‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 68 sur 122 · LIV. IV. — CH. IL — DE L'BNFANT ET DU RESPECT · texte numérisé non relu

LIV. IV. — CH. IL — DE L'BNFANT ET DU RESPECT

Certes, je ne suis pas de ceux qui dédaignent les science^ humainesetlesécoles savantes. L'EcoZe;7oZ^/éc^n^^uea rendu \ des services à notre pays, et ses professeurs sont une de nos gloires. Oui, les savants sont dignes de tous les encouragements, de tous les plus nobles prix de Tintelligence et du travail. J'ai toujours admiré avec respect ces forts et généreux esprits dont les profondes investigations, dont les puissants calculs s*élëvent jusqu'aux cieux et descendent jusqu'au fond des abîmes, dont les merveilleuses découvertes s'étendent aux siècles les plus éloignés, pénètrent toute la nature et lui dérobent ses secrets les plus cachés 1 Volontiers je m'écrie :

Félix qui potuit rerum cognoscere causas !

Volontiers je rends un solennel hommage aux Laplace, aux Bertholet, aux Lavoisier, aux Guvier, et à tant d'autres ; car je m'arrête : en parlant des morts, je m'approche trop des vivants, et je ne veux pas blesser leur modestie par mes louanges.

Mais c'est précisément mon admiration pour ces grands noms de la science et mon respect pour la science elle-même qui me font demander qu'on ne l'avilisse pas en la livrant à de jeunes esprits encore trop peu dignes d'elle, et incapables d'élever un regard intelligent et sensible jusqu'à sa belle lumière.

La science, qui devrait les éclairer, les stupéfait alors et les aveugle ; et, après ces déplorables et impuissantes tentatives, ces pauvres jeunes gens sont souvent condamnés à ne plus fixer sur les lettres et les sciences humaines que des yeux affaiblis et stupides, et le regard incertain d'une intelligence éteinte ou égarée.

Je ne puis oublier, d'ailleurs, que les princes de la science

ei les plus grands génies philosophiques ont pensé et parlé comme moi sur ce grave sujet.

On me citait récemment ces étonnantes paroles de Descartes : « L'étude des mathématiques rend impropre à la phi- « losophie. »

Et j'ai lu moi-même dans les œuvres de ce grand homme : ce II n'y a rien de plus vide que de s'occuper de nombres et « de figures imaginaires, comme si on voulait s'arrêter à la « connaissance de pareilles bagatelles; et de s'appliquer à « ces démonstrations superficielles avec tant de soin, qu'on <c se désaccoutume^ en quelque sorte, de l'usage de sa rai- « son ». « {Lib.deDir. ing,<, reg, 4.)

Qui ne sait la différence que Pascal met entre Vesprit de justesse et Vesprit de géométrie ? Tout le monde a lu dans ses

1. Voici ce quo raconte de Descartes le savant auteur de sa Vie :

M II y avait déjà longtemps que sa propre expérience l'avait convaincu « du peu d'utilité des mathématiques, surtout lorsqu'on ne les cultive que A pour elles-mêmes, sans les appliquer à d'autres choses. Depuis Tan 1620, « il avait entièrement négligé les règles de l'arithmétique. Les attaches « qu'il eut pour la géométrie subsistèrent un peu plus longtemps dans son « cœur; mais on peut dire qu'elles étaient déjà tombées en 1623, s'il est « vrai qu'en 1638 il y avait déjà plus de quinze ans qu'il faisait professe sion de négliger la géométrie. (P. 402 du t. III de ses Lettres.)

1 11 ne fut pas surpris de voir que la plupart des habiles gens, même a parmi les génies les plus solides, ne tardent point à négliger ou à re- « jeter ces sortes de sciences comme des amusements vains et puérils, « dès qu'ils en font les premiers essais.

« Il ne trouvait rien effectivement qui lui parût moins solide que de « s'occuper de nombres tout simples et de figures imaginaires, comme si « l'on devait s'en tenir k ces bagatelles sans porter la vue au delà. Il y « voyait même quelque chose de plus qu'inutile , et il croyait qu'il était « dangereux de s'appliquer trop sérieusement à ces démonstrations su- « perficielles, que l'industrie et l'expérience fournissent moins souvent « que le hasard, et qui sont plutôt du ressort des yeux et de l'imaginac tion que de celui de l'entendement. Sa maxime était que cette applicaa tion nous désaccoutume insensiblement de l'usage de notre raison et « nous expose à perdre la route que sa lumière nous trace. (De Direc- « tione ingeniit reg. 4.)

« Voilà une partie des motifs qui le portèrent à renoncer aux mathé- « matiques vulgaires. » (Baillet, Hist, de Deicartes, p. 111 et 112, édit. de 1691, Ut. Il, ch. vi, in-4».)

202 Lrv. IV. — CH. II. — DE l'hkfant et du respect

Pensées le fameux passageoù, tout en exaltant les mérites de la géométrie, il se moque des géomètres, qui ne sont que géomètres, et les trouve ridictûes, faux et insupportables, à cause qu'ils veulent traiter géométriquement les choses fines.

Leibnilz a aussi exprimé son sentiment sur ce point, avec toute la gravité et l'élévation ordinaire de ses vues. Après avoir parlé de Fépoque où quelques auteurs célèbres tournèrent les esprits vers Tétude de la nature et des mathématiques, il ajoute :

« Ce n'est pas ici le lieu de faire connaître en quoi ce genre a d'étude me paraît aujourd'hui défectueux, et comment il « arrive que les disciples de quelques ans de ces grands « hommes, au milieu de tant de secours, ne font pourtant « nen de mémorable. Je me contente d'observer que, depuis a cette èpoqne^V étude de Vanti-quitéet lérudition solidesont « tombées dans une espèce de mépris. » (Lettre de Leîbnitz à M. HuET, évêque d'Avranches.)

Bûssuet était du même sentiment» et il l'exprimait à sa manière dans une lettre adressée, le 21 mai 1C87,à un jeune mathémaUcien :

« Croyez-moi, Monsieur, pour savoir delà physique et de « l'algèbre, et pour avoir même entendu quelques vérités « générales de la métaphysique, il ne s'ensuit pas pour cela « qu'on soit fort capable de prendre parti en matière de « théologie. »

Fénelon parlait encore plus ènergiquement : ^

« Défiez-vous, écrivait-il, des ensorcellements et des attraits « diaboliques de la géométrie. » T. V, page 514, Gorrespon- « dance.)

Il ne voulait pas que M. le duc de Bourgogne étudiât trop les mathématiques, de peur qu'elles ne lui fissent perdre un temps infini à des recherches vaines et ne le rendissent TROP PARTICULIER. (Correspondance, II* vol.. Mémoires sur l'Education du duc de Bourgogne.

QVi EST DU A LA LIBERTÉ DE SON INTELLlGEltCB. 203

Certes, après <le telles autorités et de telles raisons, on me permettra d'ajouter en Unissant:

C'est un grand malheur pour une nation lorsqu'un entraînement irréfléchi fait prédominer avant le temps les mathématiques dans les études de la jeunesse : si ces études réussissent, on aura peut-être un grand no mbre de géomètres exacts et d'ingénieurs utiles; mais un grand nombre aussi d'hommes médiocres ^ Une école spéciale passera pour la haute école des intelligences du pays ; on oubliera qu'il y a une justesse et une hauteur de vue profondément désirables dans la société humaine, et qui ne sont pas seulement la hauteur des mathématiques et' la justesse de la trigonométrie : toutes les ambitions, tous les efforts se tourneront de ce côté : chaque année, plusieurs milliers de jeunes intelligences de treize à dix-huit ans seront condamnés à interrompre toute Education intellectuelle et morale, tout développement de la pensée et de la parole, pour se dévouer uniquement à l'algèbre, à la géométrie : chaque année, on les

1 . La France en a déjh fait, tout au commencement de ce siècle, une première et déplorable expérieDce. Voici ce que vient d'en publier M. Â. Poirson, un des membres les plus éminents du carps enseignant :

o Ce nouveau plan d'enseignement public, où prédominaient les sciences « mathématiques, produisit les résultats les plus prompts, les plus déplo- « rablcs, et les plus faciles à constater. En six ans, Toa eut une jeunesse « presque entière d'une honteuse ignorance. Quelques écoles partîcu- « lières entretinrent encore, par exception, quelques faibles restes de « lumière; mais, sur tous les autres points de la France, elles s'éteigni- M reni. Eu 1800, les examens subis par les élèves des écoles spéciales « du gouvernement, arrivés au delà de leur vingtième année, apprirent « au pays épouvanté que des sujets prêts à entrer dans les fonctions « publiques se trovvaieot hors d'^t, par leurs eoDDaisstnces littéraires, • de rendre leurs idées, de s'expriiaer dans leur langue d'une manière « claire et correcte, de faire un rapport intelligible et sans fautes d'ortho- « graphe. Ce n'était plus seulement Tempire de rintelligenee qui était « menacé dans notre pays.... »

(Recueil des Lois et RègkïXienU tiur instruction publique, 1. 1", p. 37, 38, 46, il. — Exposé des motifs de la loi de 1802, par Fourcroy, t. II, p. 62.-- FouRCY, Histoire de V École polytechnique y p. 214.)

Page 1