LIY. IV. — CH. IV. — DE L'BNFANT ET DU RESPECT
hésiter aux fiLs des grands noms, aux héritiers des grandes races : Chez une nation brillante, généreuse, où la gloire sera toujours une passion, et les souvenirs historiques une grandeur, tant que vous serez vous-mêmes dignes de vos grands noms, vous serez au premier rang; quoiqu'on dise d'en bas contre vous vous aurez la première place 1 La nation elle même vous la donnera! Toujours, à mérite égal, c'est vous qui remporterez; et, si la justice individuelle semble blessée par cette préférence, il y a une plus haute justice, la justice nationale, qui sera satisfaite!
Oui, un grand nom, soutenu par une grande Education, aura toujours, en France, une haute fortune ; et je suis heureux de le dire à l'honneur de notre temps : ici les nobles modèles ne nous manquent pas, même parmi nos jeunes contemporains.
Mais NE RIEN FAIRE au milicu de ce mouvemeut immense de toutes les classes qui tendent à s'améliorer, à s'ennoblir, à s'élever, à s'enrichir, par l'industrie, par le commerce, par l'agriculture, par les travaux de la vie politique : ne rien FAIRE c'est abdiquer, c'est s'anéantir! Ne pas comprendre que nous vivons dans des temps où il faut se faire pardonner sa fortune, quand on Ta reçue de ses pères ; autoriser les nouveaux venus de la société moderne à dire que les fils des grandes familles, au milieu du progrès universel, demeurent immobiles dans leurs préjugés de race, stationnaires dans leur fortune, rétrogrades dans leurs idées; qu'il ne
FONT RIEN ET NE VEULENT RIEN FAIRE. — C'CSt impOSSiblC !
Et ceux dont je parle ne voient-ils pas qu'au luxe et à l'oisiveté se joignent le partage des propriétés et régalité des héritages, pour les diminuer, les morceler, les dévorer? Pour plusieurs, hélas ! tout brille encore au dehors ; tout est déjà misère et ruine au dedans. Ne rien faire mais, au simple point de vue matériel, c'est l'anéantissement de la
seule chose par laquelle il y a encore quelque supériorité pour eux, la propriété !
Autrefois, ils avaient le glorieux privilège du service militaire ; ils étalent les premiers à guerroyer, à verser leur sang pour leur pays. Certes, c'était là quelque chose ; ils étaient grands par là !
Si la culture des esprits n'y gagnait point, le caractère s'y fortifiait. La générosité, le dévoûment héroïque et toutes les vertus guerrières qui ont fait de la nation française la première nation de l'Europe, s'y déployaient dans toute leur splendeur.
Aujourd'hui les choses sont changées : Tépée, la valeur, sont toujours d'un grand prix parmi nous ; mais toutes les mains peuvent prétendre à tenir l'épée. Le commandement des armées n'est plus un privilège ; comme la couronne de Philippe-Auguste, il est au plus digne. Et, d'ailleurs, la guerre s'en va: elle semble avoir obéi au mot de l'antiquité : cédant arma togœ ; elle cède la place aujourd'hui à l'industrie, au commerce, à la politique, à la science, aux arts : autant du moins que peut le dire la courte prévoyance humaine, c'est de ce côté que semble aujourd'hui l'avenir de l'Europe.
Repousser dédaigneusement loin de soi le grand commerce, la grande industrie, souvent la magistrature ellemême et la plupart des carrières publiques : est-ce préjugé ou raison? Ne se croire bon à nul autre emploi, à nulle autre gloire qu'à l'emploi et à la gloire des armes : est-ce justice et sagesse ?
Gênes, Venise, Carthage et Florence, ces grandes reines des mers, ces illustres dominatrices du commerce de l'Orient et de l'Occident, pensèrent autrement. La noblesse génoise, vénitienne et florentine n'a-t-ellepas élevé ses alliances aussi haut que les plus antiques maisons souveraines de l'Europe ? Cette expérience, ces exemples, ne sont-ils pas du
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Lf rîi/P.T-.v?. c'esî-i-iîre les Jockeys clubs, le boulevard des Ivilîens, !e jeu effréné, les foyers de spectacles, les c'^ev2i\. !fs cîiîens, l:-s cigares, les femmes, et des avilissemer.îs Tu'cn ne peut dire î
Voil les dé^-'orabîes conséquences de celle triste chose : SE r:e:t faire.
Mais le funeste préjugé qu'un homme comme il faut ne doit rien faire, ou du moins peut ne rien faire, n'est-il pas absolanxent le même préjugé qu'autrefois, lorsque les gentilshommes et les seigneurs prétendaient qu'ils ne devaient rien savoir, pas même lire et écrire; qu'ils n'étaientîaits que pour donner de bons et grands coups d'épée, et que la science et les lettres n'allaient bien qu'aux roturiers et aux clercs ?
Ce préjugé, qui avait au moins quelque chose d'énergique et de fier dans sa rudesse native, s'est perpétué plus qu'on ne pense dans les mœurs françaises, en perdant ce qu'il avait d'énergique. De là, autrefois, et un peu encore aujourd'hui, celte crainte de l'Education publique ; de là, tant de nobles enfants condamnés à l'Education particulière, c'està-dire trop souvent à la mollesse du caractère et à la médiocrité 4e l'esprit, sauf de rares et honorables exceptions.
J*ai OUÏ dire à un homme de grand sens cette remarquable parole :
Un gouvernement usurpateur et habile, qui voudrait se délivrer des grandes races et les déraciner du pays, pourrait se réduire à exiger que, par respect pour elles-mêmes, elles élevassent leurs enfants dans leur intérieur, seuls, loin de leurs semblables, dans l'horizon rétréci de TÉducation particulière et du précepteur privé.
Je n'hésite pas à le penser : c'a toujours été là le grand péril des races royales et des Éducations princières.
Bossuet en exprimait autrefois, au fils de Louis XIV, sa pensée en ces termes :
« Ce qui fait que les hommes de condition, s'ils n'y pren- « nent sérieusement garde, tombent facilement dans la pa- « resse et dans une espèce de langueur, c'est l'abondance « où ils naissent. Le besoin éveille les autres hommes, et le « soin de leur fortune les sollicite sans cesse au travail. Eux, « à qui les biens nécessaires non-seulement pour la vie, « mais pour le plaisir et pour la grandeur, se présentent « d'eux-mêmes, ils n'ont rien à gagner par le travail. Mais « il ne faut pas croire que la sagesse vous vienne avec la « même facilité, et sans que vous y travailliez sérieusement. « Il n'est pas en notre pouvoir devons mettre dans Tcsprit « ce qui sert à cultiver la raison et la vertu, pendant que « vous ne ferez rien. Il faut donc vous exciter vous-mêmes, a vous appliquer et travailler, afin que la raison s'élève en « vous. Ce doit être là toute votre occupation ; vous n'avez « que cela à faire et à penser. N'êtes-vous pas trop heureux « que les choses soient disposées de sorte que les autres « travaux ne vous regardent pas, et que vous ayez unique- « ment à cultiver votre esprit, àformer votre intelligence ? »
Louis XIV, qui avait connu par sa propre expérience tout le malheur d'une Education négligée, avait voulu en épargner le péril à son fils et à ses petits-fils ; et il avait tracé
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lui-môme, avec une admirable sévérité, la règle du travail pour le grand Dauphin.
Voici ce que Bossuet en écrivait au pape Innocent XII : « La loi que le Roi imposa aux études fut de ne laisser « passer aucun jour sans étudier. Il jugea qu'il y a bien de « la différence entre demeurer tout le jour sans travailler et « prendre quelques divertissements pour relâcher l'esprit. « Il faut qu'un enfant joue et se réjouisse : cela l'excite ; « mais il ne faut pas l'abandonner de telle sorte au jeu et au « plaisir, qu'on ne le rappelle chaque jour à des choses plus « sérieuses, dont l'étude serait languissante si elle était trop « interrompue. Gomme toute la vie des princes est occupée, « et qu'aucun de leurs jours n'est exempt de grands soins, « il est bon de les exercer dès l'enfance à ce qu'il y a de « plus sérieux, et de les y faire appliquer chaque jour pen- « dant quelques heures, afin que leur esprit soit déjà rom- « pu au travail, et tout accoutumé aux choses graves, lors- « qu'on les met dans les affaires ^ »
Si javais donc des conseils à donner aux anciennes familles qui restent encore à la France, je leur dirais : Ne craignez pas ce qui est la bénédiction du Ciel ; ayez un grand nombre d'enfants : des fils nombreux sont la richesse de leur père, de leur nom, et de leur famille !
Mariez-les bien ; donnez>leur des femmes d'une santé ferme et d'une piété sincère ; faites des mariages dignes, féconds, sans tache; des alliances irréprochables, desquelles naisse une race saine et pure.
Elevez vos fils fortement : donnez-leur à tous une solide et brillante Education, et ouvrez-leur ensuite une carrière ; et, quand même l'égalité des partages ne laisserait à cba* cun d'eux qu'une fortune médiocre, ils seront grands et