‹ De l'education (volume 3)Chapitre 51 sur 67 · NE RIEN FAIRE · texte numérisé non relu

NE RIEN FAIRE

Mais le funeste préjugé qu'un homme comme il faut ne doit rien faire, ou du moins peut ne rien faire, n'est-il pas absolument le même préjugé qu'autrefois, lorsque les gentilshommes et les seigneurs prétendaient qu'ils ne devaient rien savoir, pas même lire et écrire; qu'ils n'étaient faits que pour donner de bons et grands coups d'épée, et que la science et les lettres n'allaient bien qu'aux roturiers et aux clercs?

Ce préjugé, qui avait au moins quelque chose d'énergique et de fier dans sa rudesse native, s'est perpétué plus qu'on ne pense dans les mœurs françaises, en perdant ce qu'il avait d'énergique. De là, autrefois, et un peu encore aujourd'hui, cette crainte de l'Éducation publique ; de là, tant de nobles enfants condamnés à l'Éducation particulière, c'està-dire trop souvent à la mollesse du caractère et à la médiocrité de l'esprit, sauf de rares et honorables exceptions.

J'ai OUÏ dire à un homme de grand sens cette remarquable parole :

Un gouvernement usurpateur et habile, qui voudrait se délivrer des grandes races et les déraciner du pays, pourrait se réduire à exiger que, par respect pour elles-mêmes, elles élevassent leurs enfants dans leur intérieur, seuls, loin de leurs semblables, dans Thorizon rétréci de FÉducation particulière et du précepteur privé.

Je n'hésite pas à le penser : c'a toujours été là le grand péril des races royales et des Éducations princières.

Bossuet en exprimait autrefois, au fils de Louis XIV, sa pensée en ces termes :

« Ce qui fait que les hommes de condition, s'ils n'y pren- « nent sérieusement garde, tombent facilement dans la pa- « resse et dans une espèce de langueur, c'est l'abondance « où ils naissent. Le besoin éveille les autres hommes, et le « soin de leur fortune les sollicite sans cesse au travail. Eux, « à qui les biens nécessaires non-seulement pour la vie, « mais pour le plaisir et pour la grandeur, se présentent « d'eux-mêmes, ils n'ont rien à gagner par le travail. Mais « il ne faut pas croire que la sagesse vous vienne avec la « même facilité, et sans que vous y travailliez sérieusement. « Il n'est pas en notre pouvoir de vous mettre dans l'esprit ft ce qui sert à cultiver la raison et la vertu, pendant que « vous ne ferez rien. Il faut donc vous exciter vous-mêmes, « vous appliquer et travailler, afm que la raison s'élève en « vous. Ce doit être là toute votre occupation ; vous n'avez « que cela à faire et à penser. N'êtes-vous pas trop heureux « que les choses soient disposées de sorte que les autres « travaux ne vous regardent pas, et que vous ayez unique- « ment à cultiver votre esprit, à former votre intelligence ? » LouisXIV,qui avait connu par sa propre expérience tout le malheur d'une Éducation négligée, avait voulu en épargner le péril à son fils et à ses pelits-fils; et il avait tracé lui-

238 Liv. IV. — en. IV. — DE l'enfâxNT et du respect

même, avec une admirable sévérité, la règle du travail pour le grand Dauphin.

Voici ce que Bossuet en écrivait au pape Innocent XII : « La loi que le Roi imposa aux études fut de ne laisser « passer aucun jour sans étudier. Il jugea qu'il y a bien de « la différence entre demeurer tout le jour sans travailler et « prendre quelques divertissements pour relâcher Tesprit. « Il faut qu'un enfant joue et se réjouisse : cela l'excite ; mais « il ne faut pas l'abandonner de telle sorte au jeu et au plai- « sir, qu'on ne le rappelle chaque jour à des choses plus sé- « rieuses, dont l'étude serait languissante si elle était trop « interrompue. Comme toute la vie des princes est occupée, « et qu'aucun de leurs jours n'est exempt de grands soins, « il est bon de les exercer dès l'enfance à ce qu'il y a de plus « sérieux, et de les y faire appliquer chaque jour pendant « quelques heures, afin que leur esprit soit déjà rompu au « travail, et tout accoutumé aux choses graves, lorsqu'on « les met dans les affaires '. »

Si j'avais donc des conseils a donner aux anciennes familles qui restent encore à la France, je leur dirais : Ne craignez pas ce qui est la bénédiction du ciel ; ayez un grand nombre d'enfants : des fils nombreux sont la richesse de leur père, de leur nom, et de leur famille !

Mariez-les bien ; donnez-leur des femmes d'une santé ferme et d'une piété sincère ; faites des mariages dignes, féconds, sans tache ; des alliances irréprochables, desquelles naisse une race saine et pure.

Élevez vos fils fortement ; donnez-leur à tous une solide et brillante Éducation, et ouvrez-leur ensuite une carrière ; et, quand même l'égalité des partages ne laisserait à chacun d'eux qu'une fortune médiocre, ils seront grands et riches

; * BossDET, De Inst. Delplu

QUI EST DU A LA LIBEPxTE DE SA VOCATION. 239

par leur Éducation, par leur travail, par leur nom, par leur nombre même. Ils se soutiendront, se fortifieront les uns les autres dans les postes divers auxquels la Providence et la sollicitude éclairée de leurs pères les auront appelés.

C'est une observation qui n'échappera pas aux hommes attentifs, aux esprits qui suivent, avec un regard religieux et chrétien, la conduite de la Providence : il y a une bénédiction visible, bénédiction même temporelle, sur les nombreuses familles ; et j'ai presque toujours vu se réaliser en leur faveur les vœux qu'elles soumettaient à Dieu avec un noble abandon à sa bonté, et qui chez tant d'autres sont remplacés par des calculs coupables et le plus souvent impuissants !

Parmi ces enfants nombreux, plusieurs au moins auront des natures distinguées : bien élevés, ils deviendront des hommes supérieurs; ils honoreront leurs frères; ils soutiendront leur nom; ils enrichiront leur race ; ils illustreront leur famille ; ils gouverneront, ils sauveront peut-être leur pays !

Oui, Dieu les bénira. — Pourquoi voit-on si souvent de grands noms disparaître dans l'oubli ? de nobles tiges se dessécher! C'est qu'il ne s'est plus rencontré là qu'un ou deux enfants : un fils unique peut-être : mollement élevé, il a déshonoré son sang.

J'ai parlé des enfants gâtés : il est très-rare que des enfants nombreux soient des enfants gâtés.

Un fils, une fille unique, sont presque toujours l'idolâtrie d'une famille, l'objet des plus frivoles sollicitudes. Il n'y a plus un soin sérieux, plus une haute pensée dans l'Éducation de ces enfants, dont on ne songe qu'à faire des êtres destinés aux aises et aux jouissances de ce monde ; sûrs d'être riches sans jamais rien faire, sans jamais travailler, sans se donner jamais la moindre peine. Comment veut-on que la bénédiction de Dieu se rencontre dans ces Éducations

240 LIV. IV. — CH. IV. — DE l'enfant ET DU RESPECT

misérables, et aussi dans ces lâches calculs de fortune, dans ces basses et impies supputations d'avenir, où la Providence est absolument comptée pour rien ?

Sans doute, il faut dans les familles des chefs, autant qu'il se peut, considérables par la fortune, et c'est ce que nos lois modernes ont trop oublié. Mais il faut aussi des rameaux nombreux qui se soutiennent, s'étendent et s'affermissent les uns les autres.

Qu'il me soit permis de le redire encore à ces chefs de grandes familles : Si vous savez donner à vos nombreux fils une haute Education intellectuelle, ils seront toujours et partout à la tête de leurs concitoyens : par la valeur d'abord, quand il le faudra. Les champs de bataille vous retrouveront encore ce que vous fûtes toujours. Votre sang ne faillira point. Ils seront aussi des premiers par l'esprit : si vous le voulez,vous le pouvez ; vous l'avez pu toujours et fait souvent. Témoin : Turenne et Condé, d'Aguesseau, le cardinal de Polignac, la Rochefoucauld, Fénelon et tant d'autres.

Laissez l'industrie marcher : elle n'est pas destinée à la conquête du monde ; et, le fût-elle, si vous laissez les industriels n'aspirer, comme ils le font, qu'à l'Éducation commune et professionnelle ; si, prenant ce qu'il faut de cette Éducation inférieure, vous savez vous élever plus haut, vous fortifier, jous ennoblir, vous éclairer par la grande Éducation de l'intelligence, vous dominerez tout encore ; vous l'emporterez nécessairement; vous gouvernerez, vous dirigerez l'industrie elle-même; vous la sauverez de ses excès; vous rélèverez jusqu'à vous, et vous demeurerez toujours, à votre place, ce que vous êtes : un Montmorency, un d'Harcourt, ou un autre de ces noms fameux qui régnent sur l'opinion par un prestige héréditaire.

Que si ces glorieuses destinées vous étonnent, si elles vous semblent au-dessus de notre âge, je n'accorderai pas encore, même en y renonçant pour vous, que vous deviez ne

rien faire ici-bas. Je n'accorderai jamais que vous puissiez être sans aucun travail en ce monde.

Non : la chasse, les romans, les chevaux et les chiens ne suffisent à rien et à personne. Je vous dirai avec les saintes Écritures : Non oderis opéra lahoriosa^ et rusticationem creatam ah Altissimo : Ne dédaignez pas le travail^ pas même le travail de la terre^ et V agriculture qui fut créée par le Très-Haut. L'agriculture est le fondement de la vie humaine.

Oui, si rindustrie et le commerce ne vous conviennent pas, soyez de nobles, et même, si vous le pouvez, d'illustres agriculteurs. C'est encore là une belle et glorieuse part de travail. Soyez fidèles au sol qui a fait votre nom et votre fortune, et le sol vous sera fidèle à son tour; et les populations vous béniront. Si elles vous bénissent moins depuis trente-cinq années, c'estquevous les avez trop abandonnées.

Pourquoi, dédaignant votre véritable et solide grandeur, iriez-vous traîner à Paris, dans les cercles ruineux du jeu et du plaisir, une vie indigne de vous ? Pourquoi iriez-vous jeter le reste de vos biens dans les>bîmes du luxe et de tous les déportements qu'entraîne l'oisiveté, plutôt que d'habiter honorablement vos terres, plutôt ,que de pousser dans le pays ces racines profondes que les révolutions elles-mêmes ne sauraient arracher; plutôt que de vous faire aimer, respecter, en répandant autour de vous des bienfaits sur des populations pauvres , qui ne demandent qu'à vous rendre librement cette allégeance à laquelle elles étaient tenues envers vos aïeux ?

Pourquoi laisser des soins si nobles à vos hommes d'affaires, à vos intendants, à vos notaires, à vos avocats, qui se font aimer et choisir au lieu de vous, qui vous succèdent véritablement, et sont aujourd'hui représentants du peuple à votre place ?

Il y a un mot de l'Écriture dont je demande à Dieu de ne

242 LIV. IV. — CH. IV. — DE l'enfant ET DU RESPECT

pas laisser tomber le poids sur personne en mon pays ; mais c'est un mot terrible, s'il en fut jamais, et digne d'être médité par tout le monde. Le voici : La faction des hommes de plaisir, dit l'Esprit-Saint, sera éternellement inutile : auferetur factio lascivientium -.

Concluons : chacun ici-bas a quelque chose à faire, une route à suivre, un but à atteindre, un travail à accomplir, une place à occuper ; en un. mot, des obligations graves, des devoirs sérieux à remplir.

Le travail, qui est l'application de l'âme, est aussi sa force et sa gloire. Sans le travail, sans l'application, nul ne peut être rien ni en ce monde ni dans l'autre.

Dieu et les hommes méprisent, repoussent, comme un serviteur inutile, l'homme qui ne fait rien, qui ne sert à rien.

L'application seule fait les grands hommes, les grands saints, les héros, les hommes de génie.

Tout cela est rare aujourd'hui, parce qu'on ne connaît plus le travail sérieux, l'application profonde. Poètes, littérateurs, historiens, philosophes, ne s'appliquent plus ; on sait ce que la plupart sont devenus depuis cinquante ans.

Que si la difficulté des temps ne vous permet pas d'aspirer au gouvernement des choses publiques.

Du moins sachez vous appliquer au gouvernement de votre fortune, de votre famille, de vos serviteurs, de vos enfants. Ayez les connaissanoes agricoles, industrielles, commerciales même, qu'exige la nature de vos biens, de vos revenus, et, pour nommer les choses par leur nom, que demandent vos forges, vos moulins, vos terres, vos bestiaux. Sachez de tout cela au moins ce qui est nécessaire pour vous en faire rendre un juste compte.

* Amos.

Gouvernez, surtout, vos enfants et leur Éducation : grande œuvre à laquelle vous ne devez jamais rester étrangers !

Gouvernez vos serviteurs si souvent délaissés. Gouvernez les bonnes œuvres : sachez les fonder généreusement, les propager avec zèle. Occupez-vous des villageois qui vous entourent, sachez vous en faire aimer ; soulagez les pauvres ; soyez dans votre commune et dans votre province un homme utile, un conseiller charitable. Améliorez tout autour de vous les ponts, les routes, les églises, les écoles, les maisons communales.

Et surtout recueillez ce dernier enseignement, c'est que, quels que soient les malheurs des temps, il ne saura jamais être permis de sacrifier la société, les mœurs, la Religion, de se sacrifier soi-même et ses enfants, aux intérêts passagers de la politique, et de se faire des révolutions un titre au désœuvrement.

Serait-il vrai qu'il y ait jamais eu en France des hommes d'État qui n'aient vu qu'avec une peine médiocre ce que devient parmi nous la jeunesse opulente? Serait-il possible qu'une habileté profonde ait cru que le pays se trouverait bien, dans le présent et dans l'avenir, des courses aux clochers, des dandys, des lions, et de toutes ces sociétés élégantes et corrompues de jeunes gens qui s'abdiquent euxmêmes, et qui semblent dire à leur pays : Il ne faut plus compter sur nous !

Je ne puis le croire : ce serait un aveuglement trop étrange. Non, non : la jeunesse oisive, la jeunesse dorée, si brillante qu'elle soit, n'est pas bonne à un pays, ni dans la paix, ni dans la guerre : ni la société, ni la politique, ni la Religion, ni la morale, ni le présent, ni l'avenir, ne peuvent en être satisfaits !

J'en ai dit assez sur ce sujet : peut-être trop. Je n'ai voulu qu'être utile et remplir respectueusement un devoir.

Il y a donc pour chacun une place et des devoirs marqués en ce monde.

Quelle est cette place, quels sont ces devoirs ! Qui décidera du choix à faire ? Sera-ce le hasard, le caprice ou la contrainte? Non, ce sera la Providence ; car rien ici-bas ne se fait à l'aventure. Rien, en pareille matière, ne peut être livré au hasard : pour chaque personne, pour chaque état, il y a une vocation de Dieu.

C'est ce qui nous reste à examiner, pour l'éclaircissement de la grave question qui nous occupe.

Page 1