‹ De l'education (volume 3)Chapitre 50 sur 67 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

De l'Enfant et du respect qui est dû à la liberté de sa vocation.

NUL N EST ICI-BAS POUR NE RIEN FAIRE; IL Y A UN ETAT, UNE FONCTION , UN TRAVAIL POUR CHACUN.

Je ne puis achever ce que je devais dire sur l'enfant et sur le respect qui est dû à la liberté de sa nature, sans traiter une question qui est ici la plus grave et la plus décisive, qui se retrouve au fond de toutes les autres, et dont la solution me paraît indispensable au parfait éclaircissement des difiicultés que nous avons examinées jusqu'à ce moment.

Je veux parler de la grande question de la vocation et du choix d'un état pour chacun.

On comprend que cette question intéresse au plus haut point la liberté de l'enfant, son bonheur en ce monde et en l'autre. Elle touche aussi à tous les plus grands intérêts de la

222 Liv. IV. — en. IV. — DE l'knfaa't et du uespect

famille et de Tordre social. J'en dirai tout ce que je crois nécessaire.

Je ne me laisserai point toutefois entraîner à des détails qui pourraient être infinis; mais, au moins, je poserai les principes généraux et incontestables de la matière.

Il y a trois vérités certaines :

4° Nul n'est ici-bas pour ne rien faire : donc, il y a un travail, un ordre de fonctions quelconques, un état pour chacun;

2° Rien ici-bas ne se fait à Taventure : la Providence y gouverne tout, les plus petites choses, et à plus forte raison les plus grandes : donc, il y a pour chacun et pour chaque état une vocation de Dieu;

3« Enfin rÉducation doit préparer chacun à son état, à sa vocation : c'est la conséquence de ce qui précède.

4 ° Nul n'est ici-bas pour ne rien faire.

Je demande à mes lecteurs de vouloir bien me suivre religieusement dans toutes les graves et profondes considérations que je dois mettre sous leurs yeux. C'est ici surtout que j'ai besoin d'invoquer leur attention la plus sérieuse et la plus recueillie. Les choses que j'ai à dire seront parfois très-délicates, peut-être* même pénibles; je les dirai avec ménagement, mais cependant avec la simplicité et la franchise que me commande ma conscience, les grands intérêts que je traite et même mon respectueux dévoùment pour ceux dont je vais parler.

Il y a diverses sortes de parents qui se décident, avec une singulière bonne foi, à ne rien faire faire à leurs fils en ce monde; et qui, pour se justifier, mettent en avant des motifs ou des prétextes, des raisons ou des erreurs de diverses natures.

J'en ai rencontré de très-vertueux, qui avaient horreur de

la société coiTompuo du siècle présent, et qui disaient: Tous les états sont périlleux. En des temps pareils, il n'y a rien à faire que son salut. Puisque nos enfants sont condamnés à traverser ce triste monde, ils en éviteront du moins le plus possible la contagion. —Cette classe de parents est, il est vrai, peu nombreuse.

J'en ai vu d'autres qui disaient : Je ne puis rien faire faire à mes fils par le temps qui court. Mes opinions politiques s'y opposent : mon honneur, l'honneur de ma famille, ne me le permet pas.

Ceux-là se rencontraient plus fréquemment, il y a quelques années ; les circonstances qui leur dictaient ce langage ont changé.

J'ai vu enfin des pères de famille en bien plus grand nombre qui croyaient trouver pour leurs fils, dans leur fortune, une raison suffisante pour les dispenser de tout travail sérieux, et les laisser ici-bas sans rien faire.

C'est à ceux-ci que je réponds d'abord.

Lorsqu'il venait h moi des parents de cette catégorie pour me confier leurs enfants, et que je leur disais : Que fera-t-il un jour? à quoi le destinez-vous? quelques-uns en paraissaient offensés. Les plus bienveillants s'en étonnaient avec bonté, et tous semblaient me dire : Vous ne nous connaissez pas : nous ne sommes pas ce que vous pensez. Et chacun d'eux me disait effectivement : Mais mon fils n'a besoin de rien. Son avenir est assuré. J'ai travaillé pour lui. Il jouira de ma fortune sans être obligé de travailler à son tour.

A tout cela je n'avais et je n'ai encore, aujourd'hui, qu'une parole à repondre : c'est la parole de l'antique Sagessse : Homo nascitur ad laborem, sicut avis ad volatum (Job, v, 7) : l'homme est né pour travailler, comme l'oiseau pour voler ; tellement que vivre sans travailler, ce n'est pas seulement vivre hors des conditions de la nature humaine , c'est étein-

22i LIY. IV. — CH. IV. — DE I/ENFAîST ET DU RESPECT

dre, c'est étouffer, c'est anéantir la vie en soi : c'est ne pas vivre.

Qu'on ne s'y trompe point : la parole de Job, en sa simplicité, cache un sens très-profond. Oui, l'homme est né pour le travail, c'est-à-dire pour l'action, c'est-à-dire pour la vie ! car on ne vit, on n'est quelque chose que par ce qu'on fait. Quiconque ne fait rien n'est rien, et ne sera jamais rien.

Qu'on veuille bien le remarquer : je ne viens point dire ici quelles sont les douceurs du travail et quel bonheur il donne à ceux qui l'aiment ; je ne viens point dire quelle protection le travail offre à la vertu, et comme il la garde ; je ne dirai même point l'influence du travail sur le caractère, et quelle force il lui communique. Je ne veux dire ici qu'une chose : c'est que le travail est la condition nécessaire de la vie pour tout homme venant en ce monde. C'est sa vocation essentielle : riche ou pauvre, il doit la remplir. Les pauvres ne le contestent guère ; mais trop souvent ils en murmurent et font de leur mieux pour y échapper. Ceux qui ne sont point pauvres, et qui ne croient pas avoir besoin de travailler pour gagner laborieusement leur vie, ne comprennent pas assez qu'ils en ont besoin pour conserver, pour ennoblir, pour élever la vie qu'ils ont reçue de Dieu.

On parle beaucoup aujourd'hui de liberté : j'en ai parlé moi-même ; mais la loi de la liberté, c'est la loi du travail. La liberté, l'activité, le travail, sont choses étroitement liées entre elles. Voilà pourquoi les peuples légers ou paresseux ne sont pas faits pour la liberté.

Mais ce que je dois surtout faire ici remarquer, c'est que le travail est la grande loi de la création. Dieu, en créant le monde, en nous donnant la vie, a fait un noble et divin travail, et nous devons nous-mêmes travailler pour vivre, c'està-dire pour conserver, pour développer, pour élever la vie que Dieu nous a donnée.

Voyez toutes les grandes facultés de l'âme : que sont-elles?

Des puissances actives qui demandent le travail. Les condamner à rinertie, leur refuser cette généreuse activité qui les distingue essentiellement de la matière, c'est les avilir , les dégrader, les anéantir. Que dis-je? les facultés corporelles elles-mêmes ne se conservent, ne se développent que par l'exercice, c'est-à-dire par le travail. Toutes les forces physiques, intellectuelles et morales de l'homme, qui croissent et qui grandissent à mesure que l'homme les emploie énergiquement, tombent et dépérissent dès qu'on les laisse languir dans l'oisiveté ; en un mot, quiconque ne fait rien en ce monde, par cela même et par cela seul, fait le mal, il se déprave, il se ruine lui-même ; et c'est là un des sens du mot célèbre des saintes Écritures : L'oisiveté enseigne tout mal : — Omnem malitiam docuit otiositas.

Bossuet ne craignait pas de donner des fortes leçons au fils de Louis XIV. J'ai souvent admiré avec quelle énergie ce saint Évêque s'efforçait de faire pénétrer l'austère vérité dans l'esprit et dans le cœur de ce jeune prince.

« Ce n'est pas inutilement, lui disait-il, et pour que vous « n'en fassiez aucun usage, que Dieu vous a donné l'intelli- « gence et toutes ces nobles facultés qui vous éclairent, et à « l'aide desquelles vous pouvez rappeler le passé, connaître « le présent, prévoir l'avenir. Quiconque ne daignera pas « mettre à profit ces dons du Ciel, c'est une nécessité qu'il ait « Dieu et les hommes pour ennemis. Car il ne faut pas s'at- « tendre^ ou que les hommes respectent celui qui méprise ce « qui le fait homrne, ou que Dieu protège celui qui n'aura fait « aucun état de ses dons les plus excellents. »

Bossuet continue en annonçant à son élève que toutes les facultés de son intelligence seront bientôt anéanties, s'il ne les cultive parle travail :

« Ne commencez pas par l'inapplication et la paresse uno « vie qui doit être si occupée et si agissante. De tels commen- « céments feraient qu'étant né avec beaucoup d'esprit, vous

« ne pourriez que vous imputer à vous-même l'extinction ou « rinutilité de cette lumière admirable, dont le riche présent « vous vient de Dieu. A quoi, en effet, vous serviraient des « armes bien faites, si vous ne les avez jamais à la main? A « quoi, de même, vous servira d'avoir de Tesprit, si vous « ne remployez pas, si vous ne vous appliquez pas ? C'est au- « tant de perdu. Et, comme si vous cessiez de danser etd'é- « crire, vous viendriez, manque d'habitude, à oublier l'un et (( l'autre, de même, si vous n'exercez votre esprit, il s'engour- « dira, il tombera dans une espèce de léthargie ; et, quelques « efforts que vous eussiez alors envie de faire pour l'en tirer, « vous n'y serez plus à temps.

« Alors il s'élèvera en vous de honteuses passions. Alors le « goût du plaisir et la colère vous porteront à toutes sortes « de crimes ; et le flambeau qui seul aurait pu vous guider « étant une fois éteint, vous vous serez mis hors d'état de « compter sur aucun secours. »

Il est donc vrai que l'Éducation ne doit pas s'en tenir à ne rien faire, et à empêcher même que rien ne soit fait.

Il est donc vrai que tous, riches ou pauvres, sont appelés à faire ici-bas quelque chose, ont ici-bas un travail, une vocation à remplir.

Il est donc vrai, quoi qu'on puisse dire de l'inclination de l'homme à roisiveté, et quelle que soit la paresse naturelle de son caractère et de son esprit, il est donc vrai que le travail et l'activité sont pour lui une condition essentielle de sa vie et un besoin de sa nature : « Par une admirable économie, « toute créature se satisfait en usant de ses forces : l'âme se « plaît au jeu de ses facultés, elle jouit de ce qu'elle peut, en « sorte qu'elle trouve son repos véritable dans le travail a même ' . »

Aussi n'est-ce pas seulement après que Thomme fut devenu

» M. OïANAM.

coupable et pécheur que le travail lui fut imposé comme une loi : dans le séjour bienheureux de Tantique Éden, Thomme innocent dut travailler : Posuit eum in paradiso voluptatis^ ut operaretur eum (Genèse.) Le travail fut une des conditions de son bonheur, de sa dignité, de son existence.

Bientôt, il est vrai, le travail, qui ne devait être pour lui que le charme et Vornement de sa vie, devint une partie de son châtiment ; bientôt fut prononcé contre lui cet arrêt formidable qui le poursuit encore jusque dans sa postérité la plus reculée : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage : in sudore vultus tuivesceris pane (Genèse).

« Mais bientôt aussi une volonté miséricordieuse fait en « sorte que le châtiment répare la faute, et dans Thumiliation <( courageusement subie, Thomme trouve une autre gran- « deur. En fécondant la terre de ses sueurs, comme le soleil « la fertilise de ses feux, et les nuées de leurs pluies, il ren- « tre dans Tordre régulier de Tunivers : Dieu remploie, et « par conséquent le réhabilite : dès qu'il sert, il commence à « mériter. Voilà le dogme chrétien du travail, dont le sens « profond n'est plus compris ^ »

Certes, après de si fortes, de si nobles raisons, après de si religieux motifs, j'ai bien le droit de le dire à ceux avec qui je m'explique en ce moment :

Vous voulez être quelque chose en ce monde, vous voulez vivre et ne rien faire : eh bien î toutes les lois morales et sociales, toutes les lois naturelles s'y opposent !

L'oisiveté, c'est la ruine inévitable de toutes les facultés. Ces facultés sont essentiellement actives ; elles demandent perpétuellement la culture, le développement, c'est-à-dire le travail ; sinon elles demeurent ou elles tombent en friche. Elles ne donnent plus, dit l'Écriture, que des ronces et des épines, spinas ac trihulos. Des fruits amers, des fruits sau-

* M. OZANAM. JP

vages : voilà les seuls fruits qu'elles puissent donner en restant incultes.

Vous voulez être quelque chose en ce monde et ne rien faire ; mais c'est d'abord une impossibilité absolue : vous ferez le mal !

Et, de plus, ne rien faire en ce monde, c'est vouloir vainement se dérober à la grande loi du genre humain, laquelle est non-seulement pour l'homme la loi de sa conservation, de son perfectionnement et de sa vie ; mais qui est, en même temps pour lui, depuis la chute originelle, la loi miséricordieuse de l'expiation, de la régénération.

Et de quel droit voulez-vous qu'elle ne s'accomplisse point pour vous ni pour vos enfants, cette loi universelle, celte sentence qui vous commande de remplir, par un noble et religieux travail, tous les jours qui séparent votre naissance de votre mort?

Vous êtes riche ! cette excuse, au lieu* de vous justifier, rend votre oisiveté plus coupable. « Si vous avez été payés « d'avance, vous dirai-je avec un saint et, éloquent Évêque « dont le nom est demeuré cher à la jeunesse chrétienne ', si « vous avez été payés d'avance, est-ce un titre pour ne pas « mériter votre salaire ? »

Venant à ceux qui prétendent que les temps sont mauvais et que leurs enfants n'ont rien autre chose à y faire que leur salut, je leur dirai que de tels subterfuges et des subtilités si étranges ne sont dignes ni de leur raison ni de leur foi. Sans doute, il faut que cet enfant fasse son salut, et c'est là sa grande affaire en ce monde. Mais, s'il est vrai que, sans le travail, il n'y ait point de salut, et que l'oisiveté ne soit rien moins qu'une révolte contre la Providence ; s'il est d'institution divine que les facultés départies à l'homme doivent être cultivées et développées par le travail ; si l'expérience dé-

» M. BORDERIES, évêque de Versailles.

montre, en outre, que ces facultés ne peuvent être laissées dans rinaction sans péril pour la vertu ; si enfin il est écrit que Dieu doit rejeter dans les ténèbres extérieures, selon Texpression de TÉvangile, ceux qui n'auront rien fait icibas ; s'il ne veut pas compter au nombre de ses serviteurs les serviteurs inutiles, qu'aurez-vous à répondre au jugement de Dieu, qui vous demandera compte de ce talent qu'il vous avait confié, de l'âme de votre fils, de l'inutilité et de la perte de sa vie ?

D'ailleurs, je le dois ajouter, le travail n'est pas seulement la loi naturelle, morale, religieuse de l'homme : c'est aussi la loi sociale de l'humanité.

Nul n'est fait ici-bas pour ne rien faire ; mais nul aussi n'est fait pour être inutile à ses semblables.

L'égoïsme ne saurait être la loi ni de la société domestique, qui est la famille ; ni de la société temporelle, qui est l'État ; ni de la grande société spirituelle, qui se nomme l'Église.

On se doit le travail à soi-même, maison le doit aussi à ses semblables ; et celui qui ensevelit sa vie dans l'oisiveté ajoute au tort qu'il se fait celui d'une coupable inhumanité envers ses frères. Quoi ! tout est en activité autour de vous, tout est agité, tout est ému, tout travaille ; et vous seul, au milieu de ce mouvement universel, vous demeurez oisif, indignement inutile, dans un repos honteux ! vous semblez compter pour rien les peines et les sueurs de vos frères ! Leurs fatigues et leurs travaux ne sont pour vous qu'un spectacle, dont vous semblez amuser vos loisirs ; ou plutôt vous vous établissez le centre immobile de tout ce mouvement, et vous en profitez sans sortir vous-même de votre inaction, sans songer à offrir à vos frères, en échange de leurs labeurs, quelques services h votre tour !

Le travail ! mais on le doit au moins à ses parents, à ses enfants, à sa famille, à sa patrie : c'est l'oisiveté qui laisse

230 LIV. IV. — CH IV. — DE l'enfant ET DU RESPECT

échapper des mains de tant d'héritiecs indignes le patrimoine de richesse ou d'honneur qu'ils avaient reçu de leurs pères ; c'est l'oisiveté qui, comme un ver rongeur, mine sourdement et fait enfin écrouler les fortunes établies en apparence sur les plus solides fondements, et prépare aux fils d'un père riche et considéré la détresse et le mépris pour tout héritage.

Et de là, chez de grandes nations, tant de nobles familles ruinées ! tant de beaux noms tombés ! De là ces races illustres abaissées et quelquefois avilies, incapables de rien entendre, de rien gouverner, de rien établir, de rien perpétuer, et, au jour du péril public, de rien sauver! Delà, ces antiques illustrations qui s'enveloppent peu à peu d'obscurité et disparaissent misérablement : et cela est, sans contredit, je n'hésite pas à le proclamer , une des malédictions les plus terribles qui puissent tomber sur une nation. Malheur aux peuples dont les grandes races s'abaissent et s'en vont !

Je heurte ici, je le sens, plus d'un préjugé, et mon langage peut paraître amer; aussi veux-je donner à ma pensée quelque développement pour l'éclaircir; je touche à la partie la plus délicate, et, je le crois aussi, la plus importante de mon sujet.

Je le dirai d'abord sans détour et sans aucun ménagement pour les préventions du temps :

J'appelle grande famille, grande race, grand nom, ces familles, ces races, ces noms, que de mémorables services rendus au pays, à quelque époque que ce soit, ont fait historiques; qui ont conquis leur illustration par la gloire des armes dans les camps; par leur habileté dans les hautes négociations et dans le maniement des affaires politiques, et, par l'éclat des talents et quelquefois du génie, dans les sciences, dans les lettres; enfin, dans la magistrature ou dans l'Église, par ;ia sainteté des mœurs et la grandeur du caractère.

C'est la descendance de ces races qui constitue ce qui, dans la langue française, se nomme la naissance, de laquelle M. Royer-Collard disait : Une naissance illustre sera toujours une grandeur, et le respect de la gloire passée prend sa source dans de nobles sentiments.

L'autorité de ce grave publiciste ne saurait être ici suspecte. J'ajouterai encore, parmi les titres incontestables et incontestés qui font les grandes familles, la propriété du sol ou la richesse territoriale, à ce point où elle devient une force sociale.

Voilà ce que j'appelle les grandes familles, les grandes races d'un pays. Eh bien! je l'avouerai sans détour, ces grandes familles, je les aime, je les respecte, je les vénère, parce que j'aime, je respecte, je vénère les grands souvenirs et les grandes choses. Je ne sache pas une nation dont elles ne soient la force et la gloire, et qui n'ait une inclination naturelle à leur demander ses chefs, ses guerriers, ses ministres, ses premiers magistrats, ses administrateurs. Il y a là peut-être un préjugé, mais il est profond ; et, sauf les temps de troubles où ce préjugé se tourne quelquefois en haine, on y revient toujours.

Dans les Républiques comme dans les Monarchies, chez les peuples anciens comme chez les nations modernes, les regards du peuple, au milieu des besoins ou des désastres publics, se tournent naturellement vers ces grandes et illustres familles, et c'est chez elles qu'on espère toujours trouver plus abondamment, plus sûrement, la science des affaires humaines, la sagesse de la vie politique, l'expérience, le dévoûment, la force, l'autorité, qui peuvent seuls gouverner, défendre, sauver un pays.

Je n'hésite pas à affirmer que nulle part ce préjugé, si c'en est un, n'a des racines plus profondes et n'exerce un plus irrésistible pouvoir qu'en France. On se tromperait étrangement, si on pensait que les révolutions se font parmi nous

pour détruire les titres et les illustrations de naissance : les révolutions se font bien plutôt parmi nous pour les conquérir : chacun veut en jouir à son tour, ou du moins les remplacer sur la scène. Aussi c'est un fait curieux à observer : les révolutions dans notre pays n'ont su que multiplier les titres et les vanités de cette nature.

Quoi qu'on en ait, toujours une nation intelligente honorera un sentiment de dignité héréditaire qui, pour engendrer la vanité chez quelques-uns, n'en est pas moins éminemment raisonnable et utile en lui-même.

Toujours, en France , le mérite éclatant qui surgira de l'obscurité verra son illustration nouvelle consacrée par quelque titre nouveau ; toujours aussi, il faut bien le dire, en dépit du progrès démocratique, la vanité ambitieuse cherchera à se revêtir d'un éclat d'emprunt, et la contagion en gagne tellement qu'il n'y aura bientôt plus, dans notre pays, un village qui n'ait couvert de son nom le nom obscur porté jusqu'ici par une illustration inconnue.

Sans doute, ici c'est l'abus du droit ; mais le droit est de force à y survivre : il est dans la raison et dans la nature ; et, au-dessus de toutes les illustrations douteuses, au-dessus de tous les noms équivoques, il y aura toujours de grands noms, de grandes 'races, des familles illustres, et toujours aussi, le peuple instinctivement les aimera, comme l'écrivait M. de Chateaubriand : Le peuple i^egrettera toujours la tombe de quelques Messieurs de Montmorency^ sur laquelle il soûlait se mettre à genoux durant la messes

Et M. de Chateaubriand lui-même, malgré les faiblesses de sa vie, malgré l'étonnement et les regrets que les Mémoires de sa tombe donnent à ses admirateurs, laissera lui aussi un nom illustre : son tombeau aura peut-être des pèlerins ; et, si je venais dire au jeune héritier de son sang, ou à celui

» Génie du Christianisme.

d'une des renommées héroïques de TEmpire, à M. le duc de Montebello, par exemple, que le nom qu'ils portent n'est rien, ils ne me croiraient ni l'un ni l'autre, et ils auraient raison ; et le peuple ne me croirait pas davantage. La sévérité avec laquelle on demande de grandes vertus aux grands noms n'est-elle pas elle-même un juste, mais irrécusable témoignage de l'hommage naturel et instinctif que leur rend Topinion?

Un grand nom, sans doute, c'est l'héritage d'une famille ; et un homme illustre, en donnant à ses fils l'éclat de la naissance, leur impose aussi l'obligation de ses vertus : car noblesse oblige, suivant un axiome d'honneur tout français. Mais un grand nom, un grand homme, c'est aussi la gloire d'une nation, c'est la gloire de l'humanité même : par cette raison profonde que c'est un nom, c'est un homme en qui la Providence a fait resplendir ses dons, et que tous réclament leur part de cet honneur fait à la nature humaine. Voilà pourquoi l'instinct national honorera toujours les noms glorieux elles grandes races.

Si ce préjugé est resté si puissant en France, c'est que nulle nation ne fut peut-être plus riche en véritables grands noms, en véritables illustrations. La vieille noblesse française doit son antique honneur et sa gloire impérissable au sacrifice qu'elle a fait héroïquement de sa vie pendant quatorze siècles. Depuis Clovis, la race franque n'a pas cessé de verser son sang pour la cause de Dieu, des pauvres et de la patrie, sur tous les champs de bataille de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe. La noblessse nouvelle a glorieusement aussi conquis ses écussons et les a payés de son sang, bien qu'elle ait encore besoin d'une tradition soutenue par de dignes héritiers et confirmée par le temps.

Maintenant donc, redescendant de ces hautes et générales considérations au sujet pratique que je traite, je dirai sans

234 LIV. IV. — CH. IV. — DE l'enfant ET DU RESPECT

hésiter aux fils des grands noms, aux héritiers des grandes races : Chez une nation brillante, généreuse, où la gloire sera toujours une passion, et les souvenirs historiques une grandeur, tant que vous serez vous-mêmes dignes de vos grands noms, vous serez au premier rang ; quoi qu'on dise d'en bas contre vous, vous aurez la première place î La nation elle-même vous la donnera ! Toujours, à mérite égal, c'est vous qui l'emporterez ; et , si la justice individuelle semble blessée par cette préférence, il y a une plus haute justice, la justice nationale, qui sera satisfaite !

Oui, un grand nom, soutenu par une grande Éducation, aura toujours, en France, une haute fortune; et je suis heureux de le dire à l'honneur de notre temps : ici les nobles modèles ne nous manquent pas, même parmi nos jeunes contemporains.

Mais NE RIEN FAIRE î au milicu de ce mouvement immense de toutes les classes qui tendent à s'améhorer, à s'ennoblir, à s'élever, à s'enrichir, par l'industrie, par le commerce, par l'agriculture, par les travaux de la vie politique : ne rien FAIRE, c'est abdiquer, c'est s'anéantir ! Ne pas comprendre que nous vivons dans des temps où il faut se faire pardonner sa fortune, quand on l'a reçue de ses pères ; autoriser les nouveaux venus de la société moderne à dire que les fils des grandes familles, au milieu du progrès universel, demeurent immobiles dans leurs préjugés de race, stationnaires dans leur fortune, rétrogrades dans leurs idées ; qu'ils ne

FONT rien et ne VEULENT RIEN FAIRE ! — C'CSt impOSSiblC !

Et ceux dont je parle ne voient-ils pas qu'au luxe et à l'oisiveté se joignent le partage des propriétés et l'égalité des héritages, pour les diminuer, les morceler, les dévorer? Pour plusieurs, hélas ! tout brille encore au dehors ; tout est déjà misère et ruine au-dedans. Ne rien faire l mais, au simple point de vue matériel, c'est l'anéantissement de la

seule chose par laquelle il y a encore quelque supériorité pour eux, la propriété !

Autrefois, ils avaient le glorieux privilège du service militaire; ils étaient les premiers à guerroyer, à verser leur sang pour leur pays. Certes, c'était là quelque chose ; ils étaient grands par là !

Si la culture des esprits n'y gagnait point, le caractère s'y fortifiait. La générosité, le dévoûment héroïque et toutes les vertus guerrières qui ont fait de la nation française la première nation de l'Europe, s'y déployaient dans toute leur splendeur.

Aujourd'hui les choses sont changées : l'épée, la valeur, sont toujours d'un grand prix parmi nous; mais toutes les mains peuvent prétendre à tenir l'épée. Le commandement des armées n'est plus un privilège ; comme la couronne de Philippe-Auguste, il est au plus digne. Et, d'ailleurs, la guerre s'en va ; elle semble avoir obéi au mot de l'antiquité : cédant arma togœ; elle cède la place aujourd'hui à l'industrie, au commerce, à la politique, à la science, aux arts : autant du moins que peut le dire la courte prévoyance humaine, c'est de ce côté que semble aujourd'hui l'avenir de l'Europe.

Repousser dédaigneusement loin de soi le grand commerce, la grande industrie, souvent la magistrature ellemême et la plupart des carrières publiques : est-ce préjugé ou raison ? Ne se croire bon à nul autre emploi, à nulle autre gloire qu'à l'emploi et à la gloire des armes : esirce justice et sagesse ?

Gênes, Venise, Carthage et Florence, ces grandes reines des mers, ces illustres dominatrices du commerce de l'Orient et de l'Occident, pensèrent autrement. La noblesse génoise, vénitienne et florentine n'a-t-elle pas élevé ses alliances aussi haut que les plus antiques maisons souveraines de l'Europe ? Cette expérience, ces exemples, ne sont-ils pas du

moins une leçon puissante, une réponse péremptoire aux héritiers de ces grandes familles qui se condamnent parmi nous à ne rien faire, et qui, par une suite nécessaire, se dépravent, demeurent sans intelligence, sans action, sans intluence? Combien de fois n'ai-je pas entendu les hommes les plus éminents du pays gémir amèrement sur le sort de ceux dont je plaide en ce moment la cause ; car c'est leur cause que je plaide contre eux-mêmes ! Quel homme grave, quelle femme honorable n'a pas déploré la vie de tant de jeunes gens qui semblent ne vouloir qu'abdiquer la dignité de leur naissance, et ne savent, pour me servir enfin de l'expression trop vulgaire, hélas ! et trop connue, ne savent que battre le pavé de Paris !

Le pavé de Paris^ c'est-à-dire les Jockeys-clubs, le boulevard des Italiens, le jeu effréné, les foyers de spectacles, les chevaux, les chiens, les cigares, les femmes, et des avilissements qu'on ne peut dire !

Voilà les déplorables conséquences de cette triste chose :

Page 1