‹ De l'education (volume 3)Chapitre 52 sur 67 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Rien ici-bas ne se fait à l'aventure : donc il y a pour chacun et pour chaque état une vocation de Dieu.

Non : rien ici-bas ne se fait à l'aventure. Un cheveu ne tombe pas de notre tête sans la volonté du ciel : à plus forte raison l'emploi de nos plus nobles facultés et le travail de notre vie entière ne peuvent-ils être abandonnés aux caprices du hasard.

Qui que nous soyons, nous devons donc étudier attentivement les desseins de Dieu sur nous : nous devons religieusement chercher à savoir ce que Dieu demande que nous fassions ici-bas, la place qu'il veut que nous occupions en ce monde : à quoi il nous destine, à quoi il nous appelle^ en un mot.

S'appliquer à connaître cette vocation, au moins en général, et avec une probabilité suffisante pour satisfaire un jugement attentif et prudent, est un des plus grands devoirs d'un

père et d'une mère à l'égard de leurs enfants : c'est le fondement sur lequel reposera le choix qu'ils auront à faire du genre d'Éducation qu'ils leur donneront. Il est manifeste, en effet, que savoir ce qu'un enfant devra et pourra faire en ce monde est la première condition requise pour décider de quelle manière il faut l'y préparer.

Mais, me dira-t-on, comment connaître, comment étudier même la vocation d'un enfant ? Cela doit être singulièrement difficile. —Non : il faut y mettre seulement le temps convenable et une religieuse attention ; alors les signes de la Providence ne manquent jamais.

L'Éducation, avons-nous dit quelque part, continue V œuvre de la création. La première chose donc à savoir dans l'Éducation, c'est comment le créateur veut qu'on aide au développement de son œuvre et de ses desseins ; dans quelle fin il a placé tel enfant sur la terre ; à quoi il le destine : c'est alors qu'on pourra décider quel mode, quelle sorte d'Éducation convient le mieux à la fin qu'il s'agit d'atteindre, à la destinée qu'il est question de remplir ; et, pour tout cela, les indices providentiels sont plus explicites qu'on ne le pense communément : il est rare que certains signes généraux et particuliers très-faciles à discerner; certains goûts, certaines aptitudes, certaines dispositions très-marquées, ne déterminent pas d'assez bonne heure la vocation probable d'un enfant, et par conséquent l'Éducation qui lui convient.

Je ne parle pas ici, on le comprend, de la première Éducation : elle doit être à peu près la même pour tous. Je parle surtout de cette autre Éducation qui s'étend, quels que soient sa forme et son nom, de dix à vingt ans. Et sans redire ici quelle doit être sur l'enfant, de sa dixième à sa vingtième année, l'influence des moyens dont l'Éducation dispose, il me suffit de faire observer que c'est pendant cet âge surtout que le jeune homme s'achève et que sa vocation se décide.

Le genre des études auxquelles il se livre, le temps qu'il y consacre; le goût qu'il y prend, Tapplication qu'il y apporte, les succès qu'il y obtient ; le degré et l'étendue que son intelligence acquiert; les premiers mouvements des passions, bonnes ou mauvaises, qui se font sentir ; les traits plus ou moins dessinés du caractère, et enfin les impressions plus ou moins fortes delà Grâce, les inclinations surnaturelles qu'elle donne quelquefois pour certaines vocations plus parfaites : voilà les moyens d'étudier et de connaître ce à quoi Dieu l'appelle ; ce que Dieu demande qu'il fasse ici-bas.

Je ne veux pas, toutefois, je ne dois rien exagérer ici : le choix d'un état a presque toujours une assez grande latitude : il y a des vocations diverses, plus ou moins parfaites. Les* maîtres de la vie morale reconnaissent que si parmi ces vocations il y en a quelquefois de plus absolues, auxquelles on ne peut se soustraire sans mettre tout en péril dans sa vie, il y en a aussi de plus libres, entre lesquelles l'hésitation est permise, convenable même.

La raison en est très-simple. Combien de professions entre lesquelles les différences sont si peu de chose, que la préférence de l'une à l'autre est manifestement sans importance appréciable ! Je ne prétends donc pas que la vocation soit déterminée toujours avec une rigoureuse précision jusque dans sa dernière spécialité; mais ce que je soutiens, c'est que le genre au moins de la vocation est ordinairement indiqué par des moyens faciles à reconnaître, et que l'erreur alors serait pleine de périls.

Par exemple, la vie dans le monde, ou la vie hors du monde ; l'état religieux ou l'état de mariage : voilà des vocations et des états entièrement distincts les uns des autres. Et même, dans les divers états du monde, il y en a de tout à fait disparates : la robe ou l'épée : l'agriculture ou l'industrie; la marine ou l'administration ; la carrière des lettres, celle des sciences ou celle des arts.

Ces diverses carrières exigent des aptitudes tellement différentes, que choisir au hasard, à Taveugle, pour un jeune homme, entre des professions qui se ressemblent si peu, ce serait manifestement s'exposer à troubler, à paralyser toute sa vie : ce serait l'enchaîner à un état pour lequel il n'était peut-être point fait, et dans lequel le succès, le bonheur sera pour lui moralement impossible.

Mais par là même que les différences entre ces genres principaux de vocations sont fortement marquées, il est facile d'y éviter l'erreur, pour peu qu'on veuille se donner la peine d'étudier, avec le double secours de l'attention et du temps, les différences non moins profondes qui se trouvent entre les dispositions physiques, intellectuelles, morales, religieuses des divers enfants.

L'attrait surnaturel, s'il s'agit de vocations surnaturelles et plus parfaites, et, de quelque vocation qu'il s'agisse, l'aptitude qui rend propre à telle ou telle profession; le défaut d'aptitude qui en éloigne, l'inclination et le goût qui facilitent l'application et le succès ; les qualités mauvaises, les défauts, les passions qui trouveraient dans tel état un aliment funeste qu'il faut leur refuser; les bonnes qualités, les vertus, qui trouveront dans tel autre un aliment heureux, fécond, qu'il faut leur offrir ; enfin, tout le reste supposé et sagement considéré, les circonstances de naissance, de fortune, de position sociale, les occasions favorables, les ouvertures qui se présentent et qui semblent être des manifestations providentielles : tels sont les indices les plus notables par lesquels se révélera, avec une sorte de certitude, la vocation d'un jeune homme. On observant ces indices, en les suivant avec une prudente circonspection, on se trompera bien rarement ; si l'on se trompait quelquefois, ce ne serait presque jamais que dans les cas où l'erreur ne serait point grave, parce que les différences seraient peu importantes, et la vocation moins obligatoire.

Il ne faut pas que les parents, que les instituteurs pressent ici violemment les enfants. Leur liberté doit être respectée. On peut, on doit les éclairer, les conseiller, les préparer même de loin, les diriger ; mais les violenter et les pousser de force dans tel ou tel état, jamais.

Quant aux vocations tout à fait surnaturelles et plus parfaites, j'en parlerai avec quelque détail au cinquième livre de cet ouvrage, lorsque je traiterai de la liberté des vocations ecclésiastiques et du respect qui leur est dû. Je me bornerai en ce moment à dire simplement ceci :

Sans doute, chacun en ce monde peut, avec le secours de Dieu, s'élever à une grande hauteur. L'horizon de la vérité et de la vertu, comme celui de la bonté et de la grâce divines, est immense ; et il y a, dans le dessein providentiel, pour chacun, un plan de perfection relative à laquelle il lui est possible d'atteindre; c'est ce qu'on pourrait appeler avec saint Paul : Volu7îtas Dei bene placens etperfecta. Mais, hélas ! peu y arrivent ; beaucoup dégénèrent.

A ceux-ci. Dieu, dans sa miséricorde, peut réserver des vocations moins parfaites et un avenir moins grand, mais qui pourra toujours être bon et heureux, s'il est fidèle. C'est encore la vie et le salut.

Mais il y en a qui descendent au-dessous de toute limite et de toute volonté de Dieu ; ce sont ceux qui ne veulent rien faire en ce monde, ou qui n'y font que le mal, ne tenant aucun compte des lois de leur Créateur; pour ceux-là, c'est la ruine, c'est la dégradation intellectuelle et morale, c'est la mort éternelle : Ad nihilum redactus est in conspectu ejus malignus.

Mais, quelle que soit la latitude laissée à chacun dans le choix des diverses vocations possibles, il est manifeste que ce choix, aveugle ou éclairé, heureux ou malheureux, conforme ou contraire à l'ordre de la Providence, aura sur l'avenir une singulière influence, et fera le bonheur ou le mal-

heur, la honte ou Thonneur de la vie, la [plénitude glorieuse ou le vide affreux de l'existence entière.

Voilà pourquoi les parents non-seulement ne doivent rien donner ici à leur vanité personnelle, à leur ambition, à leurs goûts d'amour-propre, mais doivent aussi se bien garder d'accorder trop légèrement leur créance à des présages dont la certitude serait médiocre ou prématurée. Il faut qu'ils ménagent religieusement la liberté de l'enfant, laissent le bon naturel agir et se déclarer par lui-même, la Grâce marquer par ses impressions les desseins de Dieu, les aptitudes se révéler peu à peu, le talent s'annoncer et devenir sûr : en un mot, ils doivent étudier attentivement pour y obéir, l'ordre de la nature et celui de la Providence.

Vérité étrangement oubliée de nos jours, oii la plupart des vocations et des carrières se décident au hasard et sans aucun examen sérieux ! où l'on voit certains enfants que les indices providentiels les plus manifestes semblaient appeler à gouverner un jour leur pays, ou du moins à y exercer les emplois civils et politiques les plus importants, et qui sont élevés, qu'on me permette de le dire, comme s'ils devaient être uniquement un jour des peintres, des musiciens, ou môme, qu'on me permette de descendre plus bas encore, des écuyers ou des gardes-chasse.

Les plus remarquables d'entre eux dessineront, si vous le voulez, chanteront plus ou moins agréablement : c'est un homme distingué, dira-t-on. Qu'aura-t-il fait dans sa vie ? peut-être un album ! Et encore la plupart ne sauront que la danse, l'escrime et l'équitation.

Pour toute ambition, pour vertu singulière, 11 excelle à conduire un char dans la carrière,

disait autrefois Racine. Que de jeunes gens de nos jours ont borné là toute leur ambition !

Et, chose bizarre ! contraste étrange î dans ce même pays, on voit une multitude d'autres enfants que rien ne prédestinait à sortir de la foule, ni le vœu de la nature, ni Tappel de la Providence; et qui, élevés imprudemment à un genre de vie pour lequel Dieu ne les a pas faits, contractent, au sein d'une fausse Éducation, des goûts, des habitudes de luxe, des besoins immodérés, qui préparent à toute leur vie le malaise et les tourments d'une ambition qu'il leur faudra un jour satisfaire peut-être à tout prix !

Erreur effroyable par ses suites, qui, d'avance, creuse devant les pas de l'homme, ou l'abîme du crime, ou celui du désespoir, et presque toujours l'un et l'autre!

Aussi, souvent, qu'arrive-t-il ? Tandis que les premiers, citoyens sans valeur, pères de famille sans vertu, ne sont pas même capables d'élever leurs enfants ni de gouverner leur fortune, et commencent ou précipitent ces grandes dégénérations par lesquelles des noms longtemps illustres vont enfin s'éteindre dans l'obscurité et quelquefois dans l'ignominie, les seconds nous donnent ces générations envieuses, turbulentes, factieuses, pour lesquelles, malgré leur profonde médiocrité, toute fortune, toute supériorité sociale est un odieux spectacle, un insupportable fardeau : hommes malheureux qui, dans les noirs chagrins de leur orgueil révolté, s'agitent au sein de la société en péril pour sortir violemment de leur condition ; et, tourmentés par les rêves d'une cupidité sans mesure, ne se reposent enfin que dans leur propre ruine, ou dans le renversement de l'ordre public.

Quels sont les plus coupables? Certes, la question importe peu; mais, si je devais la résoudre, je dirais que ceux pour qui Dieu et la société avaient tant fait et qui ne veulent rien faire, ni pour lui, ni pour eux, ni pour elle ; qui ne se souviennent ni de leur nom, ni de leurs pères, ni de leur gloire passée ; qui font périr en eux les plus nobles espérances de la patrie et tant de biens si précieux qui ne se retrouveront

peut-être jamais; qui laissent enfin s'énerver et s'abîmer dans la mollesse et la lâcheté de leur vie les forces les plus élevées et les plus pures d'une grande nation, je dirai que ceux-là m'irritent plus profondément, ceux-là me découragent, ceux-là m'abattent, ceux-là me feraient désespérer de l'avenir, s'il n'y avait pas la Providence, la force morale de l'Église et la fortune de la France !

Qu'on me pardonne l'austérité et la douleur de mes paroles, et qu'on me permette ici, pour les justifier, une réflexion plus générale, qui, je l'espère, ne paraîtra pas trop dure : j'affirme au. moins qu'elle ne veut pas l'être : c'est une simple observation de fait, dont chacun retrouvera le souvenir dans son expérience, et qui éclairera d'un jour nouveau la thèse que je soutiens en ce moment sur l'importance d'un état, d'une vocation quelconque pour tout individu, et sur le danger des vocations faussées ou manquées.

Quand on a étudié la nature humaine dans l'enfant, c'està-dire à son point de départ, et qu'on l'a suivie à travers les différents âges des hommes, depuis l'adolescence jusqu'aux dernières limites de la vie, on est frappé de cette quantité de natures riches, intelligentes, vives, brillantes, honnêtes et vertueuses, arrêtées dans leur essor, blessées dans leur énergie, obscurcies dans leur éclat, ne donnant pas ce qu'elles ont reçu, ne se faisant deviner que par des éclairs : intelligences avortées, devenues indignes d'elles - mêmes ; cœurs paralysés, rétrécis, nobles créatures qu'une sève appauvrie et détournée de son cours a rendues médiocres, incomplètes, stériles ; a ravies aux plus belles espérances de la Société, de la Religion, de la Famille, et fait déchoir de la haute destinée que Dieu leur avait préparée. D'où vient ce malheur ? Le plus souvent d'une vocation faussée, d'une vocation manquée. Ce sont des gens ou qui n'ont rien voulu faire en ce monde, ce qui est le plus profond des désordres et le plus grand des périls ; ou qui n'ont étudié ni leur na-

ture, ni les desseins de la Providence, et ont voulu faire ce pour quoi ils n'étaient pas faits eux-mêmes.

Hélas ! je parle ici avec trop d'expérience, et ma parole, je le crains, laisse percer malgré moi, depuis quelques moments, une émotion douloureuse qui n'est pas de l'amertume, mais qui est l'accent trop excusable du dévoûment trahi souvent dans ses plus saintes et plus chères espérances !

Que de parents irréfléchis ! que de décisions téméraires et précipitées dans la plus grave affaire de la vie !

Que de jeunes gens môme n'ai-je pas vus, appelés à décider sur leur propre destinée, se faire les illusions les plus étranges, et enchaîner, par un . choix aveugle, leur intelligence et leur volonté à des professions pour lesquelles ils n'étaient point préparés ; donner d'eux-mêmes, et imprimer avec une effrayante légèreté une direction à leur vie, dans un âge d'emportement et d'inexpérience ; fixer les bornes de leurs vertus et faire à leur Religion même sa part !

Aussi, de tous côtés, que de vocations égarées et d'existences déplacées ! que de désappointements et de mécomptes ! que d'esprits fourvoyés, de caractères amoindris, de vertus compromises, de services et d'espérances perdus ! Et ces jeunes gens, tels que les voilà faits, deviennent des hommes, des vieillards ; car le vieillard se fait de l'homme mûr , l'homme mûr du jeune homme, et le jeune homme de l'enfant ; et tous deviennent la société enfin, cette société qui a bien des lois, mais non des remèdes contre la plupart des maux qui la dévorent, et qui n'a ni lois ni remèdes contre de tels maux.

Je me trompe : non-seulement la société n'a ni lois ni remèdes contre de tels maux, mais, chose étrange ! elle a des lois pour les faire ; elle a des lois pour les consacrer : elle a des lois contre les remèdes à ces maux. Je m'explique.

Chez tel peuple, la société a des lois qui gênent toutes les

vocations ; la société a des contraintes qui font violence aux libertés les plus légitimes de Thomme et de la famille. La société a des niveaux tyranniques qu'elle impose brutalement à toutes les intelligences, à tous les goûts, à toutes les aptitudes, à toutes les vertus ; des lois odieuses qui compriment, qui arrêtent, à rentrée de chaque carrière, tout essor, tout élan généreux et spontané, ou bien qui y précipitent violemment, avant Tâge, sans discernement, sans raison, contre toute raison.

N'est-ce pas le désordre profond qui a été signalé chez nous par des voix éloquentes, dont l'autorité ici ne peut être suspecte ? Qu'on y prête attention : ces accusations si graves, ce n'est pas moi qui les élève , mais il est temps enfin qu'on les entende !

Voici en quels termes un ministre même de l'instruction publique, M. Guizot, parlait des maux que je déplore ici, et révélait leur désastreuse influence sur tout l'état social ;

« De là, Messieurs, cette perturbation souvent déplorée, « qui jette un grand nombre de jeunes gens hors de leur si- « tuation naturelle, excite leur imagination sans nourrir « fortement leur intelligence; leur inspire des goûts littéraires « sans vraie et sérieuse connaissance des lettres ; encombre « les professions savantes de prétentions oisives et mala- « dives, et répand ainsi dans la société une multitude d'exis- « tences déplacées, inquiètes, qui lui pèsent et la troublent « sans en obtenir pour elles-mêmes la fortune ou la réputa- « tion à laquelle elles aspirent vainement.

« Et, pendant que d'un système trop uniforme et trop « exclusif sortent ces agitations factices et douloureuses, « beaucoup de parents honnêtes et sensés cherchent en vain « comment faire donner à leurs enfants une Éducation qui « les préserve de telles chances, et réponde à la situation et « aux occupations qui les attendent.

« Je n'insiste pas sur ces faits, Messieurs : ils ont souvent

« occupé votre pensée ; ils sont directement attestés par de « nombreuses et déjà anciennes réclamations publiques et « privées ; ils se révèlent indirectement dans les efforts ten- « tés depuis vingt ans, pour apportera notre système d'ins- « truction secondaire des modifications qui satisfassent à ce « besoin de notre état social.

« Ils ont tous été, je ne dirai pas vains, mais insufâ- « sants. »

M. Virey parlait comme M. Guizot : il n'y avait alors qu'une voix pour proclamer les immenses périls de renseignement uniforme et de l'Éducation contrainte :

« Chaque année donc continueront de sortir de nos collé- « ges ces légions de jeunes lettrés, pour envahir tous les « rangs, frappant à toutes les portes, encombrant Tadminis- « tration et tous les emplois, prêts à renverser même de « leurs prétentions ambitieuses les barrières que la société « ou les positions acquises leur imposent ; déversant partout « une acre polémique dans les journaux et les réunions po- « litiques. De là cette guerre sourde, ces combats à outrance, « minantles entrailles mêmes de notre corps social, qui entrece tiennentle feu secret des mécontentements, l'ardeur fébrile « des révoltes, et peut-être toutes les incertitudes de notre « avenir. Ces angoisses. Messieurs, nous les créons, nous <( les fomentons nous-mêmes. De là, tant d'esprits sans car- « rière tracée, souvent égarés par la présomption si natu- « relie au jeune âge, et, ce qui est pis quelquefois, sans au- « cune Éducation civile ou religieuse capable de lui servir « de contre-poids.

« Travaillés par un triste scepticisme, ces masses, dé- « pourvues de croyances religieuses, trahissent leur malaise « secret ; elles ne connaissent d'autres droits que la force, « d'autres titres que la victoire, d'autres biens que la for- « tune. »

M. Ternaux disait aussi, au nom de sa longue expérience :

« Cinquante ans d'existence commerciale et manufacturière « m'ont mis plus d'une fois à môme de réfléchir sur la mal- « heureuse situation des jeunes gens sortant du collège, qui « me demandaient, ou pour qui les parents sollicitaient des « places, et dont je ne pouvais satisfaire les demandes. Com-

« BIEN n'en AI-JE pas VU SE FRAPPER LE FRONT DE DÉSESPOIR! »

Certes, il est impossible de s'exprimer sur ces graves périls en termes plus énergiques et plus effrayants.

Mais enfin, où était, où est encore la racine du mal qui soulevait de si douloureuses plaintes et de si amers gémissements ? où faut-il voir la cause réelle, profonde, des effets signalés avec une si éloquente vérité? quel est le mal certain qu'on déplore? où faut-il porter le remède? qu'y a-t-il au fond de tout cela?

Je l'ai dit en d'autres temps, je ne le dirai plus aujourd'hui : le temps des pénibles controverses est fmi. D'ailleurs, le mal est connu et on essaye enfin de le guérir. Il ne s'agit plus de discuter. Il n'est plus heureusement question que de travailler tous ensemble et de concert au bien commun ; d'y travailler partout à la fois, s'il est possible ; d'y travailler avec un persévérant courage. La tâche du présent n'est pas de récriminer contre un passé malheureux : ce qu'il faut, c'est de préparer un meilleur avenir, en offrant, dans la liberté généreuse d'une loyale et féconde concurrence, à la jeunesse française les secours variés dont elle a besoin : c'està-dire toutes les diverses sortes de bonne Éducation que réclament depuis si longtemps la diversité des carrières, la conscience des pères de famille, les vœux de la Religion et les malheurs de la France !

LIYRE CINQUIÈME

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