‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 75 sur 122 · LIV. IV. — CH. IV. — DE L'ENFANT ET DU BESPECT · texte numérisé non relu

LIV. IV. — CH. IV. — DE L'ENFANT ET DU BESPECT

échapper des mains de tant d'héritiers indignes le patrimoine de richesse ou d'honneur qu'ils avaient reçu de leurs pères; c'est l'oisiveté qui, comme un ver rongeur, mine sourdement et fait enfin écrouler les fortunes établies en apparence sur les plus solides fondements, et prépare aux fils d'un père riche et considéré la détresse et le mépris pour tout héritage.

Et de là, chez de grandes nations, tant de nobles familles ruinées! tant de beaux noms tombés! De là ces races Illustres abaissées et quelquefois avilies, incapables de rien entendre, de rien gouverner, de rien établir, de rien perpétuer, et, au jour du péril public, de rien sauver! De là, ces antiques illustrations qui s'enveloppent peu à peu d'obscurité et disparaissent misérablement: et cela est, sans contredit, je n'hésite pas à le proclamer, une des malédictions les plus terribles qui puissent tomber sur une nation. Malheur aux peuples dont les grandes races s'abaissent et s'en vont!

Je heurte ici, je le sens, plus d'un préjugé, et mon langage peut paraître amer ; aussi veux-je donner à ma pnesée quelque développemeRîpour l'éclaircir; je touche à la partie la plus délicate, et, je le crois aussi, la plus importante de mon sujet.

Je le dirai d'abord sans détour et sans aucun ménagement pour les préventions du temps:

J'appelle grande famille, grande race, grand nom, ces familles, ces races, ces noms, que de mémorables services rendus au pays, à quelque époque que ce soit, ont fait historiques, qui ont conquis leur illustration par la gloire des armes dans les camps; par leur habileté dans les hautes négociations et dans le maniement des affaires politiques, et, par Téclat des talents et quelquefois du génie, dans les sciences, dans les lettres; enfin, dans la magistrature ou dans l'Église, par la sainteté des mœurs et la grandeur du caractère.

C'est la descendance de ces races qui constitue ce qui, dans la langue française, se nomme Iditiaissance, de laquelle M. Roy er-Collard disait : Une naissance illustre sera toujours une grandeur^ et le respect de la gloire passée prend sa source dans de nobles sentiments,

Uautorité de ce grave publiciste ne saurait être ici suspecte.

J'ajouterai encore, parmi les titres incontestables et incontestés qui font les grandes familles, \£l propriété du sol ou la richesse territoriale, à ce point où elle devient une force sociale.

Voilà ce que j'appelle les grandes familles, les grandes races d'un pays. Eh bien I je l'avouerai sans détour, ces grandes familles, je les aime, je les respecte, je les vénère, parce que j'aime, je respecte, je vénère les grands souvenirs et les grandes choses. Je ne sache pas une nation dont elles ne soient la force et la gloire, et qui n'ait une inclination naturelle à leur demander ses chefs, ses guerriers, ses ministres, ses premiers magistrats, ses administrateurs. Il y a là peut-être un préjugé, mais il est profond; et, sauf les temps de troubles où ce préjugé se tourne quelquefois en haine, on y revient toujours.

Dans les Républiques comme dans les Monarchies, chez les peuples anciens comme chez les nations modernes, les regards du peuple, au milieu des besoins ou des désastres publics, se tournent naturellement vers ces grandes et illustres familles, et c'est chez elles qu'on espère toujours trouver plus abondamment, plus sûrement, la science des affaires humaines, la sagesse de la vie politique, l'expérience, le dévoûment, la force, l'autorité, qui peuvent seuls gouverner, défendre, sauver un pays.

Je n'hésite pas à affirmer que nulle part ce préjugé, si c'en est un, n'a des racines plus profondes et n'exerce un plus irrésistible pouvoir qu'en France. On se tromperait étrangement, si on pensait que les révolutions se font par-

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