‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 83 sur 122 · LIV. IV.— CH. V.— RIEN ICI-BAS NE SE FAIT A L'AVENTURE · texte numérisé non relu

LIV. IV.— CH. V.— RIEN ICI-BAS NE SE FAIT A L'AVENTURE

« occupé votre pensée; ils sont directement attestés par de « nombreuses et déjà anciennes réclamations publiques et « privées; ils se révèlent indirectement dans les efforts ten- « tés depuis vingt ans, pour apporter à notre système d'ins- < truction secondaire des modificalions qui satisfassent à ce a besoin de notre état social.

ce Ils ont tous été^ je ne dirai pas vains, mais iusuffi- « sants. »

M. Virey parlait comme M. Guizot: il n'y avait alors qu'une voix pour proclamer les immenses périls de l'enseignement uniforme et de l'Éducation contrainte:

« Chaque année donc continueront de sortir de nos collé- « ges ces légions de jeunes lettrés, pour envahir tous les a rangs, frappant à toutes les portes, encombrant l'adminis* (( tration et tous les emplois, prêts à renverser môme de « leurs prétentions ambitieuses les barrières que la société « ou les positions acquises'leur imposent ; déversant partout a une acre polémique dans les journaux et les réunions port litiques. De| là cette guerre sourde, ces combats à outrance, « minantlesenlraillesmômesdenotre corps social, qui entrea tiennent le feu secret des mécontentements, l'ardeur fébrile « des révoltes, et peut-être toutes les incertitudes de notre « avenir. Ces angoisses, Messieurs, nous les créons, nous « les fomentons nous-mêmes. De là, tant d'esprits sans carte rière tracée, souvent égarés par la présomption si nalu- « relie au jeune âge, et, ce qui est pis quelquefois, sans au- « cune Education civile ou religieuse capable de lui servir « de contre-poids.

« Travaillées par un triste scepticisme, ces masses, dè- « pourvues de croyances religieuses, trahissent leur malaise « secret; elles ne connaissent d*autres droits que la force, « d'autres titres que la victoire, d'autres biens que la for- « tune. »

"•naux disait aussi, au nom de sa longue expérience :

« Cinquante ans d'existence commerciale et manufacturière « m'ont mis plus d'une fois à même de réfléchir sur la malce heureuse situation des jeunes gens sortant du collège, qui « me demandaient, ou pour qui les parents sollicitaient des « places, et dont je ne pouvais satisfaire les demandes. Com-

« BIEN n'en AI-JE pas VUS SE FRAPPER LE FRONT DE DÉSESPOIR I »

Certes, il est impossible de s'exprimer sur ces graves périls en termes plus énergiques et plus effrayants.

Mais enfin, où était, où est encore la racine du mal qui soulevait de si douloureuses plaintes et de si amers gémissements ? où faut-il voir la cause réelle, profonde, des effets signalés avec une si éloquente vérité? quel est le mal certain qu'on déplore? où faut-il porter le remède? qu'y a-t-il au fond de tout cela?

Je l'ai dit en d'autres temps, je ne le dirai plus aujourd'hui : le temps des pénibles controverses est fini. D'ailleurs, le mal est connu et on essaye enfin de le guérir. 11 ne s'agit plus de discuter. Il n'est plus heureusement question que de travailler tous ensemble et de concert au bien commun ; d'y travailler partout à la fois, s'il est possible ; d'y travailler avec un persévérant courage. La tâche du présent n'est pas de récriminer contre un passé malheureux : ce qu'il faut, c'est de préparer un meilleur avenir, en offrant, dans la liberté généreuse d'une loyale et féconde concurrence, à la jiSunesse française les secours variés dont elle a besoin : c'est-à-dire toutes les diverses sortes de bonne Education que réclament depuis si longtemps la diversité des carrières, la conscience des. pères de famille, les vœux de la Religion et les malheurs de la France !

Lmi CU.UTÎÏE

DIS nîTZ23ES SaaTEî DÉaTTCATIQH

tIAPITÎLS PRIÏlIâ

Se l^fancatig» engtielle et de rîdacatiaa profesnoiiBelle.

LTorv^ATioN n'fîftt qac rachèvement de l'homme selon le plan lrac/î par la Providence ; nous l'avons vu. Celle œuvre »*accomplilpar le développement élev6, libre, généreux de tante» le» faculUî» physique», inlellecluelles, morales et rellgleuRes de l'enfant ; c'est par là qu'elle devient pour lui la pr/;parallon éloignée, mais essentielle, à tous les devoirs qu'il aura à remplir plus tard sur la terre.

Mal», fi côté de ce but général, de cette préparation éloignéo, riCducalion doit se proposer un autre but, un but spécial: nllo doit offrir b l'homme une préparation prochaine nt immédlnto h m vocation sociale.

Tout Individu doit travailler d'abord à devenir un homme honnélonl tntelligont> habile et vertueux : c'est sa ûu commuuo, généralo, nécossairo. Mais, de plus, il a toujours une voonUon Rpéclalo, on vertu de laquelle il est appelé à rem-

en. l". — DE L EDUCATION ESSENTIELLE. ?t35

plir telle ou telle fonction dans la société humaine. Outre l'Education générale et essentielle qui forme l'homme avant tout, qui l'initie de loin à toutes choses, qui développe en lui et élève les facultés générales de sa nature et en fait par là un homme digne de ce nom, il doit donc y avoir l'Education spéciale et professioniielle qui forme aussi le citoyen et le prépare à servir sa patrie dans telle ou telle profession, par laquelle il devra atteindre sa fin particulière et se rendre, en même temps, utile à ses semblables.

L'Education, envisagée quant au but, au résultat général ou particulier qu'elle doit atteindre, se partage donc :

En Êdtœaiion générale et essentielle^ qui forme l'homme, l'homme avant tout, quelquefois concurremment avec son état et sa profession, mais quelquefois aussi indépendamment de cette profession, de cet état;

Et en Éducation spéciale et professionnelle^ qui forme l'homme social, l'architecte, le militaire, etc.

Ces deux genres d'Education sont d'une égale importance pour l'homme.

L'une lui donne toute la dignité, toute la force de sa nature, l'élève au-dessus de tout en ce monde, le rend capable d'atteindre sa fin la plus haute dans un monde meilleur, en même temps qu'elle le rend plus habile et plus fort ici-bas. L'autre le cultive en vue de sa vocation sur la terre et de sa place dans-la société, l'y prépare directement et le fait entrer ainsi avec fermeté dans les voies providentielles que Dieu a tracées pour lui, comme un chemin spécial vers le but suprême et définitif. Ces deux Educations ne sont pas opposées Tune à l'autre; bien au contraire, elles se fortifient, se perfectionnent, s'achèvent l'une par l'autre.

Négliger l'une au profit de l'autre, ce serait les affaiblir, ce serait souvent les ruiner toutes deux à la fois.

Et, cependant, faute d'apercevoir la force mutuelle qu'elles se prêtent et les droits importants que chacune d'elles ré-

clame avec une égale justice, rien n'est plus conomun que de les entendre déprécier ou bien exalter exclusivement aux dépens Tune de l'autre, comme si elles devaient se nuire par leur alliance.

Les uns^ convaincus avec raison du besoin de former des hommes spéciaux, font bon marché de cette Education générale qui ne mène à rien de positif, selon eux, et ne voient d'utile que VEducation professionnelle.

Les autres, attachés à VEducation essentielle comme à ' une tradition respectable du passé, et convaincus qu'il faut avant tout former des hommes, laissent de côté et négligent avec grand tort toute préparation spéciale à la profession.

Les uns et les autres se trompent gravement, et leurs vues manquent ici d'intelligence et d'étendue.

Je ne me lasse pas de le redire : l'œuvre de l'Education humaine est une œuvre simple, mais multiple dans la féconde puissance de son unité; essentiellement variée dans ses formes et dans ses moyens, comme dans son but : elle doit subir des conditions diverses de temps, de lieu, de méthodes, selon les divers âges, selon les diverses natures,i&ais aussi selon les divers états^ selon les diverses professions : en nu mot, il doit y avoir des Educations variées, comme il y a, des natures et des vocations différentes. Ces diverses Educations ne tendent qu'à un seul et même résultat, qui est de lendr^ chaque homme apte à sa vocation, comme les vocations elles-mêmes les plus diverses n'ont qu'un but : c^$t de mettre chaque homme à sa place en ce monda.

it. Guizot écrivait, il y a quelques années, ces tristes paroles : La société offre Vima^e du chaos! et il en donnait la vrai^ faison ; chaque chose, chaque homme, n'y est point à sa)place : et il n'y a pas une place convenable pour chaque homme et pour chaque chose.

Qui a créé parmi nous cet épouvantable état de société?

CH. !«'. — DE L'ÉDUCATION ESSENTIELLE. 2"j7

qui a fait ce mal en France depuis cinquante années? — L'Éducation I II n'y a plus qu'une voix pour le redire.

L'Éducation, sans aucun doute, doit s'appliquer surtout à former l'homme et cultiver toutes les facultés qui constituent dans l'enfant la nature, la dignité humaine : et voilà d'abord ce qu'elle a trop souvent négligé. Mais évidemment ce n'est pas tout : l'œuvre serait imparfaite si elle ne préparait pas l'homme aux diverses fonctions sociales que sa naissance, ses aptitudes ou ses goûis, sa vocation ou sa fortune, l'appelleront à remplir dans la société, pendant sa vie sur la terre.

En un mot, je le répète, et j'y insiste : il doit y avoir pour tous une Éducation générale et essentielle qui forme l'homme avant tout, et le prépare de loin à toutes choses ; il doit y avoir une Education spéciale et professionnelle qui forme aussi le citoyen et le prépare à servir sa patrie dans les diverses fonctions sociales.

L'Education serait profondément en défaut, si elle négligeait une de ces deux grandes obligations, si elle sacrifiait Tune à l'autre ; si, par exemple, elle se bornait à former l'homme en général, sans tenir compte de ses aptitudes particulières et de sa vocation, sans le préparer immédiatement à ce qu'il devra être un jour dans le monde.

Elle manquerait aussi gravement à l'homme, et le trahirait évidemment, si elle ne tenait pas compte de sa destination spéciale^ particulière^ professionnelle^ en même temps que du fond de sa nature et de sa destination générale et essentielle.

Cette Education spéciale et professionnelle^ envisagée quant à la position sociale présumée de l'individu, et, par conséquent, quant aux divers degrés d'étendue et de perfection qu'elle doit atteindre pour s'accommoder convenablement aux diverses classes, aux divers états de la société, se subdivise à son tour en autant d'Education diverses qu'il

y a de professions différentes, on au moîDS de spécialités principales.

Il ne saurait encore s'agir ici des espèces particulières ; puisque ce n'est pas de l'apprentissage ou de l'instruction technique qu'il est question, mais de l'Education, qui a nécessairement quelque cbose de général.

Nous avons donc distingué avec raison ;

4» L'Éducation populaire^ pour les professions ouvrières et agricoles ;

2« L'Éducation intermédiaire^ pour les professions industrielles et commerciales ;

3® La haute Education littéraire, pour les fonctions supérieures de la Société, et notamment pour ce qui se nomme les professions libérales.

Malgré les préjugés du temps, je crois devoir ajouter que les nations qui sont gouvernées par des princes ont droit d'exiger pour eux quelque chose de plus haut encore, pour qu'ils soient élevés convenablement à la grandeur de leurs destinées et de leurs devoirs. Il faut, qui pourrait le nier ? que l'Éducation la plus forte et la plus grande les fasse hommes et princes dignes de ce nom. 11 faut que la plus noble et la plus généreuse culture soit donnée aux rejetons de ces races royales, qui ont été choisies dans un si mystérieux dessein de la Providence pour gouverner le monde, et qui, malgré la violence des révolutions, semblent tenir encore dans les destinées de l'Europe moderne une si large place, que les supprimer ou les changer, c'est changer toute la face des choses humaines.

Nos ancêtres l'avaient bien compris, lorsqu'ils donnèrent au monde ce grand spectacle de l'Education d'un seul, faite par un Bossuet, par un Fénelon !

C'est ainsi qu'on avait vu le grand Arsène élever le fils de Thèodose, et que, plus anciennement encore, Quintilien avait préparé pour l'empire les petits-neveux, peut-être

chrétiens, de Domitien ; et Aristote, pour la conquête du monde, le fils du roi de Macédoine.

En parlant des diverses professions, j'ai laissé tomber de ma plume le nom de professions libérales. 11 y a donc des professions libérales et d'autres qui ne le sont pas, ou qui le sont moins. Cette distinction est très-ancienne, et, en prenant ici le mot libérale dans son sens technique et simple, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de beaucoup de paroles pour justifier l'emploi qu'on eu a fait.

La langue populaire elle-même a distingué ici ce qui doit rôlre. Les métiers et les arts sont choses et noms divers : et parmi les arts on appelle arts libéraux, par opposition aux arts mécaniques^ ceux qui appartiennent uniquement à l'esprit, et aussi ceux où l'esprit a plus de part que le travail des mains.

Je suis convaincu, d'ailleurs, qu'il y a à cette distinction une origine plus haute et plus morale que celle qu'on lui assigne communément. A Dieu ne plaise que je veuille déprécier les professions manuelles et ouvrières, industrielles et commerciales ! On peut s'y ennoblir assurément et s'y élever ; on peut y devenir aussi grand, aussi sublime que dans les autres professions ; et cependant on ne peut méconnaître qu'il y a au fond de l'occupation agricole, industrielle, commerciale, une pensée moins haute, une pensée de profit et d'avantage personnel, qui est parfaitement juste, honnête, consciencieuse, mais qui n'est pas une pensée proprement libérale.

Voyez, au contraire, l'artiste bâtissant Saint-Pierre de Rome, Notre-Dame de Paris, ou couvrant de ses .peintures les voûtes du Vatican ; voyez l'avocat défendant la faiblesse ou l'innocence contre une injuste agression ; l'homme habile dans l'art de guérir, attentif et recueilli près du lit d'un malade, consultant la douleur et lui arrachant son secret :

la pensée du profit et de l'avantage personnel peut bien se rencontrer là aussi; mais elle ne vient pas, elle ne doit pas venir la première, elle ne vient que loin, bien loin après ridée du beau que le grand artiste aspire à réaliser ; après la pensée de la justice dont l'avocat cherche le triomphe ; après l'espérance de la vie que le médecin veut sauver ; après les belles et pures méditations qui ont préparé leurs nobles travaux. En un mot, d'un côié, c'est Je sentiment d'un juste profit qui l'emporte; de l'autre, c'est d'abord l'enthousiasme, le dévoûment, la générosité.

Il y a donc ici entre les professions libérales et celles qui ne le sont pas, ou qui le sont moins, une distinction non de vanité, mais de raison 1 une distinction fondée sur la nature des hommes et des choses.

J'admets donc celte distinction, quand il est question des professions; et toutefois, je me hâte de l'ajouter, je ne crois pas, je n'ai jamais cru devoir l'admettre, quand il est question de l'Éducation, laquelle est, comme je J'ai déjh fait observer, bien différente de l'apprentissage.

Je ne donne spécialement à aucune des Educations diverses que j'ai nommées le nom d'Education libérale.

Cette distinction, ici, aurait, à mon sens, quelque chose d'odiexxiL et même de faux.

Les maîtres de la langue française ont défini l'Education libérale celle qui est propre a former l'esprit et le cœur. *.

En ce sens, toute Education humaine est essentiellement une Education libérale,

La distinction qui restreindrait ce nom à certaines sortes d'Éducation blesserait la dignité de l'homme et méconnaîtrait la grandeur surnaturelle ajoutée par l'Evangile à sa grandeur naturelle ; elle méconnaîtrait aussi le vrai but de toute Education, et ne serait, du reste, qu'une tradition

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