEducattOfi ne peut parvenir à façonner les âmes, selon la variété des natures et les richesses de Tînâni, que si tous ces ressorts varient continuellement de force, de poids, de dimension, de forme, de position, de nresure et d'action : agir autrement, c'est faire subir à l'enfant une contrainte physique, intellectuelle, morale, et quelquefois même une contrainte religieuse, qui jette une perturbation profonde dans ses facultés, altère et aigrit sa nature, et va souvent jusqu'à lui faire rejeter loin de lui, comme un joug odieux, comme une insupportable tyrannie, tous les soins d'une Education violente et sans liberté.