‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 67 sur 122 · Soayenirs de madame de Gaylus · texte numérisé non relu

Soayenirs de madame de Gaylus

appliquer un enfant qu'aux études dont il est capable ; il faut donner à son Éducation un fondement possible ; il faut travailler à son développement intellectuel dans un milieu qui ne rétouffe pas. Tout cela est du bon sens le plus vulgaire. Toute autre conduite est révoltante : et, si ce mot paraissait bien sévère, j'ajouterais qu'il y a là, à mes yeux, un si criminel abus d'autorité, que je ne sache rien qui m'affecte plus douloureusement. Des violences pareilles, faites à un enfant, faites à sa liberté et à la faiblesse de sa nature, m'ont toujours inspiré une véritable horreur.

Et ici je dois signaler une autre contrainte imposée parmi nous à la plupart des enfants, et sur laquelle on se plaît généralement à fermer les yeux. Je veux parler de Vétude simultanée du français et du latin, à laquelle on condamne quelquefois l'âge le plus tendre : c'est, pour les enfants même les mieux doués, une tyrannie intellectuelle véritablement odieuse, et dont les conséquences sont souvent lamentables.

Et cependant quoi déplus commun? Mais comment ne voit-on pas que l'étude simultanée de deux grammaires, aussi diverses pour le fond et pour la forme, que la grammaire française et la grammaire latine, auxquelles on ajoute quelquefois, par surabondance de zèle, la grammaire grecque, écrase ces jeunes esprits, déconcerte leur mémoire, trouble et embarrasse tout leur développement intellectuel?

Comment veut-on que ces petites intelligences ne se perdent pas dans ces conûits bizarres de déclinaisons hétérogènes, de conjugaisons sans rapports, de noms et d'articles?

Comment I.vous prétendez que des syntaxes, des méthodes, des règles si opposées entre elles, leur paraîtront simples et intelligibles, et qu'ils assigneront la part et la place de chaque objet?

Mais, quand il n'y aurait que cette multitude de mots, qui

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C«5tf!2i^te d'avoir otservé et compris ces choses si simples -•n&L tourmente encore si cruellement cet âge digne cepeu- CA^t de quelque pitié. Et pour aboutir à quoi? Â le dégoûter jr l'élude, quelquefois pour toujours, ou du moins à retarder tristement ses premiers pas dans la carrière.

A quoi servent, je le demande encore, ces classes de 8% de 9; et même de 4#«, dans lesquelles ces pauvres enfants languissent des années.

Qui a suivi de près œs pitoyables classes, qui a vu de ses yeux renoui et le dégoûl desinaitres» la désespoir et le supplice des élèves, partagera, sans aucun doute, mon avis à cet égard.

QUI. BST DU A LA LIBERTÉ DE SON 1NTBLL16E««:B. Idd

Pour moi, mon e&périea^e une fois faite, ma résolution fui bientôt prise et immuable; et depuis, quelles que lussent même les instances des parents, j« ne eonsentis jamais à a<imettre au Petit-Séminaire de Paris des enfants qu'une solide Instruction primaire n'avait pas convenablemecLt préparés à recevoir Vlnstiuction secondaire^

Placer de force entre les maios d€ ces malbeurenx enfants les trois grammaires française, grecque et latine^ et les caiw traindre à s'y appliquer simultanément, me paraissait odieux : c'était là encore à mes yeux un abus intolérable de Tautorité paternelle et magistrale.

Mais que £aisiez-vous alors ? me dira-t-on. -- Quelque cbofe de fort simple.

J'envoyais ces jeunes enfants cbez les bons Frères de la ]>octrine chrétienne, à Passy, par eixemple : ilsy demeuiaient deux ou trois ans, uniquement occupés À l'enseignement prîBSkaire : et puis, après ce temps, on me les raim«nait : et alors ils entraient immédiatement, avec une facilité snpérleure, dans Tétude dulatin et du grec : ils n'avaient plus le dégoût de languir des années entières sur des principes de grammaire qu'ils venaient d'étudier avec succès dans i^iur langue matern«lle; toutes les notions préliminaires et générales étaient sues k Tavance. Il ne restait nulle confusion dans leur esprit: leurs facultés naissantes avaient été cultivées convenablement et s'étaient fortifiées par un exercice Bâtarel, dans un idiome qu'ils comprenaient aisément et en(endiaient avec plaisir. De plus, ils savaient lire, — cliose assez rare! — et écrivaient <;orrectemejiit même sous la dictée. Enfin leur esprit était orné déjà de beaucoup deconnaissances accessoires : d'histoire, de géographie, d'arithmétique, et de dessin même. En un mot, c'étaient des enfants véritablement instruits de tout ce qu'ils devaient savoir : ils répondaient à toutes mes questions avec assurance ; je lisais, dans la vivacité de leurs regards, la certitude heureuse

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qu'ils avaient de leur petite science, et leur ardeur pour en conquérir une nouYelle.

Et quand enfin ]e les avais admis à l'étude des humanités, quand je leur déclarais qu'ils en étaient dignes et capables, quand la langue latine et la langue grecque leur apparaissaient, c'était pour eux un bonheur, c'était une gloire et non pas un supplice, c'était comme un champ nouveau ouvert devant leurs jeunes esprits, c'était comme une brillante conquête proposée à leur ardeur.

De huit à dix ou onze ans à peu près, ils' avalent donc reçu une iorte instruction primaire. De dix ou onze à seize ou dix-sept^ ils parcouraient librement, glorieusement même, tout le cours des humanités; de seize à dix-huit ou dix-neuf, leur Education intellectuelle se couronnait par Tétude des sciences et de la philosophie ; et enfin, à dix-neuf ou vingt ans, ces jeunes gens étaient prêts à tout, et, sauf une ou deux exceptions, je ne les ai jamais vu refuser à leurs examens.

C'est ainsi que j'ai fait, toutes les fois que la sagesse des parents me le permettait^ et c'est ainsi qu'on devrait toujours faire. Par là, on rendrait un service considérable 'à la jeunesse, aux familles, au pays : on ferait disparaître ce système abrutissant et tyrannique que j'ai signalé; et avec lui, jusqu'au nom de ces tristes classes de 10% de 9% et même de 8% qui ne sont pour les enfants qu'un temps perdu et odieux, après lequel ils ne savent ni le français, ni le latin, ni le grec', et deviennent surtout, d'ailleurs, incapables de rien apprendre, de rien savoir autre chose.

1. Hélas ! me disait ayec douleur un des professeurs les plus distingués de TEnseignement officiel : Ils ne les savent pas même après la rhétorique.

Les statistiques révèlent, en effet, que plus de la moitié des jeunes gens éleyés dans les établissements d'instruction publique en France, et qui se présentent chaque année au baccalauréat, sont. refusés, ne sont pas même admis à l'examen , k cause des contre-sens et des fautes d'orthographe grossières qu'ils font dans une version latine de quelques lignes.

Mais, me dira-t-on, vous voulez donc modifier profondément le système général et Tordre universel des études?

Non, je ne veux que deux choses :

40 Qu'un professeur soit un bommc sincère, honnête, compatissant, et ne garde pas dans sa classe cinquante, soixante élèves dont il ne s'occupe pas et ne peut s'ocôuper, et qui s'y abrutissent ;

^*^ Qu'on ne condamne pas de pauvres enfants à étudier, sans goût, sans aptitude, sans préparation, des langues savantes, avant le temps où ils en seront capables.

De plus, je crois que l'écriture, la lecture, la grammaire nationale, riiistoire élémentaire etuniverselle, la géographie, la fable, le dessin, la musique, les éléments du calcul, les notions les plus faciles et les plus intéressantes des sciences naturelles, pourraient et devraient occuper plus agréablement et plus utilement les premières années de la jeunesse que l'étude du grec et du lati.n.

Je ne voudrais rien modifler dans le système des humanités : c'est simplementici une question d'ordre et de temps. Je me bornerais à reculer d'une année, ou même de deux, l'étude du latin. Je commencerais plus tard, mais afin de finir plus tôt. Cette étude, venant à son heure, serait tout à la fois plus facile, plus prompte et plus sûre : le retard se trouverait bientôt réparé. Non-seulement on saurait plus et mieux, mais on saurait plus vite. Et par là, sans toucher au système général des humanités, je n'aurais fait que déraciner heureusement et renverser une mauvaise routine, une habitude barbare, que favorisent, aux dépens de cet âge si digne de compassion, la négligence des uns et la cupidité des autres.

VEtiide des mathématiques est aussi devenue parmi nous une des contraintes intellectuelles les plus malheureuses : je dois en signaler le péril.

On s'étonne quelquefois en voyant certains élèves de nos

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Ecoles sa vailles, de TËcoie polytechnique elle-même, al>ootir à une médiocrité déplorable sous touâ les rapports ; je ne m'en suis jamais étonné. Ces pauvres jeunes gens subissent les lois de leur faible nature, et les consèquenoes inévitables de rinstruction prématurée qu'ils ont violemment reçue.

On les a appliqués à Pelade des sciences exactes, avant que leur esprit, suffisamment développé et affermi, en fût capable : ils n'ont pu en soutenir le poids; les mathématiques les ont écrasés; loin d'avoir jamais été élevés, par leur Education, ils n'ont pas même été instruits : ils 0(nC été desséchés, épuisés, ruinés pour toujours.

Pour bien comprendre ceci, il faut se souvenir que les facultés de l'homme ne peuvent éclore, ni se développer toutes que d'après les lois d'une progression successiveet mesurée. Il n'entre pas dans l'ordre de la Providence qu'elles parviennent toutes en même temps à leur force, à leur maturité, à leur puissance naturelle.

Aussi on voit apparaître d'abord la mémoire ; puis Y imagination se révèle ; puis Isl sensibilité morale. Rien n'estplus tardif chez les enfants que Vidée. Ih ont certaines idées naturelles ; mais ce sont presque toujours <;{f s idées d'imagination : rien n'est plus rare chez eux que Vidée savante^ et les opérations purement intellectuelles. Vidée savante^ qu'elle soit abstraite ou complexe^ les déconcerte presque toujours ; en un mot, chez eux \?Lré/lexion est siuigulièrement faible, le jugement très-médiocre, eileraisonnemefU suivi à peu près impossible.

Dans cet état de choses, qu'arrive-t-il ?

Les mathématiques sont souvent une éCttde trop forte, trop dure pour ces jeunes élèves*

Sans aucun doute, les mathéiaaiiqiies perléctionnent, affermissent par un exercice vigoureux et utile, par une laborieuse gymnastique intellectuelle, la réflexion, le jugement, le raisonnement ; loais elles exigent absolument que ces fa-

' QUI EST DU k LA. UBËRTË DE SON INTELUGHNCE. ' 199

cultes aient déjà une certaine vigueur, un certain développement : autrement elles les écrasent.

L'expérience à cet égard m'a toujours donné la même lumière. Je Tai toujours observé : toutes les fois qu'on accorde aux mathématiques une prédominance tyrannique ou prématurée dans l'Education, il en résulte de grands malheurs : la sensibilité, rimagln.aMoa,ces deuxnobles et brillantes facultés, compagnes de la raison, s'éteignent tristement; vous mutilez celte aimable nature, quelquefois d'une manière effrayante ; vous altérez sa dignité morale en même temps que sa force intellectuelle.

En effet, les mathématiques, ainsi étudiées avant le temps, nuisent môme à celle des facultés qu'elles exercent aux dépens des deux autres ; car, en étouffant celles cl, elles enlèvent à celle-là tous les secours qu'elle pouvait attendre de ses deux compagnes ; et la raison elle-même se dessèche sans pour cela se fortifier davantage.

Bien plus, comme les mathématiques n'exercent, le plus souvent, la justesse de l'esprit que sur des abstractions matérielles ou géométriques, quand le sentiment des choses morales n'est pas fort dans une âme, elles le troublent et quelquefois môme elles l'altèrent.

Non-seulement elles ravissent à cette intelligence la grâce, récïat, la générosité, la chaleur que lui auraient communiqués l'imagination et la sensibilité ; mais elles lui enlèvent aussi la justesse morale, c'est-à-dire la vraie grandeur de l'âme et toute la noblesse de Tintelligence humaine.

J'ai dit que cfétaientlè de grands ma)hettrs,«t je le maintiens : oui, c'est an grand malheur pour un jeune homme et pooT sa famille; car, enfin, que fait-on par là ?

On fait quelquefois un mathématicien de plcfô, mais souvent aussi un homme de moins.

Et, comme je l'indiquais plus haut, on est souvent condamné à regretter l'absence de l'un et de Paatre.

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