CHAPITRE III
DE l'Éducation morale*
On ne voit pas le défaut capital de nos programmes d'éducation. Tandis qu'on perfectionne beaucoup nos systèmes par le détail, dans le fond et dans la forme, le plus pressant desideratum n'a pas encore été reconnu, même en tant que desideratum. Préparer la jeunesse aux devoirs de la vie, tel est l'objet que les parents et les maîtres ont tacitement en vue dans l'éducation ; et heureusement, la valeur des choses enseignées, Texcellence des méthodes suivies, sont jugées maintenant par leur adaptation à cet objet. C'est pour cela qu'on juge convenable de substituer à une éducation purement classique une éducation dans laquelle entre l'étude des langues modernes. On insiste surlanéces» site d'y faire entrer aussi l'étude des sciences, pour des raisons analogues. Mais quoiqu'on prenne soin de
préparer la jeunesse des deux sexes à la vie sociale et à la vie publique, on ne la prépare aucunement à la situation de pères et de mères de famille. Tandis qu'on est convaincu que, pour savoir gagner sa vie flans ce monde, il faut avoir passé par une préparation laborieuse, on paraît croire que, pour élever des enfants, aucune préparation n'est nécessaire. Tandis que le jeune homme emploie des années à acquérir ce genre de connaissances dont le principal mérite est qu'elles constituent « l'éducation d'un homme du monde, » et la jeune fille, ce genre de talents décoratifs qui font d'elle l'ornement des soirées , on ne donne pas une heure aux études qui pourraient les mettre en état de remplir le devoir le plus grave de tous : le gouvernement de la famille. Est-ce donc que ce devoir à remplir ne se présentera que très- éventuellement dans leur vie? Au contraire, il est certain que neuf fois sur dix, il pèsera sur eux. Est-ce donc qu'il est aisé à remplir? Au contraire; de toutes les fonctions de l'homme, celle-ci est la plus difficile. Est-ce donc que l'on peut compter que tout jeune homme et toute jeune fille se formeront spontanément dans Fart d'élever des enfants ? Point du tout; non-seulement on ne reconnaît même pas la nécessité de se former à cet art, mais la complexité du sujet est telle, que c'est un de ceux dans lesquels on peut le moins compter faire son éducation soimême. On ne peut invoquer aucun motif raisonnable pour laisser l'art de l'éducation en dehors de nos cours
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d'études. Que nous nous placions au point de vue du bonheur des parents eux-mêmes, ou de l'existence dés enfants et de leur postérité la plus reculée, nous devons admettre que la connaissance des meilleures méthodes d'éducation physique, intellectuelle et morale, est une connaissance très-importante à acquérir. Ce sujet devrait venir en dernier lieu dans les études des deux sexes, et servir de couronnement à ces études. Comme, au physique, la maturité est caractérisée par la puissance d'engendrer des enfants, la maturité intellectuelle est caractérisée par la puissance d'élever ces enfants. Le sujet qui comprend tous les autres sujets^ et qui doit par conséquent former le point culminant de r éducation, c'est la théorie et la pratique de Véducation. En l'absence de cette préparation, le gouvernement des enfants, et particulièrement leur gouvernement moral, est lamentablement mauvais. Ou les parents n'y pensent pas du tout, ou leurs conclusions sur cette matière sont grossières et mal liées. Dans la plupart des cas, et surtout de la part des mères, la manière de traiter les enfants dans chaque occasion qui se présente, est celle de l'impulsion du moment. Elle n'émane aucunement d'une conviction raisonnée de ce qui convient au bien de l'enfant, mais simplement du sentiment, bon ou mauvais, qu'éprouvent les parents ; et elle varie d'heure en heure avec ces sentiments eux-mêmes. Si les inspirations de la. passion ont pour supplément quelque doctrine, quelque
méthode définie, ce sont les doctrines et les méthodes héritées du temps passé, suggérées par nos souvenirs d'enfance, adoptées sur la foi des nourrices et des servantes, méthodes trouvées non par la science maïs par l'ignorance des temps. Richter, commentant cet état chaotique de l'opinion et de la pratique en matière de gouvernement de la famille, a écrit :
<c Si les variations secrètes d'un grand nombre de pères appartenant à la moyenne des esprits, étaient mises au jour, arrangées en plan d'études, cataloguées pour servir à l'éducation morale des enfants, elles composeraient un ensemble dans le genre de celui-ci : A la première heure, « la morale pure doit être enseignée à Tenfant, soit par moi, soit par ceux qui ont charge de lui; » à la deuxième heure, « la morale mixte, ou la morale de l'utilité pour soi-même; » à la troisième heure : « Ne voyez-vous pas que votre père fait ainsi ?» à la quatrième heure : « Vous êtes petit, et cela ne convient qu'aux grandes personnes; » à la cinquième heure : c< La grande affaire est que vous réussissiez dans le monde et deveniez quelque chose dans l'État; » à la sixième heure : « Ce sont les choses éternelle 3 et non les temporaires qui déterminent le mérite de l'homme ; » à la septième heure : « Donc supportez l'injustice et ayez patience ; » à la huitième heure : « Mais défendez-vous bravement si Ton vous attaque ;î> à la neuvième heure î « Cher enfant, ne faites
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pas de bruit ; » à la dixième heure : « Un petit garçon ne doit pas rester immobile comme cela; » à la onzième heure : « Il faut mieux obéir à vos parents ; » à la douzième heure : « Et faire votre éducation vousmême. » Ainsi, à toute heure, le père, par les variations de ses principes, cache ce qu'ils ont d'insoutenable et d'incomplet. Quant à sa femme, elle n'est ni semblable à lui, ni même à cet arlequin qui parut sur la scène avec une liasse de papiers sous chaque bras, et qui répondit à ceux qui lui demandaient ce qu'il avait sous le bras droit : « Des ordres » ; et à ceux qui demandaient ce qu'il avait sous le bras gauche : « Des contre-ordres. » Mais la mère ne pourrait être mieux comparée qu'à un géant Briarée, à cent bras, ayant une liasse de papiers sous chaque bras!
Cet état de choses n'est pas près de changer. Des générations doivent passer avant qu'on puisse espérer qu'il s'améliore beaucoup. De même que les constitutions politiques, les systèmes d'éducation ne se créent pas, ils se développent; et le développement n'est pas appréciable en de courtes périodes de temps. Si lentes, cependant, que doivent être les améliorations, elles impliquent l'emploi de moyens pour y parvenir : la discussion est un de ces moyens.
Nous ne sommes pas de ceux qui croient au dogme de lord Palmerston : que « tous les enfants sont nés bons. » En somme, le dogme contraire, si insoutenable qu'il soit, nous paraît encore moins éloigné de la vérité. Nous ne croyons pas davantage qu'on peut, par une
éducation habilement conduite, les amener à être complètement ce qu'ils devraient être. Au contraire, nous savons que, si Ton peut diminuer leurs imperfections naturelles, on ne peut pas les détruire. On pourrait comparer l'opinion de certaines personnes : qu'un système parfait d'éducation produirait une humanité, idéale, à cette autre opinion de Shelley exprimée dans ses poëmes : que, si l'humanité abolissait ses anciennes institutions et oubliait ses anciens préjugés, tous les maux qui existent daas ce monde disparaîtraient tout à coup : ces deUx opinions ne peuvent être partagées par ceux qui ont étudié sans passion les choses humaines.
Malgré cela, on fera bien de sympathiser avec les personnes qui nourrissent ces trop confiantes espérances. L'enthousiasme, même poussé jusqu'au fanatisme, est un bon moteur; peut être même un moteur indispensable. Il est clair que le politique ardent ne supporterait pas les fatigues qu'il supporte, ne ferait pas les sacrifices qu'il fait, s'il ne croyait point que la réforme pour laquelle il combat, est la seule chose nécessaire. Sans la conviction que l'ivrognerie est la source de tous les maux de la société, celui qui se refuse toute liqueur forte, s'agiterait moins énergiquement. En philanthropie, comme en d'autres matières, la division du travail produit un grand avantage, et pour qu'il y ait division du travail, il faut que chaque philanthrope soit plus ou
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moins absorbé par sa fonction particulière, et ait une foi exagérée dans son œuvre. De là vient que nous pouvons dire, de ceux qui regardent Téducation intellectuelle- et morale comme la panacée, que l'exagération de leur attente n'est pas sans avantage; et c'est là peut être une partie de l'ordre bienfaisant des choses, que leur confiance ne puisse être ébranlée.
Mais, lors même qu'il serait vrai que, par quelque système d'éducation morale encore à trouver, on puisse façonner les enfants sur le modèle désirable; et lors même qu'on pourrait faire adopter ce système à tous les parents, nous serions encore loin d'atteindre l'objet en vue. On oublie que l'application d'un pareil système suppose de la part des adultes un degré d'intelligence, de bonté, d'empire sur soi-même que personne ne possède. L'erreur de ceux qui discutent des systèmes d'éducation domestique, consiste à attribuer tous les défauts, à imputer toutes les difficultés aux enfants, et rien aux parents. En ce qui touche au gouvernement de la famille, comme en ce qui touche au gouvernement de la nation, on suppose toujours que les vertus sont du côté des gouvernants, et les vices du côté des gouvernés. A en juger par les théories d'éducation, il semble qu'hommes et femmes soient transformés, aussitôt qu'on les envisage en tant que pères et que mères. Nous voyons tous les jours que les gens avec lesquels nous avons des relations commerciales^ ceux que nous rencon-
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trons dans le monde, sont des êtres imparfaits. Dans les scandales journaliers, dans les querelles entre d'anciens amis, dans les banqueroutes, dans les procès, dans les rapports de la police, nous avons tous les jours la preuve de Tégoïsme, de Timprobité, de l'immoralité générale; et cependant, quand on parle de l'éducation des enfants en bas âge et de la conduite des enfants plus âgés, on tient pour un fait établi que ceux qui les élèvent, et qui ne sont autres que tous ces pécbeurs-là, ne sont point coupables de fautes morales envers eux! Ceci est si loin d'être vrai, que, pour notre part, nous n'hésitons pas à imputer aux parents la plus grande partie des maux qui se produisent dans la famille, et qu'on impute ordinairement aux enfants. Nous ne disons point qu'il en soit ainsi chez les personnes bienveillantes et maîtresses d'el^ os -mêmes, au nombre desquelles nous espérons pouvoir classer la majorité de nos lecteurs; mais nous affirmons que cela est vrai de la masse. Quelle sorte de culture morale peut donner une mère qui a l'habitude de secouer rudement son enfant quand il ne veut pas teter, chose que nous avons vue de nos propre yeux? Quel sentiment de la justice un père pourra-t-il inculquer quand, averti par les cris de son enfant que celui-ci a le doigt pris dans une porte, il commence par le battre au lieu de le délivrer? Le fait nous a pourtant été affirmé par un témoin oculaire. Exemple plus fort encore, et garanti également par un témoignage direct : un enfant
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est rapporté à la maison avec une jambe cassée^ et on Vaccueille par des coups! Quel espoir d'éducation morale peut-on concevoir pour cet enfant? Il est vrai que ce sont là des cas extrêmes ; des cas qui dénotent dans l'être humain la présence de cet instinct aveugle qui porte la brute à détruire ses petits quand ils sont malades ou blessés. Mais^ si extrêmes qu'ils soient^ ils sont les types des sentiments et des procédés qu'on observe tous les jourâ dans beaucoup de familles. Qui n'a pas vu bien des fois un enfant être frappé par une bonne ou par des parents^ à cause de sa maussaderîe^ maussaderie dont sa santé est probablement la cause? Qui n'a pas entendu une mère, quand elle ramasse brusquement im pauvre petit tombé par terre, l'appeler petit sot, sur un ton d'irascibilité qui présage pour tout le temps de son enfance une suite sans fin d'aigres réprimandes? Et le ton dur sur lequel un père ordonne à son fils de se tenir tranquille, no wontre-t-il pas combien il est loin d'entrer dans sa manière de sentir? Est-ce que les contrariétés constantes et inutiles qu'on fait souffrir aux enfants ; par exemple, Tordre de s'asseoir, quand, chez une petite créature si active, l'immobilité doit produire une grande irritation nerveuse; la défense de regarder par les portières en chemin de fer, quand c'est là pour un enfant intelligent une privation sérieuse : est-ce que tout cela n'indique pas une terrible absence de sympathie? La vérité est que les difficultés de l'éducation
morale ont une double origine, et qu'elles proviennent à la fois des parents et des enfants. Si la transmission héréditaire est une loi de la nature, comme le savent tous les naturalistes, et comme le redisent Texpérience de tous les jours et les proverbes des nations, alors, daus la moyenne des cas, les défauts des enfants sont le reflet des défauts des parents. Nous disons la moyenne des cas, parce que, le fail de transmission se trouvant compliqué par les ancêtres éloignés, il ne peut être vrai que d'une façon générale. Et si, dans la moyenne des cas, cette hérédité de défauts existe, les mauvaises passions que les parents ont à combattre chez leurs enfants, 'sont précisément celles qu'ils ont eux-mêmes. Cela peut n'être point aperçu du dehors, cela peut être couvert et caché par d'autres sentiments; mais cela est. Donc, évidemment, on ne peut espérer voir régner un système d'éducation idéal : les parents ne sont pas assez bons pour cela.
De plus, lors même qu'il y aurait des méthodes par lesquelles on pourrait arriver au but tout d'un coup ; et lors même que les pères et mères auraient assez de pénétration, de bienveillance, d'empire sur euxmêmes pour appliquer ces méthodes avec suite, on pourrait soutenir qu'il serait impossible de réformer le gouvernement de la famille plus vite que ne sont réformées les autres choses. Quel est l'objet qu'on a en vue? L'éducation, de quelque nature qu'elle soit, n'a-t-elle pas pour fin prochaine de Drénarer l'enfant
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à la vie, de former un citoyen qui puisse faire son chemin dans le monde ? Et faire son chemin dans le monde (nous n'entendons pas, par là, devenir riche/ mais acquérir les moyens d'élever une famille), cela n'implique-t-il pas une certaine adaptation de Tindividu au monde tel qu'il est maintenant? Si Ton pouvait, au moyen d'un système d'éducation idéale, produire un être humain idéal, n'est-il pas douteux qu'il fût propre à vivre dans le monde tel qu'il est? Ne pouvons-nous pas soupçonner avec raison que lextrême délicatesse de ses sentiments, que l'extrême élévation de ses règles de conduite, que sa droiture trop parfaite, lui rendraient la vie intolérable ou même impossible? Et si admirable que ce résultat pût être au point de vue de l'individu, ne serait-il pas manqué au point de vue de la société et de la famille ? Il y a beaucoup de raisons de croire que dans une famille, de même que dans une nation, le gouvernement est, en somme, aussi bon que le permet l'état général de la nature humaine. Dans ce cas comme dans l'autre, le caractèr ( moyen des individus détermine la nature et l'excel lence du contrôle exercé. Dans un cas comme dan? l'autre, le perfectionnement du caractère individue ] conduit au perfectionnement du système : et nou { disons que, s'il était possible de perfectionner le système sans que le caractère moyen de la société eût été perfectionné préalablement, le mal s'ensuivrait plutô 1 que le b'^en : la dureté dont les enfants ont à souffrir maintenant de la part de leurs parents et de leurs mo-
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niteurs, peut être regardée comme une préparation à la dureté bien plus grande qu'ils rencontreront à leur entrée dans le monde. Et Ton peut objecter que, s'il était possible que les parents et les maîtres les traitassent avec une entière équité, avec une parfaite bienveillance, cela ne ferait que donner plus d'intensité aux souffrances que l'égoïsme des hommes doit, plus tard, leur infliger *•
Quelqu'un demandera : « Mais n'est-ce pas là trop prouver? Si aucun système d'éducation morale ne peut rendre les enfants ce qu'ils doivent être ; si, en supposant que ce système existât, les parents sont trop imparfaits pour l'appliquer ; si même, dans le cas où ce système pourrait être appliqué, ses résultats devaient former avec l'état présent de la société une anomalie désastreuse, ne s'ensuit-il pas que la réforme du système actuel n'est ni possible, ni désirable? Non : il s'ensuit seulement que la réforme du gouvernement
* C'est là l'excuse que quelques personnes présentent pour la rude façon dont sont traités les garçons dans les collèges : apprentissage, dit-on, dans un monde en miniature, des rigueurs que leur prépare le monde réel; mais cette excuse est fort insuffisante. Car, si la discipline de la maison paternelle et de l'école ne doivent pas être beaucoup plus douces que celle du monde, elles peuvent être un peu plus douces; et, au contraire, la discipline' à laquelle sont soumis let enfants à Eton, à Whinchester, à Harrow, etc., est pire que celle de la vie adulte, — plus injuste, plus cruelle. Au lieu d'aider au progrès de l'humanité— ce que toute éducation doit faire — le régime de nos écoles publiques tend à accoutumer les enfants à la forme .du gouvernement despotique, à là domination de la force^ et, par conséquent, à adapter leurs idées à un état social inférieur à celui qui existe. Recrutée qu'est en grande partie notre législature parmi les ancien» élèves de ces établissements, on peut voir dans cette influence anti- Civilisatrice un empêchement au progrès de la nation.
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domestique doit aller pari passu avec les autres réformes; il s'ensuit seulement que les méthodes d'éducation ne sont et ne peuvent être améliorées que pas à pas ; il s'ensuit seulement que les règles de perfection ' absolue seront, dans la pratique, inévitablement subordonnées à l'état présent de l'humanité, — tant à cause de l'imperfection des enfants que de celle des parents et de la société, — et qu'elles ne pourront être mieux observées qu'à mesure que la moralité générale fera des progrès.
« Mais, dans tous les cas alors, » reprend notre critique, « il' est inutile de formuler un idéal d'éducation domestique. H ne peut y avoir aucun avantage à chercher, à préconiser des méthodes qui sont en avance sur notre temps. » Nous prétendons encore le contraire. De même qu'en ce qui touche au gouvernement politique, bien que les lois de la justice absolue soient à présent inapplicables, il est bon de les connaître, afin que tous les changements qu'on opère (Soient faits dans le sens de ces lois et non pas en sens voniraire; de même, en ce qui touche au gouvernement !lomestique, il est bon de montrer l'idéal, afin qu'on l>uisseen approcher par degrés. Nous n'avons à redouter aucune mauvaise conséquence de notre pergévérance à maintenir cet idéal. En général, le conservatisme instinctif de la société est assez fort pour empêcher un changement trop rapide. Les choses sont ainsi arrangées que, tant que les hommes ne se sont pas élevés au niveau des idées morales supérieures, ils ne
peuvent pas les recevoir : ils les acceptent nominalement, mais non virtuellement; et quand la vérité est reconnue, les obstacles à sa mise en pratique sont si persistants, qu'ils survivent à la patience des philanthropes et même à celle des philosophes. Nous pouvons donc être sûrs d'avance que les difficultés qu'on rencontrera sur sa route, avant d'arriver à une éducation normale des enfants, retarderont toujours dans la mesure nécessaire les efforts faits pour y parvenir.
Après ces explications préliminaires, passons aux considérations sur les véritables objets et les véritables méthodes de l'éducation morale. Quand nous aurons consacré quelques pages à établir les principes généraux, pages dans lesquelles nous réclamerons la patience du lecteur, nous tâcherons d'éclairer par des exemples la conduite que doivent tenir les parents au milieu des difficultés qui se présentent continuellement dans réducation domestique.
Quand un enfant se laisse tomber, ou se heurte la tête contre la table, il ressent une douleur dont le souvenir tend à le rendre plus attentif; et par la répétition de ces expériences, il arrive à savoir guider ses mouvements. S'il touche à la barre de fer rouge de la cheminée, s'il passe la main sur la flamme d'une bougie, ou répand de l'eau bouillante sur une partie quelconque de son corps, la brûlure qu'il reçoit est uneleçoa qui ne sera pas aisément oubliée. L'impression produite
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par un ôu deux événements de cette nature est si forte, qu'aucune persuasion ne pourra, dans la suite, l'amener à mépriser ainsi les lois de sa constitution.
Or, dans des cas comme ceux-là, la nature nous montre, de la manière la plus simple, quelles sont la vraie théorie et la vraie pratique de l'éducation morale: — théorie et pratique que les gens superficiels peuvent croire communément suivies, et qui pourtant ne le sont aucunement.
Remarquez d'abord que, pour les blessures corporelles et pour la douleur qui s'ensuit, notre faute et ses conséquences sont réduites à leurs formes les plus simples. Quoique, dans l'acception populaire, les mots de bien et de mal ne s'appliquent guère aux actions qui ne produisent que des efiets corporels, quiconque y réfléchit voit que ces actions peuvent être distinguées par ces deux qualifications. De quelque hypothèse qu'on parte, toute théorie morale accorde qu'une conduite dont les résultats immédiats et éloignés sont, en somme, bienfaisants, est une bonne conduite; tandis qu'une conduite dont les résultats immédiats et éloignés sont, en somme, malfaisants, estune mauvaise conduite : le critérium qui sert aux hommes, en dernière analyse, à juger leur conduite, c'estle bonheur ou le malheur qu'elle produit. Nous regardons l'ivrognerie comme mauvaise, parce que la dégénération physique et les maux qui l'accompagnent sont, pour l'ivrogne et pour sa famille, les suites qu'elle
entraîne. Si le vol faisait autant de plaisir à celui qui perd qu'à celui qui dérobe^ il ne figurerait pas sur la liste des délits. S'il était possible que les actes de bonté multipliassent les souffrances humaines^ nous les condamnerions, nous ne les regarderions pas comme des actes de bonté. Il suffit de lire le premier article de n'importe quel journal politique ou d'écouter n'importe quelle conversation sur les affaires sociales^ pour voir que les actes du parlement, que les mouvements politiques^ que les agitations des philanthropes, sont^ de même que les actions des individus, jugés d'après les résultats qu'on en attendait, soit pour augmenter les jouissances, soit pour augmenter les souffrances des hommes. Et si, en analysant toutes les idées secondaires et dérivées, nous voyons que telle est toujours notre pierre de touche finale du bien et du mal, nous devons juger la direction corporelle, bonne ou mauvaise, selon qu'elle produira des résultats bienfaisants ou nuisibles.
Remarquez, en second lieu, le caractère des châtiments qui préviennent ces transgressions matérielles. Nous nous servons du mot de châtiments, faute de mieux; car ce ne sont pas des châtiments dans le sens littéral; ce ne sont pas des peines artificiellement et inutilement infligées; ce sont simplement des empêchements bienfaisants mis aux actions qui contrarient essentiellement les intérêts de notre corps, empêchements sans lesquels la vie serait bientôt
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anéantie par les outrages qui lui seraient faits. C'est le trait particulier de ces châtiments (si nous pouvons les appeler ainsi), d'être simplement les conséquences inévitables des actes qui les amènent : ce ne sont que les inévitables réactions des actions de Tenfant.
Qu'on se souvienne ensuite que ces réactions accompagnées de peine, sont toujours proportionnées aux transgressions. Un léger accident ne produit qu une peine légère; un accident plus sérieux produit une peine plus grave. Il n'est pas dans l'ordre des choses qu'un enfant qui se heurte au seuil de la porte et tombe, souffre plus qu'il n'est nécessaire, afin qu'il devienne par cela plus circonspect qu'il n'est nécessaire aussi. Par l'expérience journalière, il apprend à connaître quels sont les châtiments, plus ou moins graves, de ses méprises plus ou moins graves, et il agit en conséquence.
Enfin, remarquez que ces réactions naturelles qui suivent les actions erronées de l'enfant, sont constantes, directes, sûres, et qu'il ne peut y échapper. Point de menaces 1 seulement une muette et rigoureuse exécution 1 S'il s'enfonce une épingle dans le doigt, il y a douleur; s'il l'enfonce encore, il y a douleur une seconde fois, et ainsi de suite sans fin. Dans tous ses rapports avec la nature inorganique, il rencontre cette persistance infaillible qui n'écoute aucune excuse, et dont l'action est sans appel ; et bientôt, reconnaissant cette discipline sévère^ auoi%ue bienfaisante, il devient
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extrêmement attentif à ne pas transgresser la loi. Ces vérités générales nous apparaîtront plus significatives encore, quand nous nous rappellerons qu'elles restent des vérités pendant toute la vie adulte, comme
^pendant toute l'enfance. C'est par l'expérience acquise des conséquences naturelles de leurs actes qu'hommes et femmes sont arrêtés sur la pente du mal. Après que l'éducation domestique est finie, et qu'il n'y a plus là de parents et de maîtres pour défendre ceci et cela, il Reparaît une discipline semblable à celle par laquelle le petit enfant apprend à diriger ses mouvements. Si le jeune homme qui entre dans la vie perd son temps dans l'oisiveté, ou remplit mal et lentement les fonctions qui lui sont confiées, le châtiment naturel ne se fait pas attendre; il perd son emploi, et il souffre, pendant un temps, les maux d'une pauvreté relative. L'homme qui n'a point de ponctualité, qui manque continuellement ses rendezvous de plaisir et d'affaires, en supporte les conséquences, qui sont des pertes d'argent et des privations de jouissances. Le marchand qui veut faire de trop gros profitfi perd ses pratiques, et est ainsi arrêté
' dans son atddité. Les malades qui le quittent, apprennent au médecin distrait à se donner plus de peine pour ceux qui lui restent. Le créancier crédule, le spéculateur trop confiant, reconnaissent par les embarras dans lesquels ils se jettent la nécessité d'être plus prudents à l'avenir dans les affaires. Il en est
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ainsi dans la vie tout entière. Dans la citation si souvent faite : « L'enfant brûlé craint le feu, » nous voyons que non -seulement l'analogie entre la discipline sociale et la discipline de la nature à l'égard du jeune enfant est reconnue, mais nous voyons qu'on reconnaît implicitement que cette discipline est de l'espèce la plus efficace. Il y a plus: cette conviction n'est pas seulement impliquée, elle est exprimée nettement. Tout le monde a entendu quelqu'un dire qu'une « expérience chèrement achetée, » l'a décidé à changer de conduite. Tout le monde a entendu dire à ceux qui blâmaient la conduite de tel prodigue ou de tel spéculateur que tous les conseils avaient été pour lui sans effet, et que « l'expérience amère, » c'est-à-dire la souffrance qui suit inévitablement de telles erreurs, à seule été efficace. S'il fallait une autre preuve que la réaction naturelle de nos actions est la plus efficace des pénalités, qu'aucune pénalité d'invention humaine ne saurait la remplacer, on trouverait cette preuve dans la stérilité de nos systèmes de peines légales. De toutes les méthodes de discipline criminelle, proposées et mises en vigueur par le législaleur, aucune n'a répondu à l'attente qu'on en avait conçue. Les châtiments artificiels n'ont jamais amendé les coupables, et quelquefois ils ont produit une recrudescence de criminalité. Les seuls pénitenciers où l'on ait obtenu quelque succès, sont ceux qui ont été établis par des particuliers, et dont le régime est autant que possible imité de la nature.
c'est-à-dire où Ton ne fait guère qu'appliquer les con- ' séquences de la mauvaise conduite^ ou les lui laisser produire : diminuant la liberté du criminel dans la mesure où il est nécessaire pour la sécurité de la , société, et le laissant gagner sa vie avec la gêae de cette entrave. Nous voyons parla : d'abord, que la discipline par laquelle la nature enseigne au jeune enfant à régler ses mouvements, est la même qui retient sous la loi la grande majorité des hommes, et par laquelle ils sont plus ou moins moralises; ensuite, que toutes les disciplines d'invention humaine appliquées aux plus mauvais d'entre eux, sont impuissantes, lorsqu'elles s'éloignent de la discipline divinement ordonnée, et qu'elles ne commencent à réussir que lorsqu'elles s'en rapprochent.
Cela ne nous donne-t-il pas le principe dirigeant de l'éducation morale? Ne devons-nous pas en inférer qu'un système si bienfaisant pendant l'enfance et la maturité, est également bienfaisant dans la jeunesse ? Quelqu'un peut-il croire que la méthode si efficace dans la première et dans la dernière période de la vie, ne l'est pas dans la période intermédiaire? N'est-il pas évident que la fonction des parents est de veiller, u comme ministres et interprètes de la nature, » à ce que leurs enfants éprouvent les vraies conséquences de leur conduite — les réactions naturelles, — ne les écartant pas, ne les augmentant pas, ne leur substi-
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tuant pas des conséquences artificielles? Aucun lecteur non prévenu ne refusera à cette proposition son assentiment.
Il est probable que bien des personnes prétendront que c'est là justement ce que font la majorilé des parents; que les punitions qu'ils infligent sont ordinairement la vraie conséquence de la mauvaise conduite, puisque la colère paternelle, qui s'exprime par des mots durs et des actes sévères, est le résultat de la transgression commise par l'enfant, et que la souf- 3*ance jdiysique ou morale que l'enfant en reçoit, devient la réaction naturelle d'une action mauvaise. Dans cette erreur, il y a un peu de vérité. Il est hors de doute que le mécontentement des pères et myes est une conséquence vraie des fautes de la jeunesse, et que les manifestations qu'ils en donnent, sont une répression normale de ces fautes. Les réprimandes, les menaces, les coups, qu'un père passionné prodigue à son enfant coupable, sont certainement des effets produits chez le père par l'inconduite de l'enfant, et, à ce titre, peuvent être regardés comme étant, en quelque sorte, les réactions de ses mauvaises actions. Nous n'avons nullement envie de prétendre que ces modes de traitement ne soient pas relativement bons, — bons, c'est-à-dire par rapport aux enfants ingouvernables d'adultes qui ont été eux-mêmes mal gouvernés dans leur jeunesse, et bons par rapport à l'état d'une société dans laquelle ces adultes mal disciplinés forment la
grande majorité de la nation. Comme nous l'avons dit déjà, les systèmes d'éducation, de même que les institutions politiques et autres, sont généralement aussi bons que le permet le degré de culture de rhumanité. Les enfants barbares de parents barbares, ne peuvent probablement être contenus que par les méthodes barbares dont de pareils parents usent spontanément; et ces méthodes barbares renferment pro-, bablement la meilleure préparation que ces enfants puissent subir pour vivre dans la société barbare où ils seront appelés à jouer un rôle. Au contraire, les membres civilisés d'une société civilisée seront naturellement portés à témoigner leur mécontentement d'une manière moins violente, useront naturellement de moyens plus doux : — moyens qui seront suffisamment forts pour leurs enfants déjà améliorés. Il est donc vrai qu'en ce qui est de l'expression du sentiment éprouvé par les pères, le principe de la réaction naturelle est toujours plus ou moins suivi. Le système de l'éducation domestique gravite sans cesse vers la forme la plus appropriée au milieu.
Mais observez maintenant deux faits importants. Le premier, c'est que, dans un état de transition rapide comme le nôtre, état pendant lequel les vieilles et les nouvelles théories, les vieilles et les nouvelles pratiques, sont constamment en conflit, il peut arriver que les systèmes d'éducation se trouvent en désaccord avec les temps. Par égard pour des dogmes qui ne conve-
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naient qu'aux temps qui les ont formulés, bien des parents infligent à leurs enfants des châtiments dont l'emploi est une violence faite à leur sentiment personnel, et font ainsi éprouver à ces enfants des réaC' lions contre nature; tandis que d'autres parents,
enthousiastes dans leur espérance de perfection immédiate, se jettent dans l'excès opposé. Le second fait, c'est que l'expérience faite de l'approbation ou de la désapprobation des parents, ne constitue pas la meilleure des disciplines, qui est l'expérience des résultats qui découleraient en dernière analyse de la conduite tenue par les enfants, en l'absence de toute intervention ou de toute opinion de la part des pères. Les conséquences vraiment instructives et salutaires^ . ce ne sont pas celles que font naître des parents qui ! s'instituent les représentants de la nature, mais celles que produit la nature elle-même. Nous allons essayer* • de rendre claire cette distinction par quelques exemples qui, en montrant ce que nous entendons par réactions naturelles et réactions artificielles, fourniront l'idée des applications pratiques.
/ Dans toutes les familles où il y a de jeunes enfants, il arrive tous les jours que ceux-ci font ce que les mères et les servantes appellent « du désordre. » Un enfant a semé des jouets sur le plancher; une poignée de fleurs rapportées d'une promenade matinale, a été dispersée sur les tables et sur les chaises; une petite fille, en faisant des robes pour sa poupée, a rempli la
chambre de rognures d'étoffe : presque toujours, la peine de réparer ce désordre incombe à qui elle ne devrait pas incomber. S'il a lieu dans la chambre des enfants, la bonne, après avoir grogné contre «les ennuyeuses petites créatures, » entreprend la tâche elle-même ; s'il a lieu dans l'appartement, cette tâche est dévolue soit aux aînés, soit aux domestiques, et tout ce qu'il arrive au transgresseur, c'est d'être grondé. Toutefois, dans un cas aussi simple que celuilà, les parents sont quelquefois assez sages pour suivre, avec plus ou moins de persistance, l'ordre naturel des choses, en commandant à l'enfant de ramasser luimême les jouets, les fleurs ou les rognures. La peine de mettre les choses en ordre, est la conséquence vraie de la faute qu on a commise de le? mettre en désordre. Tout marchand dans sa boutique, toute femme dans sa maison, en fait journellement l'expérience. Et si l'éducation est une préparation à la vie, tout enfant doit, dès le commencement, l'expérimenter journellement aussi . Si (ce qui pourra arriver là où le système ie discipline morale préalablement suivi n'a pas été bon) l'enfant refuse obéissance, il faut lui en laisser éprouver la réaction ultérieure. Comme il a refusé de ramasser et de mettre en ordre les objets qu'il avait dispersés, et qu'il en a donné la peine à une autre personne, il faut, dans les occasions subséquentes, lui refuser les moyens de donner encore cette peine. Quand il viendra à demander sa boîte de jouets, la
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réponse de la mère sera celle-ci : « La dernière fois qu'on vous a donné vos jouets, vous les avez laissés sur le plancher et Jeanne a eu la peine de les ramasser. Jeanne a trop à faire pour ramasser tous les jours les objets que vous laissez par terre, et je ne puis le faire moi-même. Puisque vous ne voulez pas ramasser vos jouets quand vous avez fini de jouer, je ne puis pas vous les donner. » C'est là évidemment une conséquence naturelle, ni accrue, ni diminuée, et l'enfant doit le reconnaître. Le châtiment arrive au moment où il est le plus vivement senti. Son désir naissant est frustré, quand il croyait toucher à sa réalisation, et la forte impression ainsi produite, ne peut pas manquer d'avoir de l'effet sur la conduite future de l'enfant : effet qui^ constamment reproduit, fera tout ce qu'il est possible de faire pour le corriger de son défaut. Ajoutez à cela que, par cette méthode, il apprendra de bonne heure ce qu'on ne saurait apprendre trop tôt, à savoir que, dans ce monde, le plaisir est le prix du travail.
Prenons un autre cas. Il n'y a pas longtemps que nous entendions journellement les réprimandes adressées à une petite fille qui n'était jamais prête pour la promenade quotidienne. D'un caractère ardent, so laissant aisément absorber par l'occupation du moment, Constance ne pensait jamais à mettre son chapeau avant que les autres enfants fussent prêts à sortir. Sa gouvernante et ses sœurs étaient presque invariablement obligées de l'attendre, et non moins
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invariablement, arrivait la réprimande maternelle. Quoique rinsuccès le plus complet accompagnât son système, la mère n'avait jamais eu l'idée de laisser Constance éprouver les conséquences naturelles de sa conduite. Bien plus, elle ne voulut pas essayer do cette méthode quand on la lui proposa. En ce monde, l'inexactitude entraîne la perte de qiielque avantage qu'on aurait obtenu, si l'on eût été exact: c'est le train qui est parti ; c'est le paquebot qui a levé l'ancre ; ce sont les meilleures choses du marché qui sont vendues, les meilleures places dans la salle de concert qui sont occupées ; et l'on peut voir par des exemples journaliers que c'est la perspective d'une privation qui empêche les gens d'arriver trop tard. Ne voit-on pas clairement ce qu'il faut inférer de là ? La perspec* tive de la privation ne doit-elle pas servir de même à régler la conduite d'un enfant? Si Constance n'est pas
prête à l'heure fixée, le résultat naturel de son inexacfcitude est d'être laissée et de manquer sa promenade.
fit après qu'elle sera restée une ou deux fois à la maison, pendant que les autres enfants se seront amusés dans les champs ; après qu'elle aura vu que la perte de ce plaisir n'est due qu'à son manque de diligence, il esttrès-probable qu'elle se corrigera. Dans tous les cas, la mesure prise à son égard aura toujours plus d'effet que ces gronderies perpétuelles, qui n'aboutissent à rien qu'à produire l'endurcissement. De même, quand des enfants trop peu soigneux.
môme pour leur âge, brisent ou perdent les objets qu'on leur donne, le châtiment naturel^ — celui-là même qui apprend aux grandes personnes à avoir du soin, — c'est la gêne qui résulte. La gêne qui résulte de la perte ou du bris d'un objets la dépense qu'il faut aire pour le remplacer, sont les expériences par lesquelles hommes et femmes sont disciplinés en ces matières; et les expériences des enfants doivent, autant que possible, être assimilées aux leurs. Nous ne parlons pas de cette première période de la vie, pendant laquelle l'enfant brise ses jouets dans le but d'apprendre à en connaître les propriétés physiques, et sans comprendre encore les conséquences du . manque de soin; nous parlons de cette seconde période pendant laquelle on comprend le sens et l'avantage de la propriété. Quand un enfant, assez âgé pour avoir un canif, s'en sert avec si peu de précaution qu'il en brise la lame , ou quand il le laisse dans l'herbe au pied de quelque haie, après avoir coupé une baguette, un père irréfléchi ou un parent complaisant va tout de suite lui en acheter un autre , sans voir qu'il enlève ainsi à Tenfant l'occasion de recevoir une leçon utile. En pareil cas, un père doit expliquer que les canifs coûtent de l'argent ; que pour avoir de l'argent, il faut l'acquérir par le travail, et qu'il ne peut acheter des canifs pour quelqu'un qui les casse ou qui les perd ; que par conséquent, jusqu'à ce que l'enfant ait donné la preuve qu'il est devenu plus soigneux,
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il ne réparera point la perte. Une discipline semblable servira à arrêter la prodigalité chez son enfant.
Ces exemples familiers que nous choisissons ici, parce que leur simplicité met notre argument en lumière, rendront claire pour tout le monde la distinction entre les châtiments naturels, que nous soutenons être seuls efficaces, et les châtiments artificiels qu'on y substitue. Avant de présenter des applications plus subtiles et plus hautes du principe éclairé par ces exemples, remarquons ses grands et nombreux avantages sur le principe, ou plutôt sur la pratique empirique, qui prévaut dans la plupart des familles.
Un de ces avantages, c'est ^ que son application engendre dans Tesprit les notions justes de cause et d'effet, notions que des expériences suivies rendent plus tard définies et complètes. On est bien plus sûr de se conduire comme il le faut dans la vie, quand on comprend les bonnes et les mauvaises conséquences de ses actions, que lorsqu'on ne fait qu'y croire sur l'autorité des autres. Un enfant qui voit que le désordre entraîne la peine de remettre les choses en ordre, ou que la lenteur fait perdre un plaisir, ou que le défaut de soin expose à manquer d'un objet utile et agréable, nonseulement en sent vivement les effets, mais encore il
acquiert l'idée du rapport de cause à effet : et cela suivant la manière même dont il en fera plus tard l'expé* rience dans la vie.Tandis que Tenfant qui, en pareilcas> reçoit une réprimande ou quelque châtiment f?.ctice>
DÉ l'ÉDUC^HQW MQRALE. 195
no,p-3euleifl^nt; pç s\ibiti qi^'ufle co^§é(JlleJ(lçç dppt bie^ souvent il se spuqe fort peu, mais ne reçoit point, sur la nature essentielle de la bonne ou de la m^^vaiçp conduite, Tinstruction qu'il eût sans cela reçue. C'est le vice du système des récompenses et des châtiments artificiels, vice que les esprits clairvoyants ont dès longtemps aperçu : le vice du système des récompenses et des châtiments qui, en substituant aux conséquences naturelles de la mauv^'ise conduite des pensums ou des corrections^ fausse chez les en&ints les critériums de la morale. Quand ils ont, pendant toute leur enfance et leur jeuiiçsse, regardé le pnécpntentement d^ parents et dp^ maitr^3 comme le principal résultait de leurs transgressions, il s'établit d^çisleur fspritupe as§pciation d'idées entre \^ ^rans|;res^ipn çjt 1^ m^cont;entem,çnt qu'elle produit, comnçie entrç la Ç^^içe et l'effet. Il çn résulte quç lorsque la domination pateçnelle ou tutériale est retirée, et que le méconteintement des pères et des maîtrçs n'est plus à craindre^ la règle morale se trouve en grande partie retirée du même coup : la véritable ïoi, celle des réactions naturelles, n*ayant pas été apprise par la triste expérience. Ainsi que l'écrit un homme qui a personnellement connu les effets de ce système à courtes vues : ce Une fois que les jeunes gens soiit échappés de Técole, particulièrement ceux dont les parents ont négligé d'exercer leur influence, ils se jettent dans toutes les ç;xtravagances j ils ne connaisçeut ppiat de règles ^'action; ils igno:feiit les raisons morales d'une conduite morOfl^; leurs idées n'ont
point de fondements sur lesquels elles puissent reposer ; et jusqu'à ce qu'ils aient été sévèrement disciplinés par la vie, ils sont des membres extrêmement dangereux de la société. »
Un autre grand avantage de cette discipline naturelle, c'est qu'elle est celle de la pure justice, et que tout enfant le sentira. Celui qui ne supporte d'autres maux que ceux qui, dans l'ordre naturel des choses, résultent de sa mauvaise conduite, ne se trouvera point injustement traité, comme celui qui supporte un châtiment artificiel ; et cela est vrai des hommes aussi bien que des enfants. Prenez pour exemple un enfant qui est habituellement négligent dans le soin de ses habits, qui traverse les haies sans précautions, qui ne fait point attention à la boue. Si on le bat ou si on le met au lit, il se trouvera maltraité ; et il sera plus occupé à ruminer sur ses griefs qu'à se repentir de sa faute. Mais supposez qu'on l'oblige à réparer autant que possible le mal qu'il a fait, à nettoyer la boue dont il s'est couvert, à raccommoder les déchirures de ses vêtements, ne saura-t-il pas que c'est là un ennui qu'il s'est causé à lui-même? Pendant qu'il souflfrira la peine qui lui est due, n'aura-t-il pas constamment présent à l'esprit le lien entre cette peine et sa cause ? Et malgré son irritation, n'aura-t-il pas plus ou moins clairement conscience de la justice de cet arrangement? Si plusieurs leçons de cette espèce ne produisent pas leur effet ; si les habits neufs sont gâtés avant le temps,
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le père, poursuivant Tapplication de sa méthode de discipline, refusera de dépenser de Fargent pour de nouveaux habits avant Tépoque oii Ton a coutume d'en acheter ; et si, pendant ce temps-là, il se présente des occasions dans lesquelles, faute d'habits propres, Tenfant soit privé de sortir avec sa famille, comme, par exemple, des excursions le dimanche et des fêtes chez ses amis, il est évident que le châtiment sera très- vivement senti, qu'il apercevra clairement] Tenchainement de cause et d'effet, et qu'il reconnaîtra que sa négligence est l'origine de la privation qu'il éprouve. Et, voyant cela, il n'aura point de révolte contre Tin* justice, comme il en aurait eu s'il n'eût pas aperçu un lien évident entre la transgression et le châtiment qui la suit.
Puis, le naturel des parents et des enfants est beaucoup moins sujet à s'altérer sous l'action de ce système que sous celle du système ordinaire. Quand, au lieu de laisser les enfants éprouver les résultats pénibles qui suivent naturellement la mauvaise conduite, les parents leur infligent eux-mêmes certaines autres peines, ils font un double mal. En multipliant comme ils le font les lois domestiques, et en identifiant leur autorité et leur dignité avec le maintien de ces lois, toute transgression devient une offense envers eux et une cause de colère de leur part. Et h cela s'ajoute la vexation qu'ils s'imposent en se chargeant, sous forme de travail ou de dépense supplémentaires, des conséquences mauvaises oui auraient dû tomber
JC8 DE !/ ÉDUCATION.
stir lë§ délinqiiarits. Il en est de même chez les enfants; Les btiâtittletitâ que les réactions naturelles aniènent, les peines qiil Ifeùt sort irifligées par des agents imperéorihelSj fae |)rôduiâëht qu'une irritation comparativement fhiblë et tJaSSagèrê ; taudis que des châtiments volontairement iilfligéâ pat des parefats^ et dont on Se souvient cbtiinië de lëUt ouvrage, produisefat une irritatioti à là fois p\\xh gtàndè et plus durable; Voyez combiërt oH pt-ddUltâit dé Résultats désastreux si Ton ajipUqUJlit cette niëthode èfUpiHque des le début de rcdiicatlbn ! Suppose^ qtt'il fût possible aiii parents de se chiirger des souffrafaces physiques que les enfants se causent à eUx-mêmëâ par ignoraiice et maladresse,
et que, tandis qu'ils supporteraient cefe mauvaises conséquences, ils y substituassent auprès de leurs enfants d'autres conséquences mauvaises,, dans le but de leut apprendre l'impropriété de ce qu'ils ont fait; supposez que lôrsqu'oU a défendu à un enfant de toucher à la bouilloire et qu'il a^ malgré cela, répandu de l'eau bouillante sur ses pieds, la mère pût prendre pour elle là brûlure et y substituer un coup, et de même dans tous les àuttès cas : ces accidents journaliers ne créeraiëUt'ils pttô bhez lui une irritation bien plus grande (JUè ctellfe qui existe à présent? La mauvaise humeur he devifeUdràit-elle pas chronique deà deux' côtés? Cependant, c'est exactement lapolitique quel'on jioursuit plus tai-d. Un père qui batsbn fils parce qu'il a, par iUsouciance ou par malice, brisé le jouet
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de da petite sœur^ et qui ensuite a^^e à celle-ci un autre jouetj ce père-là fait tout à feâun^B, même chose : il inflige une peine artificielle au transgresseur» et prend pour lui la peine naturelle de la transgression^ ce qui exaspère à la fois et sans nécessité ses propres sentiments et ceux des transgresseurs. S'il exigeait simplement un acte de restitution, il causerait bien moins de chagrin. S'il disait à son fils qu'il devra acheter à ses frais un nouveau jouet à sa sœur, et qu'on lui retiendra pour cela son argent de poche jusqu'à concurrence delà somme nécessaire^ il y aurait beaucoup moins d'irritation des deux côtés j et en même temps l'enfant subirait une conséquence équitable et salutaire. Enfin, le système de la discipline par les réactions naturelles, est la moins nuisible au caractère : d'abord, parce que l'on voit de suite qu'il est celui de la purejustice; ensuite, parce que l'action impersonnelle de la nature est mise en jeu, au lieu de l'action personnelle ^es parents.
Enfin, vient ce corollaire évident, que par ce système les relations entre les parents et les enfants sont plus affectueuses et par conséquent plus fécondes. La colère, chez les parents et les enfants, de quelque cause qu'elle provienne et quelque forme qu'elle prenne> est toujours désastreuse. Mais la colère d'un père contre son fils, et d'un fils contre son père, l'est doublement^ parce qu'elle affaiblit ce lien de sympathie qui est nécessaire à tout gouvernement
SOO DE l'éducation.
bienfaisant. En f^g. tu de la loi des associations d^idées, il arrive inévit^ement, chez les vieux et chez les jeunes, qu'on prend en aversion les choses qui se présentent habituellement à nous accompagnées de sentiments désagréables. Et là où l'attachement existait originairement, il survient du refroidissement ou de l'éloignement, dans la proportion de la forcQ et de la fréquence des impressions reçues. La colère paternelle qui s'exprime par des réprimandes et des châtiments ne peut pas manquer de produire, si cela se représente souvent, de la froideur chez l'enfant, pendant que le ressentiment et la tristesse de l'enfant ne peuvent pas manquer d'affaiblir l'affection qu'ils inspirent, et même à la fin de la détruire. De là vient qu'il arrive si souvent que les parents (et particulièrement les pères, qui sont délégués en général à l'application du châtiment) sont vus avec indifférence, sinon avec aversion ; et de là vient aussi que les enfants sont si souvent regardés comme des fléaux. Or, comme il est visible qu'un éloignement de cette nature est fatal à toute bonne éducation morale, il s'ensuit qu'on ne peut être trop attentif à éviter les occasions d'un antagonisme direct des pères et des enfants , et que par conséquent les premiers ne peuvent pas trop faire usage de cette discipline des conséquences naturelles, qui, en les exonérant de la partie de leurs fonctions qui se rapporte à l'application de la peine, prévient l'exaspération et l'éloignement mutuels.
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Le système de l'éducation morale par l'expérience des réactions naturelles, qui est le système divinement ordonné à l'égard de l'enfance et de la vie adulte, est donc, nous le voyons, également applicable à la période intermédiaire entre Tenfance et la jeunesse. Parmi les avantages qu'offre ce système, nous voyons : d'abord qu'il donne à l'esprit, en matière de conduite, cette notion juste du bien et du mal qui résulte de l'expérience des effets bons ou mauvais ; secondement, que l'enfant, n'éprouvant rien de plus que les conséquences pénibles de ses mauvaises actions, doit reconnaître plus ou moins clairement la justice de la pénalité; troisièmement, que la justice de la pénalité étant reconnue, et cette pénalité étant appliquée par les mains de la nature et non par celles d'un individu, son esprit est moins troublé : tandis que le père ne faisant que remplir le devoir comparativement passif, qui consiste à laisser la peine se produire par lès voies naturelles, conserve un calme relatif; quatrièmement, que l'exaspération mutuelle étant ainsi prévenue, des relations plus douces, plus fécondes en bonnes influences, existent entre les parents et les enfants.
« Mais que doit-on faire, » demandera quelqu'un, « dans des cas plus graves? Comment pourra-t-on suivre ce plan, quand l'enfant aura commis un petit larcin ? quand il aura fait un mensonge ? quand il aura battu son petit frère ou sa petite sœur ? »
Avant de répondre à ces questions^ examinons la portée de quelques faits pris comme exemples. ; Un de nos amis qui demeurait chez son beau-frërfej avait entrepris Téducation de son petit-neveu et de èû petitë-nièce; Il l'avait dirigée; plutôt peut-être [)ar sympathie naturelle que par niisontlement> d'après là méthbde que nous avons exposée. Les deux etlfahtà étaient ses élèves dans la maison, et ses conipdgnonà hors de la maison. Ils faisaient tdus les jours des promenades et des excursions avec lui pour botanisèi»; lui cherchaient des plantes avec ardeur; le regardaient pendant qu'il les examinait et les reconnaissait; et dfe cette manière et d'autres, jouissaient et profitaient daiis sa société. Enfin, atl point de vue moral, il était beaucoup jJlùâleUr pèt'e que letlrs père et mère véritables. En nous Racontant les résultats de sa manière de se conduire, il nous cita entre autres exemples le trait suivant. iTn soit*, tfù il avait besoin de quelque chose qui se trbuvàit datis une autre partie de la maison, il dit à son neveu d'aller Ifelui chercher. L'enfant, qui était eh traiti dte jbuér, montra, contrairement à son habitude, une ginnde tépugnahcè à le Mre, ou même refusa de le faire, nous ne nous souvenons pas bien. L'oncle, désapprouvant tout inoyen coercitif, se leva, et fut lui-même chercher l'objet, laissant voir seulement, dans son air, le déplaisir que liii causait cette conduite. Et quand le soir, l'enfant proposa le jeu qu'on avait coutume de faire; l'oncle refusa simplement, et avec la
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fk^îdëtii" îjii'il ressentait naturellement, laissant ainsi èë produire la conséq lerice vraie dé ce que Tenfant avait Mt. Le lendemain matin, à l'heure de son lever^ notre ami entendit à la porte de sa chambre une toix qu'il h'avait pas coiitume d'éritendre à cette heure. C'était son petit-nèveu qui lui apportait de Teali chaude. Regardant autour de la chambré, l'enfafat bherchait ce qu'il pourrait faire encore, et il s'ëcria : <( Oh! vbiis n'avez pas vos bottes! » en se précipitant dans l'eScalier pour aller les chercher. De cette faijon et de plusieurs autres, il montra un vrai repentir de sa conditlte. li essaya de compenser son refus de service par des services inaccoutumés. Ses bons- sentiments avaient véritablement triomphé de ses mauvais sentiments; la victoire léUr avait donné une nouvelle force; et ayant senti la privation de l'affection de son oncle, il l'appréciait davantage, après l'avoir regagnée.
Notre ami est aujourd'hui père à son tour. Il suit le mêine système, et troilVe qu'il t*éussit parfaitement. Il Se fait bompléteméht l'ami dé ses enfahts. Ceuxci attendent le soit avec Impatience, parce que c'est l'hëUte ôii il sera à la maison 5 et S'ils jouissent du dimanche, c'est surtout parce qtle leur père passe (îc jour ëhtier Avec eux; Aliisl eh possession de toute la cdhfiâiibe et de tbutè l'affebtioU dé ses enfants^ l'expresàlbh dé sôii approbation oïl dé sa désa{j|)robàtion lui donne ùri ample moyen de gouverherilétit. SI, en tëhttiitit chez Itii, Il apprend iqn'uti de ses fils a été
méchant, il se conduit envers lui avec cette froideur que la conduite de Tenlant lui inspire naturellement; et cela est toujours un châtiment suffisant. La simple abstention de caresses est une source de chagrin et de larmes bien plus durable que ne le seraient des coups. Et Ton nous assure que les enfants ont, pendant son absence, la crainte de cet accueil toujours présente à Tesprit : tellement qu'ils demandent souvent à leur mère s'ils se sont bien conduits, et ce qu'elle dira à papa au retour. Dernièrement l'aîné, marmot turbulent de cinq ans, dans une de ces effervescences de vie qui sont communes chez les enfants bien portants, commit, en l'absence de sa mère, plusieurs extravagances ; il coupa une partie des cheveux de son frère, et se blessa avec un rasoir pris dans la toilette de son père, etc., etc. Quand celui-ci apprit cela en rentrant, il n'adressa point la parole à l'enfant de toute la soirée, ni de la matinée du lendemain. Outre le chagrin qui s'ensuivit dans le moment, l'effet de cette manière d'agir fut tel, que, voyant sa mère prête à sortir, quelques jours après, il la supplia de rester; et Ton découvrit que c'était parce qu'il avait peur de faire encore des sottises en son absence.
Nous avons exposé ces faits avant de répondre à la question : « Que doit-on faire dans des cas plus graves? » afin de montrer d'abord quels sont les rapports qui peuvent et qui doivent exister entre les parents et les enfants; car d'est de rexigt^,nce de ces rapports
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que dépend le succès dans la répression des fautes graves. Nous devons maintenant montrer encore, comme préliminaires, que Fadoption du système que nous avons recommandé, établira ces rapports. Nous avons déjà fait voir qu'en laissant simplement éprou» ver à Tenfant les réactions pénibles de ses mauvaises actione, les parents échapperont à l'antagonisme avec eux et à l'inconvénient d'être regardés comme des ennemis ; mais il reste à faire voir que là où le système a été bien suivi depuis le commencement, un sentiment actif d'affection est né.
Aujourd'hui, les pères et les mères sont, pour la plupart, regardés par leurs enfants comme des ennemis-intimes. Les impressions de l'enfant étant inévitablement déterminées par le traitement qu'il éprouve, et ce traitement étant un mélange continuel de séductions et de menaces, de caresses et de réprimandes, de douceur et de sévérité, il se forme nécessairement dans sa tête un conflit d'idées sur le caractère paternel. Une mère croit généralement qu'il suffit de dire à son enfant qu'elle est sa meilleure amie, et, persuadée qu'il doit la croire, elle en conclut qu'il la croit en effet, a C'est pour votre bien, » lui dit-elle. « Je sais mieux ce qui vous convient que vous. Vous n'êtes pas assez grand pour le comprendre maintenant, mais vous me remercierez plus tard de ce que je fais. » Ces assertions, et d'autres semblables, sont tous lés jours réitérées. Pendant
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ce temps, Teafaut reçoit tous les jours m^^l Ôes plâtiments positifs; on lui défend à tout moment de foire les choses qu'il voudrait faire : eu paroles, §ou liipjpiheur est le but ; en fait, son malheur est le résultat* Ne pouvant comprendre quel est cet avenir dont sa mère parle, ni de quelle manière le traitement qu'il subit peut le conduire au bonheur dans cet avenir, il juge d'après ce qu'il éprouve; et ce qu'il éprouve n'étant rien moins qu agréable, il devient sceptique à l'égard de ces professions de tendresse. N'est-il pas insensé de s'attendre à autre chose ? L'enfant ne doitil pas raisonner d'après le témoignage de ses sens ? Et ce témoignage n'est-il pas d'accord avec ses conclusions î La mère raisonnerait de même à sa place. Si, parmi ses amis, il y avait quelqu'un qui contrariât incessamme^it ses vœux, qui lui adressât d'aigrejs» réprimandes, et qui la battit de temps en temps, elle se soucierait peu des professions de zèle pour son bien, qui accompagneraient ces actes. Eourquoi donc suppose-t-elle qu'il doit en être auti^ment chez son ûlsS
Voyez maintenant combien diflférent sera le résultat si le sy-stème que nous soutenons est appliqué avec suite, et si la mère, non^seulement évite de se faire l'instrument du châtiment, mais joue auprès de son enfant le rôle d'amie, en l'avertissant du danger que la nature lui prépare. Prenons un e^cemple, et pour que cet exemple montre là manière dont ce système
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doit être établi dès Fenfance^ prenons un cas des plus simples. Supposons que, poussé par cet esprit expérimental qui est si prononcé chez les enfants — car ih conforment instinctivement leurs procédés à ceux de la méthode inductivede recherches, — supposons que Fenfant s'amuse à allumer des morceaux de papier à la chandelle, et à les regarder brûler. Une mère irréfléchie, comme il y en a tant, croira devoir, pour T^mpêcher défaire ce qu'elle appelle « le mal, » ou par crainte qu'il ne se brûle, lui ordonner de cesser ; et s'il ne le fait pas, elle lui arrachera le papier des mains. Mais, s'il a le bonheur d'avoir une mère raisonnable, qui comprend que l'intérêt avec lequel l'enfant regarde brûler le papier vient d'une curiosité salutaire ; qui, de plus, a la sagesse de réfléchir aux résultats de son intervention, elle raisonnera de cette manière : « Si j'arrête l'enfant, je l'empêcherai d'acquérir quelques connaissances utiles. H est vrai que j'éviterai qu'il ne se brûle ; mais à quoi cela servira-t-il ? Il se fera un jour ou l'autre quelque brûlure, et il est nécessaire à sa sécurité dans la vie qu'il apprenne à connaître les propriétés de la flamme. Si je l'empêche de courir ce risque à présent, il le courra plus tard, et cela quand je ne serai plus là pour le préserver d*une partie des suites pénibles ; tandis que s'il éprouve un accident, maintenant que je suis à ses côtés, je préviendrai un malheur complet. De plus, si je le fais cesser, je le contrarie dans un amusement oui est en soi-même inno^
cent et même instructif, et il en éprouvera plus ou moins de ressentiment à mon égard. Comme il ne connaît pas la souffrance que je lui épargnerai, et qu'il ne sentira que le déplaisir d'être privé d'un amusement, il ne peut me regarder autrement que comme une cause de peine pour lui. Pour le préser\rer d'un mal dont il n'a aucune idée, et qui, par conséquent, n'existe point pour lui, je le blesse d'une façon qui lui est sensible, et deviens ainsi à ses yeux un ministre de douleur. Ce que j'ai donc de mieux à faire, c'est de l'avertir simplement du danger et de me tenir prête à en empêcher les suites sérieuses. » Par conséquent, la mère dira seulement à l'enfant : « Je crains que vous ne vous brûliez si vous faites cela ; » et si, comme il est probable, l'enfant persiste malgré son avertissement et finit par se brûler les doigts, qu'est-ce qu'il en résulte ? D'abord, il a acquis une expérience qu il eût dû probablement acquérir plus tard, et que, pour sa sûreté, il ne peut acquérir trop tôt. Ensuite, il a vu que la désapprobation ou l'avertissement de sa mère avait véritablement son bien pour objet : il a, une fois de plus, expérimenté sa bonté vigilante ; raison de plus pour lui d'avoir confiance en son jugement, en sa tendresse; raison de plus pour l'aimer.
Sans doute, dans ces rares occasions où il y a un grave danger, il faut en préserver l'enfant par force ; mais, laissant de côté les cas extrêmes, le système suivi devra être, non de soustraire l'enfant aux petits
DE l'Éducation morale. ^09
risques journaliers, mais de le conseiller, de l'avertir; et, de cette manière, on fera naître chez lui un sentiment filial beaucoup plus fort que celui qui existe ordinairement. Si, ici comme ailleurs, on laisse entrer en jeu la loi des réactions naturelles; &i on per* met aux enfants de persister dans les expériences qu'ils font à la maison, et dans les amusements auxquels ils se livrent au dehors, au risque de se blesser , les dissuadant seulement d'une façon plus ou moins pressante, selon que lo danger est plus ou moins grand, il ne peut manquer de se former en eux une confiance toujours plus forte dans l'affection et dans la sagesse des parents. Non-seulement on évite, comme nous l'avons déjà montré, Yodium qui s'attache à l'application des châtiments positifs, mais on évite également Vodium qui s'attache à l'emploi continuel de l'autorité ; et l'on tire même de ces incidents journaliers, qui ordinairement causent des disputes, un moyen d'affermir les boiis sentiments mutuels. Au lieu de s'entendre dire en paroles que leurs parents sont leurs meilleurs amis, les enfants le voient par les taits, et, en le voyant, ils acquièrent un degré de confiance et d'affection à leur égard que rien autre ne pourrait leur donner.
Et maintenant, ayant indiqué les relations sympathiques qui naîtront de l'emploi habituel de cette méthode, revenons à la question qui précède : « Comment cette méthode peut-elle être appliquée dans les cas graves ?
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Notons d'abord que ces cas graves doivent se présenter moins graves et moins fréquents sous le régime que nous avons décrit que sous le régime ordinaire, la mauvaise conduite des enfants étant souvent la conséquence de l'irritation chronique dans laquelle on les tient par un mauvais gouvernement. L'état d'isolement moral et d'antagonisme que produisent les châtiments répétés, émousse nécessairement la sympathie, nécessairement aussi» ouvre la route à ces transgressions que la sympathie arrête. Les mauvais traitements que les enfants d'une même famille se font souffrir les uns aux autres sont, dans une grande mesure, le reflet des mauvais traitements que les adultes leur font souffrir; ils sont en partie l'effet de l'imitation, en partie celui du mauvais caractère et de la tendance à rendre aux autres la pareille de ce qu'on nous fait, ce sont les représailles des coups et des gronderies reçus. On ne peut mettre en doute que l'activité du cœur, que l'heureux état d'esprit, entretenus zhez les enfants par la discipline que nous avons indi* quée, ne les empêcheront de pécher les uns contre les autres aussi gravement et aussi fréquemment qu'ils le font. Les fautes plus repréhensibles, telles que les mensonges et les petits larcins, seront diminuées par les mêmes causes. L'éloignement de cœur des membres d'une même famille est une cause féconde de transgressions de ce genre. C'est une loi de nature, visible pour tout observateur, que ceux qui sont pri-
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vés des grandes jouissances de la vie cherchent à se dédommager par des jouissances inférieures; ceux qui n'ont point les douceurs de la sympathie recherchent les douceurs de régoïsme; et, par une conséquence contraire, d'heureuses relations entre les parents et les enfants sont faites pour diminuer le nombre des fautes qui ont Tégoïsme pour source.
Quand, malgré cela, de pareilles fautes sont cornmises, ce qui arrivera quelquefois sous le meilleur régime, on peut recourir encore une fois à la discipline des conséquences; et s'il existe ce lien de confiance et d'affection dont nous avons parlé, cette discipline sera efficace. Car quelles sont les conséquences d'un vol, par exemple? Elles sont de deux sortes : directes et indirectes. La conséquence directe dictée par la pure équité, c'est la restitution. Un législateur juste (et tout parent doit tâcher d'en être un) demandera qu'autant que possible, une action mauvaise soit réparée par une bonne action, et, en cas de vol, la réparation implique la restitution de l'objet volé, ou, s'il est consommé, le payement de sa valeur : avec un enfant, cela peut avoir lieu sur son argent de poche. La conséquence indirecte, et plus sérieuse, est le déplaisir des parents, conséquence qui suit inévitablement le vol chez tous les peuples civilisés, et va jusqu'à faire considérer le vol comme un crime.
« Mais, dira-t-on, la manifestation du mécontentement paternel a toujours lieu en pareil cas; il n'y a là
rien de nouveau . » Cela est très-vrai. Nous avons déjà dit qu'à quelques égards, notre méthode est spontanément suivie. Nous avons déjà montré qu'il y a dans tous les systèmes d'éducation une tendance à gravitei vers le vrai système. Et ici, nous pouvons répéter cette remarque : que la force de cette réaction naturelle sera, dans l'ordre bienfaisant des choses, proportionnée au besoin qu,'on en a; le mécontentement paternel s'exprimera par des actes de violence dans les temps de barbarie, où l'enfant est, lui aussi, comparativement barbare; il se manifestera d'une façon moins cruelle dans ces temps plus avancés, où, par implication, les enfants sont faits pour des traitements plus doux. Mais ce que nous devons surtout observer ici, c'est que la manifestation du grand déplaisir paternel ne sera puissante pour le bien que dans la mesure de l'attachement qu'aura l'enfant pour ses parents. L'efficacité de la discipline des conséquences naturelles, sera exactement proportionnée à la rigueur avec laquelle on s'en sera tenu à cette discipline dans les autres cas. La preuve 3st à la portée de tous, si l'on veut la voir.
Car chacun ne sait-il pas, que lorsqu'il a ofiensé me personne, le regret qu'il éprouve (nous laissons naturellement de côté les considérations mondaines, qui ne sont pas de notre sujet) varie avec le degré de la sympathie qu'il a pour cette personne? Ne sent-il pas que lorsqu'il s'agit d'un ennemi, l'avoir offensé lui cause plutôt un secret plaisir que du chagrin ? Ne se
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souvient- il pas que, lorsqu'une personne qui lui est tout à fait étrangère a pris de l'ombrage de quelque chose, il s'en est soucié bien moins que si c'eût été un ami ? Au contraire, le déplaisir d'une personne aimée et admirée, n'a-t-il pas été regardé par lui comme un sérieux malheur, comme une source de- longs et amera regrets? Eh bien, Teffet du mécontentement paternel doit varier de même avec le degré d'aflfection préexistant. Là où il y a indifférence, le sentiment de l'enfant coupable n'est qu'une crainte purement égoïste des châtiments corporels ou des privations qui lui seront infligés; et, après qu'ils l'ont été, l'antagonisme et l'irritation augmentent l'indifférence. Au contraire, là où il existe une forte affection filiale, produite par l'habitude de Tamitié des parents, l'état d'esprit dans lequel le mécontentement du père met l'enfant, non-seulement sert à prévenir des fautes de même nature à l'avenir, mais est en lui-même salutaire. La peine morale d'avoir perdu pour un temps un ami si cher, tient lieu de la peine corporelle , et. n'est pas moins efficace, si elle ne l'est davantage. Au lieu de la crainte et dg ressentiment ordinairement éprouvés, l'enfant sympathise avec le chagrin de son père, regrette de l'avoir causé, et désire pouvoir, par un acte de réparation, rétablir avec lui des relations d'amitié. Au lieu de mettre en jeu ces sentiments égoïstes dont la prédominance en ce monde est la source du crime, on met enjeu cet altruisme, qui prévient les actes criminels.
Âinsi^ la discipline des conséquences naturelles est aussi bien applicable aux grandes fautes qu'aux petites fautes^ et sa pratique conduit^ non-seulement à la répression^ mais à la réparation de ces fautes.
Bref, la vérité est que la sauvagerie engendre la sauvagerie, et la douceur, la douceur. Les enfants qui sont traités sans bonté, ne deviennent pas bons. Les traiter avec sympathie, c'est développer chez eux des sentiments de même nature. Dans le gouvernement domestique, de même que dans le gouvernement politique, le despotisme fait naître une grande partie des crimes qu'il a plus tard à punir ; tandis qu'une direction douce et libérale évite les causes de discussions et, en améliorant ainsi les sentiments habituels, diminue la tendance aux transgressions de la loi. Comme John Locke Ta dit il y a longtemps : « En matière d'éducation, les châtiments sévères font peu de bien, et peuvent faire beaucoup de mal; et je crois que, toutes choses égales d'ailleurs, les enfants qui ont été le plus châtiés ne font pas les meilleurs hommes. » En confirmation de cette manière de voir, nous pouvons citer ce fait, rendu dernièrement public par M. Rogers, chapelain de la prison de Pentonville, que les jeunes criminels qui ont subi la peine du fouet sont ceux qui retournent le plus ordinairement en prison. Au contraire, les bons effets d'un traitement plus doux se montrent dans cet autre fait que nous rapportait une dame chez laquelle nous demeurions à Paris. Gomme elle
•'excusait du dérangement que nous causait un enfant, aussi ingouvernable à la maison qu'il Tétait à l'école, elle ajouta qu'elle ne voyait d'autre remède à son caractère que celui qui avait réussi pour son frère aîné, et que c'était de l'envoyer dans une maison d'éducation en Angleterre. Cet enfant avait été intraitable dans toutes les institutions de Paris. Ne sachant plus qu'en faire, on l'avait envoyé en Angleterre ; et à son retour, il était devenu aussi bon qu'il avait été mauvais. La mère attribuait entièrement ce changement remarquable à la douceur comparative de la discipline anglaise.
Après l'exposition des principes qui précèdent, l'espace qui nous reste ne peut être mieux rempli qu'en donnant quelques-unes des maximes et des règles qui en découlent, et, pour abréger; nous les mettons sous forme de conseils.
N'attendez pas d'un enfant un haut degré d'excellence morale. Pendant ses premières années, tout homme traverse les phases de caractère qu'a traversées la race barbare dont il est descendu. De même que les traits d'un enfant, — le nez plat, les narines relevées, les lèvres grosses, les yeux écartés, l'absence de sinus frontal, etc., — sont, pendant un temps, ceux du sauvage, de même, ses instincts sont ceux du sauvage aussi. De là la tendance à la cruauté, au vol, au mensonge, si générale chez les enfants; tendance qui.
même sans le secours de Téducation, se modifierait en même temps que les traits du visage. L'idée populaire que les enfants sont a innocents, » vraie si on l'entend de la connaissance du mal, est complètement fausse à l'égard des mauvaises impulsions. C'est ce que prouvera une demi-heure d'observation dans une chambre d'enfants, à quiconque voudra seulement ouvrir les yeux. Les petits garçons livrés à eux-mêmes dans les écoles, se traitent entre eux plus brutalement que ne le font les hommes; et si on les livrait à eux-mêmes dans un âge plus tendre, cette brutalité serait encore plus marquée.
Non-seulement il n'est pas sage d'attendre beaucoup de la part des enfants en fait de moralité, mais il n'est pas sage de leur demander beaucoup. Aujourd'hui, la plupart des personnes reconnaissent les mauvais résultats de la précocité intellectuelle; mais il reste à reconnaître que la précocité morale a aussi des résultats funestes. Nos facultés morales supérieures, de même que nos facultés intellectuelles supérieures, sont comparativement complexes. Ear conséquent, elles sont les unes et les autres tardives dans leur évolution. Pour les unes comme pour les autres, la culture hâtive a lieu aux dépens du développement futur. De là cette anomalie assez commune qui nous montre des enfants qui ont été des modèles dans le premier âge subissant, à mesure qu'ils grandissent, un changement .en apparence inexplicable, et finissant par tomber au-dessous de la moyenne intellectuelle et morale, tandis que des hommes relativement distingués sont
souvent le résultat d'une enfance peu riche en espérances.
1 Contentez-vous donc de mesures et de résultats modérés. Eappelez-vous qu'une moralité supérieure, de même qu'une intelligence supérieure, doit être le i'ruit d'un long développement, et vous prendrez alors patience avec les imperfections que montre à chaque instant votre enfant. Vous serez moins porté à ces réprimandes, à ces menaces, à ces prohibitions continuelles, par lesquelles les parents produisent un état chronique d'irritation domestique, dans le fol espoir de rendre leiirs enfants ce qu'ils devraient être.
Cette forme libérale de gouvernement paternel, qui consiste à ne pas vouloir régler despotiquement tous les détails de la conduite d'un enfant, est le produit nécessaire du système que nous préconisons. Contentez-vous de veiller à ce que votre enfant subisse toujours les conséquences naturelles de ses actions, et vous éviterez de tomber dans cet abus de domination qui fait errer tant de parents. Laissez-le, toutes les fois que vous le pouvez, à la discipline de l'expérience ; et vous le préserverez, soit de cette vertu de serre chaude que la domination exagérée fait naître chez les natures dociles, soit de cet esprit d'antagonisme démoralisant . qui se produit chez les natures indépendantes.
En tendant en toutes circonstances à laisser un libre cours aux réactions naturelles des actions de votre en-
fant, vous modérerez d'une façon heureuse votre propre caractère. La méthode d'éducation morale suivie par beaucoup de parents — nous craignons de devoir dire par la plupart des parents — consiste tout simple^ ment à laisser éclater leur colère, en la première façon qui se présente. Les coups, les rudoiements, les paroles aigres par lesquels la mère punit les fautes légères de son enfant (fautes qui souvent n'en sont pas en réalité) ne sont que la manifestation de ses sentiments mal dominés, et proviennent beaucoup plus des impulsions qu'elle en reçoit que du désir d'être utile à l'enfant. Mais, si vous vous arrêtez, chaque fois qu'une faute est commise, à considérer quelle en sera la conséquence normale, et comment cette conséquence peut être rendue plus sensible au transgresseur, vous aurez gagné un peu de temps, ce qui servira à vous rendre maître de vous-même ; votre premier mouvement de colère aveugle se transformera en un sentiment moins violent, et moins apte à vous entraîner hors de la voie.
Ne cherchez pas, cependant, à vous conduire en instrument impassible. Souvenez-vous que, outre les réactions naturelles des actions de votre enfant, réactions que lui fera sentir la marche naturelle des choses, votre approbation et votre désapprobation sont aussi une réaction naturelle et un des moyens qui sont dans Tordre pour arriver à le guider. L'erreur que nous combattons est celle qui consiste à substituer le déplai-
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sîr paternel et les pénalités artificielles aux pénalités qui sont d'institution naturelle. Mais si elles ne doivent point être substituées à ces pénalités naturelles^ il ne s'ensuit pas qu'elles ne doivent point, sous une certaine forme, les accompagner. Quoique le châtiment d'ordre secondaire ne doive pas usurper la place du châtiment d'ordre principal, il peut, sous une forme modérée, lui servir de supplément. Le chagrin ou l'indignation que vous ressentez doit être exprimé par vos paroles et vos manières, dans la mesure juste où vous les ressentez, et après que vous avez examiné la justesse de vos sentiments. La nature et la force du sentiment que vous éprouvez dépend nécessairement de votre caractère, et il est par conséquent inutile de dire que vous devez sentir de cette façon ou de cette autre. Néanmoins, vous devez tâcher de modifier vos sentiments et de les amener autant que possible à être ce que vous croyez qu'ils devraient être. Gardez-vous, cependant, des deux extrêmes, non-seulement à l'égard de l'intensité, mais encore à l'égard de la durée de votre mécontentement. Évitez, d'une part, cette faiblesse pi commune chez les mères, et qui consiste à suivre, soit en grondant, soit en pardonnant, l'impulsion du moment; d'autre part, ne continuez pas sans nécessité à montrer d.e la froideur pendant trop longtemps, de peur que votre enfant ne s'accoutume à se passer de votre afiection, et que vous ne perdiez ainsi votre influence sur lui. Les réactions morales de ses actions, qu'apportent à votre enfant les sentiments que vous
éprouvez, doivent être autant que possible semblables à ceUes que lui ferait éprouver un père dont le caractère serait parfait.
>. Ne multipliez pas les ordres ; n'ordonnez que lorsque les autres moyens sont inapplicables ou ont manqué leur effet. <« Quand on donne beaucoup d'ordres, dit Richter, c'est plutôt pour l'avantage des parents que pour celui des enfants. » De même que dans, les sociétés primitives, la violation des lois est punie, moins parce qu'elle est coupable en elle-même que parce qu'elle implique le mépris de l'autorité du roi — une rébellion tontre lui, — de même, dans beaucoup de familles, le châtiment infligé au transgresseur est déterminé, non parla réprobation qui s'attache à la faute, mais par la tolère que fait naître la désobéissance. Écoutez comme parlent les parents et les maîtres : « Comment osez-vous me désobéir ! — Je vous dis que vous le ferez, monsieur ! — Je vous apprendrai qui est le maître I » Considérez ce qu'impliquent les mots, le ton, les manières. Ils impliquent beaucoup plus la volonté de régner que le désir de procurer le bien de l'enfant. Fendant la durée d'une querelle, l'état d'esprit du père ou du maître diffère peu de celui d'un despote décidé à punir un sujet récalcitrant. Et pourtant, le père qui sent juste sera comme le législateur philanthrope, qui Êe réjouit non d'user de coercition, mais de rendre la coercition inutile. Il ne fait point de lois quand il peut avec succès régler par d'autres moyens la conduite des hommes; et c'est avec regret qu'il a recours à la loi, quand
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la loi est nécessaire. Comme le remarque Richter, « la meilleure manière de gouverner, c'est de ne pas trop gouverner. » Cela est vrai aussi en éduca* tion; et, pour se conformer spontanément à cette maxime, un père chez qui le goût de la domination est dûment réprimé par le sentiment du devoir, s'appliquera à faire que ses enfants se gouvernent autant que possible eux-mêmes, et n'aura recours à l'absolutisme qu'en dernier ressort.
Mais toutes les fois que vous commandez, commandez avec décision et avec suite. Si le cas est un de ceux où vous ne pouvez pas faire autrement, prononcez votre fiat;-et, l'ayant prononcé, ne vous en départez jamais plus. Réfléchissez bien à ce que vous allez faire ; demandez-vous si vous avez assez de fermeté; et si enfin vous faites une loi, faites-la observer à tout prix. Que votre sanction pénale soit semblable à celle qu'in« flige la nature inanimée, c'est-à-dire inévitable. La cendre chaude brûle l'enfant qui la touche une première fois ; elle le brûle la seconde fois ; elle le brûle la troisième fois; elle le brûle toutes les fois, et l'enfant apprend à ne pas toucher à la cendre chaude. Si vous avez autant de suite, si tous les actes chez voua ont la même uniformité, l'enfant respectera bientôt vos lois, à l'égal de celles de la nature. Et ce respect, une fois établi, préviendra des maux domestiques sans fin. De toutes les fautes qu'on peut ccmmettre dans l'éducation, la pire est Tinconséquence; de même que, dans une société, les crimes se multiplient quand il n'y a
point de justice certaine , de même, dans la famille, un nombre immense de transgressions résulte d'une application hésitante ou irrégulière des châtiments. Une mère faible qui menace sans cesse et qui agit rarement ; qui fait des lois précipitamment, et ([ui s'en repent ensuite ; qui montre, pour la même faute, tantôt de la douceur et tantôt de la sévérité, selon son humeur passagère, prépare mille peines à elle-même et à «on enfant. Elle se rend méprisable à ses yeux ; elle lui donne l'exemple de ne savoir pas se dominer ; elle l'enhardit à transgresser ses ordres; par l'impunité probable, elle fait naître mille conflits, au détriment de son caractère et du caractère de l'enfant ; elle réduit son esprit à n'être plus qu'un chaos moral, chaos dans lequel de longues années d'amère expérience ramèneront difficilement l'ordre. Mieux vaudrait une forme barbare de gouvernement, appliquée avec suite, qu'une forme plus humaine appliquée avec tant d'indécision et de légèreté. Nous le répétons : évitez les mesures coercitives toutes les fois que vous pourrez les éviter ; mais quand vous les aureas adoptées, quand vous trouverez que le despotisme est réellement nécessaire, soyez despote sérieusement.
Souvenez- vous que le but de l'éducation que vott3 faites, est de former un être apte à se gouverner lûi^ même, non un être apte à être gouverné par les autres. Si votre enfant était destiné à vivre esclave, vous ne pourriez trop l'habituer à l'esclavage dans son enfance j
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maïs puisqu'il sera tout à l'heure un homme libre ; puisqu'il n'aura plus personne auprès de lui pour contrôler sa conduite journalière, vous ne pouvez trop l'accoutumer à se contrôler lui-même, pendant qu'il est encore sous vos yeux. C'est là ce qui rend le système de la discipline par les conséquences naturelles approprié à l'état social auquel nous sommes parvenus en Anêleterre. Dans les temps féodaux, quand un des plus grands maux que le citoyen avait à craindre était la colère de ses supérieurs, il convenait que, pendant l'enfance, la vindicte paternelle fût le principal moyen de gouvernement. Mais aujourd'hui que le citoyen n'a rien à craindre de personne ; aujourd'hui que le bien et le mal qui lui arrivent, sont uniquement ceux qui résultent de sa conduite en vertu de la nature des choses, il doit commencer à apprendre par expérience, dès ses plus jeunes années, les bonnes ou les mauvaises conséquences qui suivent naturellement tel ou tel acte. Tâchez donc que le gouvernement paternel se retire aussitôt que possible devant ce gouvernement de soi-même qui naît de la prévision des résultats. Pendant la première enfance, il faut une forte somme d'absolutisme. Un enfant de trois ans jouant avec un rasoir ouvert, ne peut pas être livré à la dis-^ cipline des conséquences, car les conséquences seraient ici trop sérieuses. Mais, à mesure que l'intelligence augmente, le nombre des interventions péremptoires peut être et doit être diminué, pour que ces interveU'*
tions cessent peu à peu en approchant de la maturité. Toute transition est dangereuse ; et la plus dangereuse de toutes, est le brusque passage de la contrainte de / la maison paternelle à la liberté du monde. De là, l'importance de suivre la politique que nous préconisons, • laquelle, en habituant un jeune homme à la domina-' tion de soi-même ; en augmentant par degrés les occasions d'exercer cette domination ; en l'amenant^ pas à pas à l'exercer sans aide, efface la transition, ordinairement brusque et dangereuse, de la jeunesse, où le gouvernement de rhomme vient du dehors, à la maturité, où il vient du dedans. Que l'histoire de votre législation domestique soit, en petit, l'histoire de notre législation politique : au début, le contrôle autocratique, quand le contrôle est réellement nécessaire ; bientôt après, un constitutionnalisme naissant, dans lequel la liberté du sujet est, silr quelques points, reconnue ; ensuite, des extensions successives de la liberté du sujet, pour finir par l'abdication royale.
Ne regrettez pas que votre enfant soit volontaire. C*est la contre-partie de cette tendance des parents à diminuer la coercition, qui est si visible dans l'éducation moderne. La disposition à affirmer la liberté d'un côté, correspond à la disposition à cesser la tyrannie de l'autre. L'une et l'autre indiquent qu'on se rapproche du système de discipline que nous soutenons; système par lequel les enfants seront de plus en plus conduits à se diriger eux-mêmes, d'après l'expérience
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des conséquences naturelles de leurs actes : Tune et l'autre sont le produit de notre état social plus avancé. L'indépendant enfant anglais d'aujourd'hui, est le père de l'Anglais indépendant de demain ; et vous ne pouvez pas avoir l'un sans avoir l'autre. Les maîtres de pension allemands disent qu'ils aiment mieux avoir h gouverner douze écoliers allemands qu'un écolier anglais. Souhaiterons-nous donc que nos garçons aient la docilité des jeunes garçons allemands, et qu'ils soient plus tard politiquement asservis, comme les Allemands le sont? Ne tolérerons- nous pas plutôt chez eux ces sentiments qui font les hommes libres, et ne mettrons-nous pas nos méthodes d'éducation d'accord avec eux ?
Enfin, souvenez-vous toujours que bien élever un enfant n'est pas une chose facile et simple, mais est au contraire extrêmement difficile et complexé ; c'est la plus rude tâche de la vie adulte. La manière grossière dont on exerce le gouvernement domestique, est à la portée des plus basses intelligences. Les coups et les gros mots, sont des moyens qui s'offrent aussi bien au barbare le plus inculte qu'au plus stupide paysan. Les animaux eux-mêmes peuvent appliquer cette méthode de discipline, ainsi qu'on le voit par le grognement et les légers coups de dents qu'une chienne donne à ses petits trop exigeants. Mais si vous voulez appliquer avec succès un système rationnel et civilisé, il faut vous attendre à un vigoureux travail
d attention ; il faut que vous fassiez quelques études, que voua ayez un peu d'intelligence, un peu d'empire sur vous-mêmes. Vous devrez vous demander continuellement quels sont les résultats qui, dans la vie adulte, accompagnent certains actes, et vous devrez chercher les moyens de faire produire aux actes de votre enfant des résultats semblables. Il vous faudra journellement analyser les motifs de la conduite de Tenfant, distinguer entre les actions vraiment bonnes et celles qui semblent Têtre, mais qui ont pour mobiles des sentiments d'ordre inférieur; tandis que vous devrez être sans cesse sur vos gardes contre la méprise cruelle et si fréquente que l'on fait à Tégard des enfants, en prenant pour mauvaises des actions indifierentes, et en leur attribuant des sentiments plus mauvais que ceux qu'ils éprouvent. Vous aurez à modifier plus ou moins votre méthode, afin de la mettre en rapport avec les dispositions particulières de chaque enfant, et à la modifier encore, à mesure que ces dispositions entrent dans des phases nouvelles. Il vous faudra une conviction ferme pour persister dans une ligne de conduite qui semble ne produire que peu ou point d'effets. Surtout, si vous avez affaire à des enfants qui auront été antérieurement maltraités, vous devrez compter sur une longue épreuve de patience, avant d'arriver aux résultats d'une meilleure méthode, puisqu'il est naturel qu'une chose déjà difficile quand on a cultivé le sentiment juste dès l'enfance,
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devienne doublement difficile quand on a fait naître une fausse manière de sentir. Non-seulement vous devrez analyser les motifs de votre enfant , mais aussi vos motifs à vous-mêmes : distinguer entre les suggestions qui émanent de la vraie sollicitude parternelle et celles qui naissent de votre égoïsme, de votre besoin de repos, de votre goût de domination ; et ensuite, ce qui est plus pénible, après avoir découvert la vraie nature de vos impulsions, vous devrez vaincre ces impulsions, lorsqu'elles seront reconnues mauvaises. Bref, vous devrez faire votre propre éducation, en même temps que vous ferez celle de votre enfant. Au point de vue intellectuel, vous avez à étudier, pour parvenir au bien, ce sujet, le plus complexe de tous : la nature humaine et ses lois, telles qu'elles se montrent chez votre enfant, chez vous-même et dans le monde. Au point de vue moral, vous devez faire un constant appel à vos sentiments les plus nobles et refréner vos sentiments moins élevés. C'est une vérité qui est encore à reconnaître, que la dernière phase du développement mental chez l'homme et chez la femme, ne peut être atteinte que par l'accomplissement vrai des devoirs paternels. Et quand cette vérité sera reconnue, on verra combien est admirable cet arrangement des choses qui conduit l'être humain, par le moyen de ses aflFections les plus fortes, à se soumettre à une dis* cipline que, sans cela, il éluderait.
Tandis que quelques-uns accueilleront cette con*
ceptioii de réducation avec doute et découragement, nous croyons que d'autres verront dans l'élévation même de l'idéal qu'elle renferme la preuve de sa vérité. Qu'elle ne puisse être réalisée par des gens qui n'agissent que par impulsion, peu aimants, peu clairvoyants; qu'elle exige les plus hautes facultés de la nature humaine pour sa réalisation, cela leur semblera prouver qu'elle est adaptée aux états avancés de la société. Quoiqu'elle exige dans l'application beaucoup de travail et de dévouement, ils verront qu'elle promet une moisson abondante de bonheur immédiat et de bonheur à venir. Ils verront que, tandis qu'un faux système d'éducation est un double fléau pour le père et pour l'enfant, un bon système est un double bienfait pour celui qui fait l'éducation et pour celui qui la reçoit.