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CHAPITRE III

De l'Enfant et du respect qui est dû à la liberté de sa volonté.

J'ai signalé les graves dangers de la contrainte intellectuelle : les dangers de la contrainte morale sont plus redoutables encore.

Certes, il ne semble guère que ce soit dans un pays et dans un siècle comme les nôtres que la liberté morale de la jeunesse puisse être sérieusement menacée. Toutefois,

qu'on ne se hâte pas de se fier aux apparences, on s'y tromperait peut-être cruellement : il y a ici bien des erreurs possibles; et j'en ai vu des conséquences si désastreuses, qu'on me permettra tout au moins de les signaler rapidement.

Je le dirai d'abord : les meilleures Éducations, les plus soignées, les mieux faites, ont toujours eu ici à se précautionner contre elles-mêmes.

Que voit-on, en effet, dans la plupart des Éducations, dit Fénelon ? Nulle liberté^ nul enjouement^ toujours leçons^ silence^ posture gênée, correction et menaces. On demande souvent aux enfants^ ajoutait-il, une exactitude et un sérieux dont ceux qui V exigent seraient incapables. Ceux qui gouvernent les enfants^ disait-il encore, ne leur pardonnent rien et se pardonnent tout à eux-mêmes.

On le comprend donc, ce n'est pas ici une dissertation oiseuse : rien n'est plus pratique, rien n'est plus important; et je crois utile de rappeler, en ce moment, les principes qui dominent la question.

Si l'Éducation, comme nous l'avons vu, est essentiellement l'œuvre de l'autorité et du respect, c'est essentiellement aussi l'œuvre de la liberté humaine ; mais c'est surtout l'Éducation religieuse et morale qui n'est pas, qui ne peut jamais être l'œuvre de la contrainte et de la violence.

Sans doute, il faut que l'autorité soit au fond toujours grave et forte; mais il faut aussi que son action ait toujours quelque chose de doux et de souple, selon l'admirable expression des saints livres : Attingens ad fmem fortiter, suaviterque disponens omnia.

Platon parle quelque part des fils divers qui doivent enchaîner notre vie. Il y en a de fer, dit-il, qui sont roides et durs, mais il y en a un qui est d'or et plein de douceur : c'est le fil de la raison. Je dirai volontiers que l'Éducation doit avoir la souplesse et la force d'une chaîne d'or, qui laisse à

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celui qu'elle retient la liberté de ses mouvements, et ne se fasse sentir à lui qu'au moment périlleux où il pourrait s'éloigner du bien ou se précipiter dans le mal.

Sans doute il faut que l'Éducation morale excite les enfants, mais sans leur faire violence. Il faut qu'elle les retienne, mais sans les contraindre : en un mot, il faut que les enfants soient libres, sous l'action puissante, active et vigilante de l'Éducation. Il faut savoir décider, contenir, arrêter ou diriger leur volonté, former leur conscience et leur cœur; mais sans forcer, sans altérer leur nature. C'est ce que Quintilien exprimait autrefois par cette parole : Studlum discendi^ voluntate^ quce cogi nonpotest^ constat.

U étude., la vertu, V Education, dépendent uniquement de la volonté qui ne souffre pas de contrainte.

Il faut leur faire vouloir, leur faire choisir, leur faire aimer librement le bien, le vrai, le juste, l'honnête, le grand : je dis librement; car on n'aime, dit Fénelon, qu'autant qu'il plaît d'aimer. Pour cela, il faut entrer au fond du cœur de ces enfants, il faut en avoir la clef, il faut en remuer tous les ressorts, il faut les persuader; il faut une douce insinuation et des soins paternels ; il faut être un père, il faut être une mère ; il faut en un mot, le grand art de l'Éducation des âmes, ([ui est de se faire aimer et de gagner la confiance, pour parvenir à la persuasion.

Il faut comprendre que toute indignation, toute impatience, toute dureté, toute rigueur est antipathique à cette œuvre : l'autorité sèche et absolue, la discipline militaire, la force matérielle, dont je parlais naguère, n'en viendront jamais à bout.

Ah ! sans doute, comme le disait encore Fénelon, il est plus facile de reprendre que de persuader, il est bien plus court de menacer que d'instruire ; il est plus commode à la hauteur et à l'impatience humaines de frapper sur ceux qui résistent que de les plier doucement à la voix de la raison ;

mais qu'arrive-l-il alors? Chacun se tait, chacun souffre, chacun se déguise, chacun agit et paraît vouloir; mais rien n'est vrai, rien n'est réel, rien n'est sincère. L'Éducation morale est absente. On supporte impatiemment la violence, et en la supportant on la hait, et elle est effectivement haïssable; et que deviennent alors l'autorité et le respect?

Fénelon avait un si profond, un si délicat ménagement pour les enfants, pour la liberté comme pour la dignité de leur nature, qu'il voulait non-seulement qu'on n'agît pas de force avec eux, mais même qu'on discutât souvent leurs raisons, qu'on les fît parler sur les besoins de leur Éducation; pour éprouver leur discernement et pour leur faire goûter les choses qu'on veut qu'ils fassent.

Et n'est-il pas, en effet, manifeste que ce qu'ils font sans le goûter et sans le vouloir, que ce qu'ils font par force ne leur profite point, et le plus souvent leur fait mal, comme ce qu'on les oblige à manger sans faim et qui les dégoûte.

Il n'y a que ce qu'ils acceptent avec amour, que ce qui entre naturellement dans leur esprit et dans leur cœur, qui nourrisse véritablement leur âme, qui se change en leur propre substance, qui devienne, si j'ose le dire, leur esprit et leur cœur.

Le seul vrai but de l'Éducation morale, c'est de persuader les esprits et les cœurs, et de les élever par l'amour sincère de la vertu. Gomment peut-on espérer de parvenir à ce but parla force matérielle, par la crainte servile, par l'autorité impérieuse?

Non : si on veut rendre les enfants raisonnables, il faut leur parler raison, et ils l'entendent ; si on veut les rendre vertueux, il faut agir de confiance avec eux, et ils en sont touchés, reconnaissants,joyeux. Fénelon allait jusqu'à dire : Il faut que la joie et la confiance soient leurs dispositions ordinaires. En effet, une âme menée par la crainte est toujours une âme faible ; la crainte ne fera jamais que des Édu-

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rations gênées, et par conséquent superficielles. La plupart des enfants qiCon a élevés de la sorte sont encore à recorwr^ mencer, quand leur Education semble finie. Après dix ans, rien n'est fait. ^

On s'effraye quelquefois des enfants vifs et turbulents : pour moi, ils ne m'ont jamais inspiré de crainte. J'avais bien plus peur de ceux que je nommais des eaux dormantes.

Après les expériences dont j'ai parlé au chapitre des Enfants gâtés., on sera peut-être moins étonné de ce que je vais dire. La vérité est que je n'aimais pas les enfants qui n'avaient jamais fait usage de leur liberté contre moi; c'étaient ceux-là qui m'inquiétaient, c'était pour eux que je redoutais les incertitudes de l'avenir et l'éveil des passions encore assoupies !

Quelle faute c'est de ne pouvoir rien souffrir des enfants !

Laisser donc jouer un en/awi, disait autrefois Fénelon, avec une certaine vivacité d'humeur, à ces parents, à ces instituteurs impatients qui reprochent toujours à leurs élèves de faire trop de bruit.

Mais ne comprenez-vous pas que cet âge a besoin, avant tout, de bruit, d'espace, de soleil, de mouvement ? Il suffit de les voir pour le comprendre ; c'est leur nature, c'est leur vie. Donnez-leur donc une vaste cour, des jardins, des promenades : autrement, vous les mettez au supplice. Faites disparaître les murailles et les barrières ; c'est à la campagne, au milieu des champs et de la verdure que devraient être élevés les enfants.

N'est-il pas étonnant qu'ils puissent se décider, chaque jour, à dix ou onze heures de travail et d'immobilité? Au moins ne leur disputez pas la liberté de leurs délassements. Regardez-les alors : ils font plaisir avoir : car c'est la liberté même, la plus vive et la plus aimable, et aussi la plus innocente. Ils sont contents, pourvu qu'ils changent de place ; laissez-les faire : un volant ou une houle suffit., disait agréa-

blement Fénelon ; aujourd'hui, c'est une balle ou un cerceau. Gardez-vous donc bien de les gêner dans leurs jeux ; gardez-vous de leur interdire les récréations bruyantes. Ce qu'ils aiment le mieux, ce sont les divertissements où le corps est en grande activité : aimez-le comme eux. Un jour leur corps sera moins disposé à se remuer : en attendant, prenezles comme ils sont, ou ne vous chargez pas de leur Éducation, ca?', que peuvent-ils faire^ sinon supporter impatiemment votre contrainte^ et courir ardemment après leurs jeux, dès qu'ils le pourront ^ ? ,

Pour moi, je ne demandais à nos enfants qu'une Chose, c'était de ne pas faire entendre des cris sauvages; et encore, quand le temps semblait sombre et que leur humeur y était, je savais les tolérer, me réservant de les avertir à cet égard, quelques jours seulement après, et quand ils n'y pensaient plus.

Sans doute, on peut et on doit quelquefois modérer les enfants dans leurs jeux. On peut, quelquefois encore, les diriger, les inspirer ; mais c'est toujours fort délicat. Ce qu'il y a de mieux, c'est de les laisser libres de jouer commeils l'entendent. Se mettre en peine de leurs plaisirs, est presque toujours une peine perdue : ils en inventent assez d'euxmêmes, il suffit de les laisser faire : on ne doit tout au plus leur offrir que des ouvertures ; mais qu'ils se sentent toujours libres : c'est leur besoin, c'est leur droit. Vouloir forcer, décider leurs goûts là-dessus, vouloir, înême par bonté, et afin qu'ils s'amusent davantage, les faire jouer à sa guise, c'est continuer la classe pendant la récréation ; c'est ne pas comprendre que la récréation est le délassement légitime de la classe, que cette liberté d'un moment est le juste, le nécessaire dédommagement d'une si longue contrainte; c'est s'exposer à entendre le plus turbulent d'entre eux venir, avec

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une naïveté respectueuse, dire ce que j'ai entendu une fois et que je n'ai jamais oublié : Si vous saviez, Monsieur le supérieur, comme ça nous ennuie de nous amuser comme ça ! Cet aimable petit impertinent avait raison.

Ah ! queTimmortel ami de la jeunesse, dont j'aime tant à citer ici le nom et les paroles, pensait différemment! Nonseulement il voulait qu'on laissât les enfants jouer librement dans leurs heures de récréations, mais il allait jusqu'à vouloir pour les jeunes enfants qu'on cachât V étude sous V apparence de la liberté et du plaisir.

Mêlez V instruction avec le jeu; que la sagesse ne se montre à eux que par intervalles et avec un visage riant : gardezvous de les fatiguer par une exactitude indiscrète.

Souffrons, disait-il encore, que les enfants interrompent quelquefois V étude par de petites saillies de divertissement.

« Ils ont besoin de ces distractions pour délasser leur « esprit...

« Une libre curiosité excite bien plus leur esprit que la « contrainte...

« Laissons leur vue se promener un peu ; voir, pour un « enfant, c'est vivre. Permettons-leur même, de temps en « temps, quelque digression ou quelque jeu, afin que leur « esprit se mette au large ; puis ramenons-les doucement au « but : une régularité trop exacte pour exiger d'eux des étu- « des sans interruption leur nuit beaucoup.

« Souvent ceux qui les gouvernent affectent cette régula- « rite, PARCE qu'elle leur est plus commode qu'une sujétion « continuelle à profiter de tous les moments. »

Un des inconvénients les plus graves et les plus fréquents des Éducations contraintes, c'est de jeter les enfants dans le découragement, quelquefois dans le désespoir; de briser en eux les ressorts les plus puissants de la sagesse et de la vertu. On obscurcit leur esprit, on abat leur courage : s'ils sont vifs, on les irrite; s'ils sont mous, on les rend stu-

pides * . Sans doute, il y a telles natures aveclesquelles la crainte est nécessaire ; mais il ne faut remployer alors que comme on emploie les remèdes violents dans les maladieg extrêmes ; car on court toujours le péril d'altérer le tempérament et d'user les organes.

J'insiste sur ce point, parce que rien n'est plus difficile à persuader, surtout aux jeunes instituteurs, aux jeunes professeurs : et cependant, tous les hommes les plus éminents sont unanimes à cet égard.

« C'est par la dpuceur et la persuasion qu'on doit porter « les enfants à l'amour du bien, disait un ancien ; jamais par « des punitions dures et humiliantes : ces mauvais traite- « ments les découragent et les rebutent. »

Quintilien a aussi admirablement exprimé les périls de la contrainte intellectuelle ou morale dans l'Éducation :

« Rien n'abat si fort l'esprit des enfants que d'avoir un maî- « tre trop sévère et trop difficile à contenter ; alors ils se cha- « grinent, ils se désespèrent, ils prennent tout en haine; la « crainte, qui ne les quitte plus, les empêche de faire aucun « effort. Imitons les vignerons qui épargnent la vigne tandis « qu'elle est encore tendre : ils se donnent bien garde alors « de la tailler, car ils savent qu'elle appréhende le fer et « qu'elle ne peut souffrir la moindre blessure...

« Je ne suis pas si mal instruit de la portée et desinclina- « tiens de chaque âge, que de vouloir qu'on presse sévèrece ment un enfant et qu'on lui demande tout d'abord la perce fection de son ouvrage ; car il faut se garder surtout de lui « faire haïr les sciences, dans un temps où il ne peut encore « les aimer, de peur qu'il ne soit rebuté pour toujours par « l'amertume qu'on lui aura fait une seule fois sentir *. »

» Fénelon,

* Ne illud qiiidem quod admoneamus indignum est, ingénia puerorum nimia intérim emendationis severitate deficere ; nam et desperant et dolentp et novis-

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C'était aussi la pensée de Sénèque : « Est-il juste de com- « mander à des enfants avec plus de vigueur et de dureté « qu'aux animaux dépourvus de raison? Un liabile écuyer « n'effarouche pas son cheval par des coups redoublés ; il le « rendrait ombrageux et rétif, si, de temps en temps, il ne « lui faisait sentir une main caressante. De même, un sage « instituteur ne menace pas sans cesse ses élèves : une crainte « servile émousseraitleur courage, éteindrait leur ardeur *. »

Maisil y a un péril bien plus grand encore dans la contrainte morale, c'est de faire des hypocrites. Les enfants sont naturellement timides et pleins de fausse honte ; ils sont, il est vrai, naturellement aussi simples et ouverts; mais si peu qu'on les gêne ou qu'on leur fasse peur, ils se contraignent et ils ne reviennent plus à leur première simplicité. Le moyen de prévenir un si grand mal est de les accoutumer à dire ii> génument leurs inclinations sur toutes les choses permises : pour cela, il faut leur laisser une grande liberté d'exprimer ce qu'ils pensent et de découvrir le fond de leur âme ; autrement on étouffe en eux cette première naïveté des mouvements naturels qui est si précieuse.

Si on ne les laisse jamais libres de témoigner leur ennui, si on les assujettit toujours, si on les force à goûter certaines personnes maussades ou certains livres ennuyeux qui leur déplaisent; si on les reprend avec âpreté, dès qu'ils se montrent naturellement ce qu'ils sont, tout est bientôt alors pour eux source de dissimulations et motif de déguisement.

sime oderunt^ et qiiod maxime nocet, dum omnia tiinent, niliil conantuv. Quod etiam rusticis notum est, qui frondifnis teneris non putant adhibéndam esse falcem, quia reformidare ferrum vidcntuî\ et cicatricem nondum paii posse. (QUINTIL., t. I, p. 2U5.)

Nec sum adeo œtntum imprudens, ut instandiim teneris protinus acerbe putem, exigendamque plénum operam. Nam id in primis cavere oportcbit, ne studia, qui amare nondum potest, oderit, et amariludinem semel percepteim etiam ultra rudes annos, reformidet. (Quintil., 1. 1, p. bU.)

*SÉKÈQDE, t. X, p 88.

Ils deviennent politiques, cachés, indifférents au bien, et secrètement inclinés au mal ; ils ont beau paraître plus dociles que les autres enfants du même âge, ils n'en sont pas meilleurs. Que dis-je? vous leur avez appris à contraindre extérieurement toutes leurs inclinations: qu'arrive-t-il? Toutes leurs mauvaises habitudes, tous leurs défauts croissent et mûrissent en silence. Leur souplesse cache une volonté rebelle ; leur caractère dissimulé les dérobe à tous les regards, vous ne les voyez jamais dans leur état naturel ; jamais vous ne les connaissez à fond, et enfin leur mauvaise nature ne se déploie tout entière que quand il n'est plus temps de la redresser.

C'est dans la crainte de toutes ces désastreuses conséquences que Fénelon disait autrefois :

« Ne prenez jamais sans une extrême nécessité un air « austère et impérieux qui fait trembler les enfants. Vous « leur fermeriez le cœur, et leur ôteriez la confiance, sans « laquelle il n'y a nul fruit à espérer de l'Éducation. Faites- « vous aimer d'eux ; qu'ils soient libres avec vous, et qu'ils « ne craignent point de vous laisser voir leurs défauts. « Pour y réussir, soyez indulgent à ceux qui ne se déguisent « point devant vous. Ne paraissez ni étonné, ni irrité de « leurs mauvaises inclinations ; au contraire , compatissez « à leurs faiblesses. Quelquefois il arrivera cet inconvénient « qu'ils seront moins retenus par la crainte ; mais, à tout « prendre, la confiance et la sincérité leur sont plus utiles « que 1 autorité rigoureuse. >: sivr

« D'ailleurs, l'autorité ne laissera pas de trouver sa place, « si la confiance et la persuasion ne sont pas assez fortes; « mais il faut toujours commencer par une conduite ouverte, « gaie et familière. »

Mais, me dira-t-on, est-ce qu'il ne faut jamais user de fermeté dans l'Éducation? Certes, je suis très-loin de penser ni de vouloir rien de semblable.

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Je Tai dit déjà : rÉducation est une œuvre de Fermeté. Je ne sache pas une œuvre humaine qui en demande davantage, et dans le deuxième volume de cet ouvrage, je traiterai bientôt de cette grande et indispensable qualité de Tinstituteur. Mais je le dirai dès ce moment : la fermeté n'est pas la violence.

Je ne sais rien de plus ferme que ce qui est doux, ni rien de plus faible que ce qui est violent.

Mais c'est surtout quand il est question de la conscience qu'il faut persuader les enfants et leur faire vouloir le bien, de manière qu'ils le veuillent librement et indépendamment de la contrainte.

C'est surtout quand il est question de la Foi, de la Religion, de la Piété, qu'il faut prendre gardé d'user avec eux de violence. Nulle puismnce humaine^ dit éloquemment Fénelon, ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur. Et qu'on ne s'y trompe pas : un cœur de douze ans a ici une force de résistance incroyable. La contrainte fera tourner infailliblement pour eux la Foi en un langage faux, la Piété en des formalités odieuses, la Religion en un joug d'hypocrisie accablant.

On ne parviendra qu'à s'en faire mépriser, si on les oblige à jouer un personnage mensonger là où il importe plus que partout ailleurs à la liberté morale d'agir dans toute sa plénitude.

Non, non ; il faut que les enfants trouvent spontanément la Religion belle, aimable, auguste. Vous avez beau faire : s'ils en ont une idée triste et sombre, si la piété et la vertu leur apparaissent sous l'image affreuse de la violence, tandis que le dérèglement se présente à eux sous une figure agréable et avec les apparences de la liberté, tout est perdu, vous travaillez en vain.

Pourquoi l'immense majorité des enfants, au sortir des établissements d'Instruction publique, se représentent-ils tou-

jours la Religion comme quelque chose de froid, de dur, de maussade, de languissant? C'est qu'elle n'a jamais été pour eux autre chose, c'est qu'on n'a jamais rien fait pourtour en donner une autre idée ; c'est que, grâce à la contrainte officielle, ils n'ont jamais eu dans le cœur rien de libre, rien de généreux, rien de spontané, rien de vrai pour la Pieté et pour la Foi. Ahî sans doute, je ne veux pas que, sous prétexte de respecter la liberté morale et religieuse de la jeunesse, on la jette dans l'indifférence et dans le scepticisme : cette extrémité fait horreur. Il suffit de la signaler pour la flétrir; mais je neveux pas davantage que, sous prétexte de leur donner une Éducation religieuse et morale, la Religion devienne pour eux une forme extérieure, la Foi une étude imposée, la Piété une habitude d'hypocrisie, et par là même un horrible scandale.

Qui que vous soyez, prêtre ou laïque, instituteur ou père de famille, quand il est question de l'Éducation religieuse et morale des enfants, vous ne savez rien si vous ne savez que comijiander, que contraindre, que faire exécuter la lettre de la loi morale et évangélique. Vous n'avez pas même compris les premiers éléments de l'Éducation des âmes ; vous n'avez pas môme la première idée de cette grande œuvre. Quand il est question de Dieu et de la Religion, de l'homme et de sa conscience, frapper, reprendre, corriger n'est rien : il faut faire aimer; mais prenez garde, pour cela il faut aimer vousmême. Où en êtes-vous à cet égard? Permettez que je vous le demande?

Sans aucun doute, si vous ne voulez qu'afficher la Religion, s'il vous suffit de réduire ces pauvres enfants à accomplir exactement certaines actions extérieures, battez le tambour ou sonnez la cloche, chacun se lève, chacun marche ; si vous le voulez mêmCj si vous avez du caractère et si on le sait, chacun tremble, vous êtes obéi ; et de toutes les classes de YOire établissement^ je vois s'avancer vers la chapelle.

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et arriver au pas, en rangs presses, en escouades régulières, tous vos élèves sous la conduite de leurs maîtres d'études.

Mais je vous dirai, avec T Archevêque de Cambrai: C'est là une admirable police^ et je veux une religion sincère. Où est-elle ? Qu'avez-vous fait pour elle? Plus vous usez avec ces enfants d'une froide et impérieuse contrainte pour leur faire accomplir extérieurement leurs devoirs religieux, sans que jamais l'inspection officielle les trouve en défaut, plus vous les forcez à n'avoir qu'une Religion masquée et trompeuse.

Est-ce ce qu'on voudrait ? Qui le pourrait dire ? qui oserait le croire? Pour moi, je ne l'ai jamais cru.

Et puis, quand cette contrainte odieuse a duré dix ans ; quand cet enfant, placé ainsi entre un aumônier qui prêche et confesse, des professeurs qui ne croient pas, et un chef d'établissement qui fait tout marcher impérieusement, quand cet enfant est devenu un jeune homme, — de sa quinzième à sa vingtième année, — il se forme dans le fond de soncœur une plaie secrète de haine et d'irréligion ; il commence à se douter qu'on lui a joué une odieuse comédie \ et il faut que^lquefois vingt autres années pour faire revivre dans cette âme désolée un rayon de foi religieuse, un souffle d'amour et dévie.

Certes, les choses que je signale ici sont d'ineffables malheurs ; et cependant je n'ai pas tout dit encore.

Que si, en même temps qu'il y a contrainte au dehors pour forcer à être religieux, il y avait contrainte au dedans, contrainte au fond des âmes pour forcer à ne l'être pas ! si on était tout à la fois comme forcé à ne pas croire, et cependant obligé toujours à agir comme si on croyait !

S'il y avait des maisons d'Éducation- où les devoirs de la Religion officielle fussent publiquement accomplis et secrètement voués au mépris; où la violence s'exerçât en faveur

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