IV. — DB L^ÉDUCATION POPULAIRE
Ce que je redoute par-dessus tout dans rinstruclion populaire, c'est la médiocrité savante : ce demi-savoir insolent est mille lois pire que Fignorance, parce qu'il y ajoute l'orgueil et la présomption. Quand Tirréligion, quand un philosophisme impur et grossier vient s'y joindre, et cela arrive presque toujours, je ne sache rien alors de plus hideux et de plus redoutable à l'état social : qui ne le comprend enfin?
C'est pour prévenir de pareils maux, c'est dans le sentiment de son profond et immortel amour pour le peuple, et aussi dans sa hauie et prévoyante sollicitude pour la société tout entière, que l'Église s'est toujours dévouée, avec un soin religieux, à l'Éducation populaire. La première, elle Ta essayée dans le monde, et seule encore elle la fait avec succès; les instituteurs que l'Église envoie aux peuples sont les apôtres de la vertu, les consolateurs des affligés, les pères des pauvres, et tout à la fois les plus habiles maîtres que Ton connaisse. C'est à eux, et à eux seuls, qu'il est encore donné, au milieu du redoutable malaise des classes populaires, de prêcher, avec vérité et avec fruit, à ces pauvres, la patience et le travail ; à ces enfants, l'obéissance et le respect; à ces jeunes ouvriers fatigués de la chaleur du jour, la résignation et l'espérance. Mais ils ont en même temps, reçu du Ciel, je ne sais quelle grâce merveilleuse, je ne sais quel instinct populaire qui leur fait trouver pour ces pauvres enfants le secret des méthodes instructives les plus puissantes et les plus simples, les plus attrayantes et les plus fécondes.
J'ai» souvent observé de près les élèves formés par l'ensei" gnement des Écoles chrétiennes, et, je dois l'avouer, j'ai été quelqnefois jeté dans un profond attendrissement, à la vue de ces entants et du sage et admirable développement de leur esprit. Je ne crains pas de le dire: leur Éducation intellectuelle, quoique circonscrite comme elle devait l'être, avait quelque chose de parfait et d'achevé ; leur instruction était
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si vive et si forte, qu'on ne voyait pas ses bornes,, même dans un horizon donné. Ces jeunes esprits s'élançaient toujours, et après plusieurs heures d'entretien^ nous les quittions sans avoir rencontré les limites de leur intelligence.
Certes, je ne les plaignais pas de n'être point instruits dansées arts frivoles qui amusent les loisirs du riche et amollissent sa vie ; je ne les plaignais point d'ignorer les lettres savantes, où la médiocrité est si facile et la nullité si déplo^ rable. Mais, quand je les voyais fixer avec tant d'ardeur leurs regards et la légèreté de leur âge sur des livres pieux et instructifs; quand je les entendais redire avec tant d'intelligence les leçons de l'histoire saintQ, de la géographie, de l'orthographe et de l'analyse grammaticale ; quand je les voyais tracer avec une écriture si ferme les préceptes d/C l'Evangile et les leçons de la vertu, ou cultiver d'une main si sûre les premiers arts du dessin linéaire; quand je les entendais h're avec goût, chanter avec méthode, et répoadre sur toutes ces choses avec une simplicité si aimabie et une si modeste assurance, je disais en mon cœur : Enfants, soyez bénis! bénis, vous et vos maîtres ; bénis, vous et la Religion qui vous-élève!
Et je me souviens qu'en ce moment un des premiers magistrats de la capitale, témoin comme moi de ces simples merveilles, médisait avec étonnement : Mais ces etifants sont plus et mieux instruits que la guande majorité de ceux qui sortent de nos collèges après dix ans d'études ! — Cela était vrai ?
Aussi, maintenant qu'il est manifestement impossible d'accuser les instituteurs religieux du peuple de vouloir lui refuser rinstruction, on élève un autre reproche : on se récrie contre la multiplicité des connaisances enseignées dans les Écoles chrétiennes de l'enfance.
Il faut avouer que c'est une étrange accusation! d'autant plus étrange, qu'à une autre époque on tenaii un langage
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bien différent? Qui ne se souvient encore aujourd'hui du dédain arec lequel on parlait autrefois des Écoles chrétiennes 6t des Frères Ignorantins ?
Eh bien ! les Frères Ignorantins ont eu le courage héroïque de résister à ces injustes et cruelles dérisions, ce qui ne les a pas empêchés de se proportionner, comme ils Ton t toujours fait, aux justes exigences de la société qu'ils devaient élever. Ils ont élargi le cercle de leur instruction, quand les besoins du temps Font voulu; mais, en même temps, ils ont sagement repoussé les exagérations. D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas : si aujourd'hui leur enseignement méritait le reproche d'une éteadu inraiodérée, ce ne serait pas eux, mais l'ancienne loi sur l'enseignement primaire, qu'il faudrait en accuser. Mais, encore une fois, qu'on se rassure ; leur sagesse et leur expérience ont su neutraliser les conséquences des principes dangereux qu'une législation imprudente arait introduits.
Nous reconnaissons néanmoins qu'il y a là un grand péril d'ealraînement; mais nous avons la confiance que ces religieux instituteurs ne se laissero&t pas entraîner à cette pente funeste : nous en avons pour garant l'esprit et les motifis qui inspirent leur dévoûment.
Ce serait peut-être ici le lieu d'examiner à quel degré Finslruction est bonne et utile pour le peuple.
Je ne le ferai pas : je crois, du moins, les développements superflus; car, malgré les calomnies dont on l'a pounSuivie, l'Église n'a jamais hésité sur ce point; et pendant que ses ennemis élevaient leurs clameurs, elle continuait, avec un dévoûment infatigable et silencieux^ ses nides et pénibles travaux en faveur de l'enseignement populaire.
L'évidence a d'ailleurs convaincu les hommes sincères; si j'ajoute quelques mots, c'est pour éclairer d'anciens adversaires qui, effrayés par les révélations des statistiques criminelles, ont aujourd'hui changé de rôle^ et nous accuseraient volontiers de faire trop pour le l'instruelion du peuple.
Je leur répondrai par un seul fait :
S'il y a un peuple en Europe qui soit à Tabri de tous soupçons pour la sincérité et la ferveur de sa foi, pour la pureté de ses mœurs, pour la probité de son caractère, pour son attachement à la famille, au foyer domestique et à la patrie, c'est, sans contredit, le peuple de Savoie.
Eh bien! ce qu'on ignore trop, c'est rétat extraordinairement avancé dans lequel se trouve ce peuple, sous le rapport de rinstruction : je parle d'après un témoignage certain, authentique. Dans les deux diocèses les plus montagneux et les plus pauvres de ce pays, voici les résultats qui ont été constatés : dans le diocèse de Tarentaise, sur cent enfants, il y en a quatre-vingt-sept qui savent lire; dans le diocèse de Maurienne, c'est quatre-vingt-trois sur cent».
Voilà le fait dans toute sa simplicité, mais aussi dans toute sa rigueur; voilà ce que l'instruction fait pour le peuple, quand la Religion la donne •.
Si Ton veut savoir maintenant ce que peut rinstruction seule, abandonnée à elle-même et séparée de la Religion, qu'on regarde le déplorable état moral de quelques-uns de nos départements, justement renommés d'ailleurs comme les plus instruits.
Mais, chose touchante .et merveilleuse, et qui prouve la puissance dé la Religion en même temps que la nécessité de son action ! la Religion peut, quand il le faut, se passer de rinstruction : ce qu'elle sait faire avec elle, elle le peut encore sans elle I
Il y a en Europe une autre contrée, dont le nom rappelle avec les plus grandes infortunes la plus héroïque fidélité à la foi : c'est Tlrlande. Accablée par des lois oppressives et ly-
1. Nous avons emprunté ces chiffres & un très-remarquable Mémoire, la à la Société académique de Savoie par Monseigneur Billet, archevêque de Ghambérie.
s. Dans tous les diocèses de Savoie, ce sont les jeunes vicaires qui font l'école, sous la direction du curé, avec le titre de vicaires régents.
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ranniques, elle est restée trop longtemps dans Tignorance. Eh bien! que sont devenues chez le peuple irlandais les vertus sociales? Je ne crains pas d'affirmer qu'il n'y a pas de nation où elles soient plus fidèlement pratiquées. On se rappelle les désastres de la dernière famine qui a désolé ce pays, les horribles tentations que ces calamités devaient mettre dans le cœur de toutes ces malheureuses populations : voici cependant ce que je lis dans un rapport écrit et publié, à cette époque, par la Société de Saint- Vincent de Paul :
« L'Irlandais est courageux, patient, résigné, et surtout « d'une charité à toute épreuve, mais aussi il est entouré a des ministres de son culte et des objets matériels qui lui a rappellent sans cesse et sa foi et les défenses qu'elle im- « pose. C'est là tout le secret de la magnanimité irlandaise. « Les Irlandais meurent par milliers, mais ils ne volent pas, « ils ne dévastent pas, ils ne troublent pas Tordre public. « Leur détresse est immense, sans doute; mais il est un « malheur qui ne leur est pas encore arrivé, et qui, avec la « grâce de Dieu ne leur arrivera jamais, ce serait celui
« d' AVILIR LEUR INFORTUNE. »
Oui, c'est l'irréligion, c'est l'impiété qui avilit les peuples. C'est la Religion, et la Religion seule, qui apprend aux nations opprimées à honorer leurs malheurs, comme elle apprend aux nations heureuses à ne pas abuser de leur prospérité! Quand donc comprendra-t on enfin ce que l'Éducation religieuse doit faire et ce qu'elle fait pour les peuples? Nous essayerons de l'indiquer dans le chapitre suivant.
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CïïAPITfiE V Bb rËducation populaire.