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CHAPITRE IV

DE l'éducation physique.

A la table du squire, après que les dames se sont retirées, aussi bien qu'à l'auberge de la ville un jour de foire, et au cabaret du village le dimanche, le sujet qui, après la question politique du jour, excite généralement l'intérêt, c'est l'élevage des animaux. Quand on revient d'une partie de chasse, pendant qu'on regagne à cheval sa maison, la manière d'améliorer la race chevaline, et les croisements, et les commentaires sur les courses défrayent ordinairement la conversation ; une journée de chasse à tir dans les marais ne s'achève pas sans qu'on ait traité de Tart de dresser les chiens. Deux fermiers qui reviennent à travers champs de l'office du dimanche, passent volontiers des remarques sur le sermon aux remarques sur le temps, les récoltes et les bestiaux , et de là, la

discussion glisse aux différentes espèces de fourrages et à leurs qualités nutritives. Hodge et Gilles, par leurs observations comparées sur leurs porcheries respectives, montrent qu'ils ont donné leur attention aux pourceaux de leurs maîtres, et qu'ils savent les effets produits sur eux par tel ou tel procédé d'engraissement. Ce n'est pas seulement chez les populations rurales que le règlement du chenil, de l'écurie, de Tétable et de la bergerie, est un sujet favori. Dans les villes aussi, les nombreux artisans qui ont des chiens, les* jeunes gens qui sont assez riches pour se permettre les plaisirs de la chasse, et leurs pères, plus sédentaires, qui parlent des progrès de l'agriculture, qui lisent les raports annuels de M. Mechi et les lettres aux Times de M. Caird, composent tous ensemble une bonne partie de la population. Prenez les adultes mâles du royaume, et vous trouverez que la grande majorité s'intéresse aux questions de croisements, d'élevage, d'éducation des animaux d'une espèce ou d'une autre.

Mais qui, dans les conversations d'après-diner, of. dans des causeries de même nature, a jamais entendi dire un mot de l'élevage des enfants ? Quand Ij gentilhomme campagnard a fait sa visite aux écuries, et inspecté lui-même le régime qu'on fait suivre à ses chevaux ; quand il a donné un coup d'œil à ses bestiaux et fait ses recommandations à leur sujet, combien de fois arrive-t-H qu il monte dans la chambre des

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enfants, qu'il examine les aliments qu'on leur donne, se fasse rendre compte de leurs heures de repas, et veille à ce que l'aération de leur appartement soit suffisante ? Dans sa bibliothèque, se trouvent Le Maréchal ferrant ^ de White; Le Livre de la Ferme ^ do Stephens; Le Traité de la Chasse, de Nemrod , et généralement il a lu ces ouvrages ; mais quels sont les livres qu'il a lus sur l'art d'élever les nourrissons et les enfants plus âgés? Les propriétés qu'a, pour l'engraissement des bestiaux, le pain de navette et de colza, la valeur nutritive du foin et de la'paille hachée, le danger de l'abus du trèfle, sont des points sur lesquels est instruit tout propriétaire, tout fermier, tout paysan. Mais quel est celui d'entre eux qui s'est demandé si la nourriture qu'il donne à ses enfants est appropriée aux besoins de la nature chez les filles et les garçons qui grandissent? On dira peut-être, pour expliquer cette anomalie, qu'en s'occupant des animaux, ces hommes ne font que s'occuper de leurs affaires et de leurs intérêts. Cette explication n'est pas suffisante , car il en est de même dans les autres classes de la société. Parmi les habitants des villes , il y en a fort peu qui ignorent qu'il ne convient point de faire travailler un cheval aussitôt après qu'il a mangé; et cependant, il s'en trouverait à peine un parmi eux, en supposant qu'ils fussent tous pères, qui se demandât si le temps que l'on laisse entre les repas de ses enfants et leurs heures de leçons est suffisant ! Si vous allez au

fond des cnoses, vous verrez que presque toujours un homme regarde le régime suivi dans la chambre des enfants comme une affaire qui doit lui rester étrangère. « Ob ! je laisse tout cela aux femmes ! » vous répondra-t-il probablement; et presque toujours aussi, le ton sur lequel il prononcera ces paroles, indiquera assez qu'il regarde de pareils soins comme étant incompatibles avec la dignité de son sexe.

Prise à un autre point de vue que celui de la convention, c'est une chose qui semblera étrange que, pendant que l'élevage de taureaux de première beauté est une affaire à laquelle des hommes d'éducation consacrent beaucoup de temps et de réflexion, le soin d'élever de beaux hommes en soit une qu'ils décident tacitement indigne de leur attention. Des mamans qui n'ont jamais rien appris que les langues et la musique, secondées par des nourrices remplies de vieux préjugés, sont tenues pour des juges compétents de l'alimentation, du vêtement, du degré d'exercice qui convient aux enfants. Pendant ce temps-là, les pères lisent des livres et des articles de journaux, se réunissent en comités, font des expériences, et engagent des discussions, afin de découvrir les meilleurs moyens d'engraisser des porcs primés! Nous voyons qu'on prend des peines infinies pour produire un cheval de course qui gagnera le Derby, aucune pour produire un athlète moderne. Si Gulliver eût raconté que les Laputains rivalisaient entre eux pour

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élever le mieux possible les petits des autres créatures, et ne se souciaient point du tout de savoir comment il fallait élever les leurs, cette absurdité eût semblé égale à toutes les autres absurdités qu'il leur impute.

L'affaire est sérieuse pourtant. Si risible que soit le contraste, le fait qu'il implique n'en est pas moins désastreux. Ainsi que le remarque un penseur, la pre- \ mière condition du succès dans ce monde, c'est « d*être \ un bon animal^ » et la première condition de la prospérité nationale, c'est que la nation soit formée de bons \ animaux. Non-seulement, il arrive souvent que l'issue ! d'une guerre dépend de la force et de la hardiesse des soldats, mais, dans les luttes industrielles aussi, la 1 victoire est attachée à la vigueur physique des pro- | ducteurs. Jusqu'ici, nous n'avons nulle raison de } redouter l'infériorité à cet égard sur ces divers champs de bataille. Mais il y a des raisons de prévoir que bientôt nous serons mis à de plus rudes épreuves. La lutte pour l'existence est si vive dans les temps modernes, que peu nombreux seront les hommes qui pourront en sortir vainqueurs. Déjà des milliers d'entre eux succombent sous la trop haute pression qu'ils subissent. Si cette pression continue à augmenter, comme il est probable, elle éprouvera rudement les meilleures constitutions elles-mêmes.Il devient donc d'une importance particulière d'élever les enfants de façon, non-seulement qu'ils soient aptes à soutenir la lutte intellectuelle qui les attend, mais aussi

qu'ils puissent supporter physiquement l'excessive fatigue à laquelle ils seront soumis.

: Heureusement, on commence à y songer. Les écrits I de M. Kingsley indiquent que la réaction s'opère dans / le public contre l'excès et la précocité de la culture i intellectuelle chez les enfants, réaction qui, comme ( toutes les réactions, est peut-être poussée trop loin. De ! temps en temps, une lettre ou un article inséré dans les journaux témoigne d'un intérêt nouveau pour l'éducation physique. Et la naissance d'une école, à laquelle on a donné le sobriquet significatif de la chrétienté musculaire^ montre que l'opinion commence à se répandre que, dans notre manière ordinaire d'élever les enfants, nous n'avons pas assez égard à leur bien-être physique. Le sujet est évidemment mûr pour la discussion.

Mettre le régime de la chambre des enfants et de l'école d'accord avec les vérités de la science moderne, c'est là le desideratum. Il est temps que les bienfaits apportés à nos moutons et à nos bœufs parles découvertes faites dans les laboratoires, soient partagés par nos enfants. Sans vouloir mettre en doute la grande importance de l'élevage perfectionné des chevaux et des cochons, nous pensons que, comme l'élevage de beaux hommes et de belles femmes ne laisse pas d'avoir aussi quelque importance, les conclusions données par la théorie et confirmées par la pratique, doivent servir de guide dans le second cas aussi bien

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que dans le premier. Bien des gens seront étonnés, peut-être même offensés, de ce rapprochement d'idées. Mais c'est un fait indiscutable, et qu'il faut accepter, que l'homme . est soumis aux mêmes lois organiques que les animaux inférieurs. Aucun anatomiste, aucun physiologiste, aucun chimiste, n'hésitera à affirmer que les principes généraux, reconnus vrais dans les fonctions vitales des animaux, le sont également dans celles de l'homme. La franche admission de ce fait porte avec elle sa récompense, à savoir : que les généralisations sorties des expériences et des observations faites sur les animaux deviennent utiles à l'homme. Si rudimentaîre que soit jusqu'à présent la science de la vie, elle possède déjà quelques principes fondamentaux cachés sous le développement de tout organisme,^ y compris l'organisme humain. Ce qui reste maintenant à faire, et ce que nous allons essayer de faire jusqu'à un certain point, c'est de rechercher quelle doit être l'influence de ces principes sur l'éducation de l'enfance et de la jeunesse.

La tendance à l'alternation, visible dans plusieurs départements de la vie sociale, — cette tendance en vertu de laquelle le despotisme succède aux révolutions, les périodes de réforme aux périodes de conservatisme, les siècles ascétiques aux siècles dissolus; qui, dans le commerce, produit tour à tour l'excès de confiance et la panique, qui fait passer la mode d'un extrême à l'autre. ~ affecte aussi nos habitudes de

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table, et par conséquent le régime «ilîmentaîre que Ton fait suivre aux enfants. Après une époque où Ton buvait et mangeait vigoureusement, est venue une époque de sobriété comparative, dont la secte des tem^ pérants et celle des légumistes sont l'expression de protestation la plus forte contre les excès du temps passé. Avec ce changement d'habitudes chez les adultes, s'est produit un changement d'habitudes semblable chez les enfants. Nos pères croyaient que plus on pouvait faire manger les enfants, mieux cela valait; et même aujourd'hui, chez les fermiers et dans les provinces reculées, où les vieilles idées se conservent plus longtemps, on trouve des parents qui excitent leurs enfants à manger jusqu'à laréplétion. Mais dans les classes supérieures, chez lesquelles la réaction vers l'abstinence est plus marquée, on peut observer une disposition à ne point nourrir suffisamment les enfants. Le dégoût qu'on éprouve dans ces classes pour les grossiers appétits des temps passés, se montre encore plus à l'égard des enfants qu'à l'égard des adultes eux-mêmes; car, tandis que leur ascétisme déguisé est modéré, chez eux, par les réclamations de la nature, il s'exerce librement dans la législation qu'ils font pour la jeunesse.

C'est une vérité banale que trop manger et manger

trop peu sont mauvais l'un et l'autre. Des deux excès pourtant, le dernier est pire. Ainsi que l'a dit une haute autorité, « les effets de la réplétion acciden-

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telle sont moins préjudiciables et plus tôt réparés que ceux de l'inanition ^ » De plus, quand on n'intervient point d'une façon peu judicieuse, la réplétion est rare, les enfants se donnent très-rarement des indigestions. « Manger avec excès est le vice des adultes plutôt que des enfants, qui sont rarement gourmands ou épicuriens, si ce n'est par la faute de ceux qui les élèvent*. » Ce système de restriction, que tant de parents croient nécessaire d'imposer, est fondé sur des observations insuffisantes et sur de faux raisonnements. Il y a trop de règlements dans la chambre des enfants, comme il y a trop de règlements dans rÉtat ; et un des inconvénients les plus fâcheux qui en résultent, c'est de trop restreindre les enfants pour leur nourriture.

« Mais, dira-t-on, faut-îl permettre aux enfants de surcharger leur estomac, de se bourrer de friandises, comme ils le feront certainement, et de se rendre malades ?» La question ainsi posée n'admet qu'une réponse; mais, ainsi posée aussi, elle se trouve tranchée d'elle-même. Nous soutenons que, comme l'appétit est un guide sûr chez tous les animaux — un guide sûr chez le nourrisson, un guide sûr chez le malade, un guide sûr chez les diverses races, un guide sûr chez les ndultes qui mènent une vie régulière, —• on peut en inférer avec certitude qu'il est un guide sûr chez

* Encyclopédie de médecine pratiqrie.

* Idem,

les enfants. Il serait étrange que, chez eux seulement, ce guide ne méritât point confiance.

Quelques personnes, peut être, supporteront impatiemment cette réponse, persuadées qu'elles peuvent citer des faits qui la contredisent complètement. Il peut sembler absurde de nier le rapport de ces faits. La vérité est que les excès auxquels ces personnes font allusion, sont ordinairement le résultat du système restrictif dont on veut faire la justification. Ce sont les réactions sensuelles du régime ascétique. Ils / prouvent, en petit, cette vérité générale : que ceux qui, pendant la jeunesse, ont été soumis à la discipline la plus rigoureuse, sont disposés à se jeter dans la suite dans les plus grandes extravagances. Ils sont analogues à ces efiroyables phénomènes, autrefois communs dans les couvents, qui nous mon* trent des nonnes passant de l'extrême austérité à la dissolution la plus démoniaque. Ils démontrent la force irrésistible de désirs longtemps comprimés. Considérez les goûts des enfants et la manière dont on les traite. Le goût des sucreries est très-marqué et presque universel chez eux. Probablement, quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent, s'imaginent qu'il n'y a rien là qu'une sensualité du palais, et que, de même que d'autres désirs sensuels, elle doit être réprimée* Le physiologiste, cependant, qui est conduit par ses découvertes à révérer de plus en plus l'ordre de la nature, soupçonne que^ dans ce goût des sucre-'

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rîcs^ il y a quelque chose de plus que ce qu'on suppose ordinairement, et bientôt ses recherches confirment ses soupçons. Il découvre que le sucre joue un rôle im^ j portant dans le développement de l'organisme. Les ma ! tières sucrées et les matières grasses sont oxygénées dans notre corps, et il s'en dégage de la chaleur. Le sucre est la forme sous laquelle plusieurs autres composés doivent passer avant que de pouvoir nous fournir de la chaleur animale; et cette formation du sucre a lieu dans notre corps même. Non-seulement l'amidon se change en sucre pendant la digestion, mais il a été démontré par M. Claude Bernard que notre foie est une usine dans laquelle les autres éléments constituants de notre alimentation sont changés en sucre : le sucre étant chez nous un besoin si grand, qu'il est produit par des substances nitrogènes, quand on n'en donne point à l'estomac d'autre manière. Or, si à ce fait que les enfants ont un désir prononcé de sucreries, nourriture productive de calorique, nous joignons cet autre fait, qu'ils ont un dégoût non moins prononcé pour l'aliment qui donne le plus de calorique pendant son oxydation, c'est-à-dire pour les matières grasses, nous avons des raisons de penser que l'excès de l'un compense l'absence de l'autre, et que Torganisme j réclame davantage de sucre, parce qull ne peut point \ s'assimiler la graisse. De même, les enfants aiment les acides végétaux. Les fruits de toutes espèces font leurs délices; et, en l'absence de quelque chose de

meilleur, ils dévorent les groseilles vertes et les pommes les plus âpres. Or, non-seulement les acides végétaux sont, ainsi que les acides minéraux^ de très-bons toniques, et sont bienfaisants à ce titre quand on les prend avec modération, mais, quand ils sont donnés sous leur forme naturelle, ils ont d'autres avantages. « Les fruits mûrs, dit le docteur Andrew Combe, sont donnés beau coup plus abondamment sur le continent que chez nous, et ils sont souvent très-utilement employés à stimuler les intestins qui fonctionnent imparfaitement. » Voyez donc quel désaccord existe entre les besoins inslincti *s des enfants et le régime auquel on les astreint ordinairement! Voilà deux goûts qui sont dominants chez eux, et qui, selon toute apparence, expriment certains besoinsde nature dans Tenfance; et non-seulement on les méconnaît, mais habituellement on les contrarie. On s'en tient strictement au pain et au lait le matin, au thé avec du pain et du beurre le soir, ou a quelque autre nourriture également insipide. Toute satisfaction du palais est jugée inutile ou même mauvaise. Quelle en est la conséquence? Quand, les jours de fêtes, les enfants peuvent obtenir Tusage sans réserve des choses qui leur sont agréables ; quand un don en argent de poche leur permet de s'approprier l'étalage longtemps envié de la boutique du coniBseur; ou quand on leur permet de courir librement dans un verger, alors le désir trop longtemps comprimé conduit à de grands excès. C'est un carnaval impromptu, dû en partie à ce

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que la contrainte cesse, en partie à ce qu'on prévoit un carême prolongé. Et alors, quand surviennent les indigestions, on prétend qu'il ne faut pas laisser les enfants se guider par leurs appétits I Ces résultats désastreux des restrictions artificielles, sont donnés pour preuvi!^ qu'il faut encore plus de restrictions ! Nous soutenons donc que les raisonnements employés pour justifier cr système d'intervention, sont vicieux. Nous soutenom que, si l'on permettait aux enfants d'user quotidiennement de ces aliments plus savoureux, qui répondent chez eux à des besoins physiologiques, ils en prendraient rarement plus que leur nécessaire, ce qu'ils font aujourd'hui, quand l'occasion s'en présente, « Si les fruits, comme dit le docteur Corabe^ « formaient une partie de leur nourriture habi- « tuelle » (pris, ainsi qu'il le conseille, non entre les repas, mais aux repas), ils n'éprouveraient point cette convoitise qui les porte h dévorer des pommes vertes et des prunelles. Il en est de même dans les autres cas.

Non-seulement il existe de fortes raisons à priori pour se fier aux goûts des enfants, et non-seulement les raisons que l'on donne pour s'en méfier sont sang valeur, mais tout autre guide ne saurait être suivi avec confiance. Quelle peut être la valeur de ce jugement paternel que l'on érige en régulateur ? Quand la mère ou la gouvernante répond non à Ollivier qui demande encore de quelque chose^ sur quelle donnée

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se fonde-t-eUe? Elle pense qu'il en a eu assez; maia quelles sont ses raisons pour le penser ? A-t-elle quelque intelligence secrète avec restomacde Tenfaut? A-t-elle une faculté de voyante, qui lui permet de dis ^ tinguer les besoins de son corps ? Si non^ comment peutelle décider avec sûreté ? Ne sait:elle pas que le besoin de nourriture dépend dans le système de causes nombreuses et compliquées^ — qu'il varie avec la température^ avec rétat hygrométrique de Tair^ avec Tétat de rélectricité de l'atmosphère; qu'il varie aussi avec la mesure d'exercice pris; avec la nature et la quantité d'aliments absorbés dans le dernier repas ; avec la rapidité de la digestion de ce repas? Comment peut- elle calculer les résultats d'une telle combinaison de causes? Ainsi que nous le disait le père d'un enfant de cinq ans^ qui est plus grand de toute la tête que tous les garçons de son âge^ robuste à proportion^ rosé^ actif: — « Je ne puis trouver aucune règle artificielle pour connaître la quantité de nourriture dont il a besoin. Si je dis: a Ceci suffit, » ce n'est qu'une supposition ; et la supposition peut être fausse aussi bien qu'elle peut être juste. Conséquemment, commejenemecroiâ^ point devin, je laisse l'enfant manger à satiété. » Cer^ tainement, quiconque jugera par le résultat, admettra la sagesse de cette conduite. Certes, cette confiance en soi-même avec laquelle les parents légifèrent pour l'estomac de leurs enfants, prouve qu'ils sont étrangers aux lois de la physiologie : s'ils étaient plus ins-

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truits, ils seraient plus modestes : « Torgueil de la science est de l'humilité comparé à l'orgueil de l'ignorance. 1» Si l'on veut savoir combien il faut se déâcr des jugements humains^ et se fier à l'ordre préétabli des choses^ qu'on compare la témérité du médecin inexpérimenté avec la prudence du grand médecin ; ou bien, qu'on ouvre l'ouvrage de Sir John Forbes, sur la Nature et VArt de guérir les maladies : on verra qu'à mesure qu'on acquiert une connaissance plus approfondie des lois de la vie^ on devient plus déliant de soi-même et plus confiant dans la nature.

Passant de la question de quantité à la question de qualité, nous voyons la même twidance ascétique. Nonseulement on croit devoir donner aux enfants une alimentation insuffisante^ mais encore des aliments d'ordre inférieur. L'opinion courante est qu'il faut peu de nourriture animale aux enfants. Dans les classes peu riches, l'économie semble avoir inspiré cette idée: 'le désir qu'on en a fait qu'on croit à la chose. Les parents qui ne peuvent pas acheter beaucoup de viande, ' répondent aux enfants qui leur en demandent : « La viande n'est pas bonne pour les petits garçons et les petites filles ; » et ce qui n'était d'abord qu'une bonne ' excuse est devenu, en vertu de la répétition contirituelle, un article de foi* Dans les classes riches où l'argent n'est pas une considération, on s'est laissé influencer, en partie par l'exemple de la majorité, en partie par les nourrices qui sont sorties du peuple, et

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un peu aussi par la réaction contre Tanîmalisme des générations passées.

Cependant, si nous cherchons sur quoi se fonde cette opinion, nous ne trouvons rien, ou fort peu de chose. C'est un dogme qu'on répète et qu'on accepte sans preuves, comme celui qui imposait, il y a quelques années, l'usage des emmaillottements. Il est très-probable que pour l'estomac des petits enfants qui n'ont pas encore beaucoup de force musculaire, la viande, qui exige une trituration considérable avant qu'elle puisse être réduite en chyme, n'est pas un aliment approprié. Mais cette objection ne tient pas contre des aliments de nature animale, dont on aurait extrait la partie fibreuse; elle n'est pas bonne non plus quand, au bout de deux ou trois ans, l'estomac des enfants a acquis une grande vigueur musculaire. Et tandis que la preuve à l'appui de ce dogme, bonne en partie pour ce qui est des petits enfants, ne vaut rien à l'égard des enfants plus âgés, qui néanmoins sont ordinairement élevés conformément à ses prescriptions, la preuve contraire est forte et décisive. Le verdict de la science est exactement opposé à l'opinion j populaire. Nous avons posé la question à deux de nos médecins les plus éminents, et à plusieurs de nos physiologistes les plus distingués; et ils ont conclu uniformément que les enfants doivent avoir une nourriture aussi nutriti vre, sinon p^.us nutritive que celle des adultes*

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Le fondement sur lequel repose cette opinion est évident, et le raisonnement qui y conduit est simple. Il suffit de comparer le progrès de la vie chez l'enfant et chez l'homme, pour voir que le premier a besoin de plus de nourriture que le second. Pourquoi faut-il à l'homme des aliments? Le voici : tous les jours son corps subit une certaine détérioration : détérioration par l'exercice musculaire; détérioration du système nerveux par l'action mentale ; détérioration des viscères par les fonctions de la vie, et le tissu ainsi détruit doit être renouvelé. Chaque jour aussi, par le rayonnement, son corps perd une forte somme de chaleur ; or, comme il est nécessaire, pour la continuation des actes vitaux, que la température du corps soit maintenue, cette perte doit être compensée par une production de chaleur; et pour cela certains éléments constituants de notre corps subissent une oxydation continuelle. Compenser l'usure journalière, et fournir à la perte journalière de calorique, ce sont donc là les seules raisons pour lesquelles l'adulte a besoin de nourriture. Considérez maintenant le cas de Tenfant. Lui aussi, il use la substance de son corps par l'action, et il suffit de voir sa turbulente activité pour comprendre que, dans la proportion de son volume, il use probablement autant que rhomme. Lui aussi, il perd de la chaleur par le rayonnement ; et comme son corps présente une plus grande surface dans la proportion de sa masse que celui d'un homme, et que par conséquent il perd sa

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chaleur plus rapidement^ la quantité de combustible dont il a besoin est relativement plus grande. De façon que^ lors même qu'un jeune garçon n'aurait pas à fournir à un autre mouvement vital que celui de rhomme, il aurait encore besoin, dans la proportion de sa taille^ de plus d'aliments. Mais outre la conservation du corps par le remplacement des tissus, outre la production de chaleur, Tenfant doit encore faire des tissus nouveaux : il doit grandir. Après que la déperdition de substance et de chaleur a été compensée, le surplus de la nutrition sert à la construction de l'édifice du corps; et ce n'est que par ce surplus que le développement est possible : la croissance qui a lieu en l'absence de surplus de nutrition causant un affaiblissement visible de l'organisme. II est vrai que, par une loi mécanique qui ne peut pas être expliquée ici, un petit organisme a l'avantage sur un grand, par la proportion qui existe chez lui entre les causes de déperdition et les moyens de réparation des forces, avantage auquel est due la possibilité de la croissance. Mais cela ne fait que rendre plus évident ce fait que, bien que l'enfant puisse supporter dans une grande mesure un régime contraire à ses besoins sans que l'excès de vitalité qu'il possède soit complètement contrebalancé, tout régime de ce genre a ^uv effet, en diminuant cet excès, de diminuer aussi sa taille et sa perfection corporelle. Nous voyons conbien l'organisme en voie de développement, demande impérieu-

ficment des matériaux à s'assimiler, par cette <r faim d'écolier D qui n'est plus connue à aucune époque delà vie, et par le retour comparativement prompt de l'appétit chez les enfants. 8'il faut une preuve de plus de ce besoin extraordinaire de nourriture^ nous l'avons dans ce fait que^ dans les famines^ à la suite de naufrages ou d'autres désastres^ les enfants meurent les premiers.

Étant admis ce besoin plus grand de nourriture qu'on ne peut se refuser à reconnaître, la question est : Y répondrons-nous en donnant aux enfants une plus grande quantité d'aliments que nous pourrions appeler délayés^ ou une quantité moindre d'aliments concentrés? La nutrition qu'on peut obtenir d'une petite quantité de viande, ne s'obtient que d'une plus grande quantité de pain, d'une quantité plus grande encore de pommes déterre, et ainsi de suite> la quantité devant être augmentée^ à mesure que la qualité nutritive diminue. Satisferons-nous à leur besoin extraordinaire de nourriture, en leur donnant une quantité suffisante d'aliments de qualité aussi nutri^ tive que celle des aliments que prennent les adultes ? Ou bien, sans égard à ce fait, que l'estomac de l'enfant doit digérer un volume d'aliments plus gros, relativement à sa capâ^eité, que celui que digèrent les adultes, le chargerons-nous plus encore, en lui donnant une tiotirritilfë d'ordre inférieur en quantité encore plus grande?

La réponse est assez claire. Plus on économise de

HQ DK l'Éducation.

travail digestif^ plus on garde de forces pour la croissance et Faction. Les fonctions de Testomac et de rintestin ne se font pas sans une grande dépense de sang et de force nerveuse; et dans la fatigue qui suit un repas abondant^ tout adulte a la preuve que cette dépense de sang et de force nerveuse^ se fait aux dépens du système. Si Ton obtient la nutrition nécessaire au moyen d'une grande quantité d'aliments peu nutritifs, ce n'est qu'en faisant travailler les viscères plus qu'ils ne travailleraient pour obtenir cette même nutrition, au moyen d'une moindre quantité d'aliments plus nutritifs. Ce travail extra est autant de perdu ; et cette perte se traduit chez les enfants par une diminution de forces ou de croissance^ ou de tous les deux. On doit donc conclure qu'il faut, autant que possible, donner aux enfants une nourriture dans laquelle les qualités nutritives soient réunies aux qualités digestives.

Il est certainement vrai que filles et garçons peuvent être élevés avec des aliments exclusivement végétaux. Dans les classes riches, on trouve des enfants auxquels on donne très-peu de viande et, qui malgré cela, grandissent et semblent bien portants. La nourriture animale est presque inconnue aux enfants des ouvriers, et cependant ils atteignent une maturité vigoureuse. Mais ces faits, en apparence contraires à notre opinion, n*ont pas le poids qu'on croit communément. En premier lieu^ il ne s'ensuit pas que ceux qui vivent de

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pain et de pommes de terre arrivent à un heureux développement; et la comparaison entre les travailleurs et la noblesse en Angleterre, entre les prolétaires et la bourgeoisie en France, n'est nullement à l'avantage des mangeurs de végétaux. En second lieu, la question n'est pas simplement une question de volume, mais aussi une question de qualité. Des chairs molles font à peu près la même figure que des chairs fermes. Mais, quoique, à l'œil inattentif, un enfant dont les tissus sont flasques, puisse paraître l'égal de celui dont les fibres sont fortes, la moindre épreuve fera connaître la difierence qui existe entre eux. L'obésité chez les adultes, est souvent un signe de faiblesse. Les hommes perdent de leur poids par Texercice qu'on fait subir aux coureurs et aux athlètes. La bonne mine de ces enfants mal nourris ne prouve donc rien. En troisième lieu, outre la taille et l'embonpoint, il faut examiner la vigueur. Entre les enfants de la classe nourrie de viande, et les enfants de la classe nourrie de pain et de pommes de terre, il y a un contraste marqué à cet égard. Sous le rapport de la vivacité, à la fois physique et mentale, l'enfant du paysan est grandement inférieur à l'enfant du gentleman.

Si nous comparons différentes espèces d'animaux ou différentes races d'hommes, ou les mêmes animaux et les mêmes hommes, nourris d'une manière différente, nous avons la preuve plus claire encore que le degré

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de forée dépend essentiellement de la nature de ralimen-^

talion.

Chez une vache> nourrie d'aliments aussi peu substantiels que l'herbe, nous voyons que l'énorme volume demandé^ nécessite un vaste système digestif; que les membres, petits en comparaison du corps, sont surchargés de son poids ; que pour porter un pareil corps, et pour digérer cette effroyable quantité de nourriture, beaucoup de forces sont dépensées, et que, peu de forces restant en réserve, l'animal est inerte. Comparez à la vache le cheval, animal dont la structure se rapproche de la sienne, mais qui est habitué a vivre d'aliments plus concentrés. Ici le corps, et particulièrement la région abdominale, est plus petit par rapport aux membres qu'il ne l'est chez la vache ; et ceux-ci ne sont pas écrasés par le poids de viscères aussi massifs, ni épuisés par la fatigue de digérer un si gros volume d'aliments ; par conséquent, il y a plus d'activité, de force de locomotion, de vivacité. Si nous comparons également la lourdeur stupide de la Irebis herbivore avec la vivacité du chien, qui se nourrit de viande ou de farineux, ou d'un mélange de l'un et de l'autre, nous voyons une différence de même nature, mais plus grande encore. Et après avoir visité le jardin iîôGflogique, et remarqué l'agitation avec laquelle les animaux carnivores vont et viennent dansleiirs cages, il suffira de se souvefnir que jamais les animaux herbivores ne montrent habituellement cette vigueur super-

flué, pour voir combien est clair le rapport entre le degré de concentration des aliments et le degré d'activité de ranimai.

Que ces différences ne résultent pas directement de la diversité des constitutiojis, ainsi que quelques-uns le prétendront, mais qu'elles proviennent de la nature de Talimentation, c'est ce qui est prouvé par les différences observables chez les animaux de même espèce. Les variétés de chevaux en fournissent un exemple : comparez le lourd cheval de charretier, au vaste abdomen, aux mouvements lents, avec un cheval de course ou de chasse, aux flancs amincis, aux membres vigoureux, et rappelez-vous que la nourriture du premier est beaucoup moins nutritive que celle du dernier. Ou bien, prenez un exemple dans l'humanité: l'Australien, l'Homme des bois, qui vivent de racines et de baies, variées par des larves d'insectes et autre maigre chère, sont comparativement petits, ont de gros abdomens, des muscles mous et peu développés, et sont complètement incapables de lutter avec des Européens, soit au pugilat, soit dans tout effort prolongé. Voyez les races de sauvages, belleiS de taille, fortes, actives, comme les EafSrs, les Indiens de l'Amérique du Nord, les Patagons : ce sont de grands mangeurs de viande. LTBindou, mal nourri, se prosterne devant l'Anglais, dont l'alimentation est phis substantielle. Il lui est inférieur en force mentale et en énergie physique. Et nous voyons que l'histoire montre en

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général que les races énergiques et conquérantes, ont toujours été les races bien nourries.

L'argument est encore plus fort, si nous remarquons que le même sujet est capable de plus ou moins de travail, selon que sa nourriture est plus ou moins substantielle. Ceci a été prouvé pour les chevaux. Quoiqu'un cheval mis au vert puisse engraisser, il perd de ses forces, comme il est aisé de le voir aussitôt qu'on le met au travail. « Le premier effet de l'herbe fraîche donnée comme nourriture aux chevaux, c'est le relâchement de leur système musculaire. » « L'herbe est très-bonne à engraisser un bœuf pour le marché de Smithfield; mais elle ne vaut rien pour faire un cheval de chasse. » On a toujours vu qu'après avoir laissé les chevaux de chasse pâturer pendant l'été, il faut les nourrir pendant quelques mois à l'écurie, pour qu'ils puissent suivre les chiens, et qu'ils ne sont point parfaitement refaits avant le printemps suivant. La pratique moderne est celle recommandée par M. Apperley : « de ne jamais mettre un cheval de course au pâturage, excepté dans des circonstances exceptionnelles et trèstavorables, et de le tenir constamment à l'écurie : » ce qui veut dire de ne lui donner jamais une mauvaise nourriture. On ne peut obtenir beaucoup de vigueur et de solidité que par l'usage prolongé d'aliments nutritifs. Cela est si vrai que, d'après M. Apperley, le long usage d'aliments substantiels, permet à un cheval de force moyenne d'égaler un cheval de première force,

DE l'Éducation physique. 253

nourri de la manière ordinaire. A toutes ces preuves, ajoutez ce fait bien connu, que lorsqu'on fait faire à un cheval une double étape, on a l'habitude de lui donner des pois ou des haricots, lesquels contiennent Une plus grande proportion de substance nitrogène, DU propre à faire des tissus, que son avoine ordinaire.

En ce qui concerne les hommes, le fait a été établi d'une façon plus claire encore. Nous ne parlons pas du régime des athlètes, qui se conforme ^ strictement à cette doctrine. Nous parlons de l'expérience faite par les entrepreneurs de chemins de fer et leurs ouvriers. On a éprouvé depuis longtemps que la marine anglaise, dont le personnel est fortement nourri de viande, est plus active que les marines continentales, dont les équipages sont nourris de farineux. Cela est si vrai, que les Anglais qui se sont faits entrepreneurs de chemins de fer sur le continent, ont trouvé de l'avantage à faire venir leurs ouvriers d'Angleterre. Ce qui prouve que cela est dû à la diflférence de nourriture et non à la différence de races, c'est que lorsque les équipages des marines continentales sont nourris de la même manière que les équipages anglais, ilsapprochent beaucoup d'eux comme activité et comme force. Ajoutons à ce fait notre témoignage personnel, fondé sur une expérience de six mois d'alimentation purement végétale ; expérience d'où il résulte que l'abstinence de viande produit une diminution de vigueur physique et Intel* lectuelle.

Ces diverses preuves ne viennent-elles pas à l'appui

254 ' DBÎ l'éducation.

de notre opinion sur Talimentation qui convient aux enfants? N'en résulte-t-i pas que^ même en supposant qu'on puisse atteindre à la même stature et au même embonpoint avec une nourriture peu substantielle qu'avec des aliments nutritifs^ il existera une grande différence dans la qualité des tissus? N'établissent ellee pas le principe que la bonne nourriture est indispen* sable à Taccroissement et à la vigueur? Ne confirment*elles point la conclusion à priori que, bien que des enfants auxquels on demande peu d'activité corporelle et mentale puissent très-bien vivre de farineux, des enfants qui doivent fournir à beaucoup d'exercice musculaire et intellectuel, en outre de la formation de nouveaux tissus, doivent être nourris d'aliments contenant une plus grande proportion d'aliments nutri^ tive ? Et le corollaire évident de cette vérité n'est-il pas qu'en leur refusant cette alimentation supérieure, on nuit, soit à leur croissance, soit à leur vigueur corporelle, soit à leur énergie mentale, selon les circonstances et selon la constitution des enfants? Nous croyons qu'aucun esprit logique ne le mettra en doute. Penser autrement, c'est en revenir, sous une forme déguisée, à la vieille erreur du mouvement perpétuel ; c'est croire qu'on peut tirer la force du néant.

Avant de quitter le sujet de l'alimentation, noua devons dire quelques mots de la variété qu'il est nécessaire d'y introduire. A cet égard, le régime des enfants est très-défectueux. S'ils ne sont pas, comme les soldats de notre armée, condamnés à « viogt ans dé

DE l'éducation physique. 255

bœuf bouilli, » ils ont à supporter une monotonie qui n'est guère moins en désaccord avec les lois de Yhj* giène. A dîner, ils ont, il est vrai, une nourriture plus ou moins mélangée, et qui change tous les jours. Uais tous les jours de la semaine, toutes les semaines in mois, tous les mois de Tannée, ils ont le même déjeuner de pain et de lait, ou de soupe au gruau (il avoine; et, avec la même persistance, on achève la journée par une seconde édition de la soupe au lait, ou peut-être par du thé, accompagné de pain et de beurre. Cet usage est en opposition avec les indications fournies par la physiologie. La satiété produite par un mets souvent représenté, et le plaisir causé par Tapparition d'un mets auquel le palais est resté longtemps étranger, n'est pas un fait sans signification, comme bien des gens le supposent légèrement ; ce sont des excitations de la nature à varier le régime alimentaire. C'est un fait établi par de nombreuses expériences qu'il n'y a presque pas un seul aliment, même de premier ordre, qui fournisse, è» proportion suffisante ou convenable, tous les éléments nécessaires aux fonctions normales de la vie : d'où il suit que le changement de nourriture est désirable pour arriver à établir la proportion voulue entre les divers éléments. C'est un autre fait, bien connu des physiologistes, que le plaisir causé par la dégustation de certains aliments préférés est un stimulant nerveux, qui^ en activant les battements du cœur, et en

250 DE LÉDUCATION.

chassant le sang avec plus de force, aide à la digestion. Et ces vérités sont en harmonie avec la maxime suivie à l'égard des animaux, qui prescrit de les nourrii d'aliments alternés.

Non-seulement le changement périodique de nour riture est très- désirable, mais, pour la même raison il est très-désirable que chaque repas soit composé d'aliments mélangés. La plus juste pondération des ingrédients et la plus grande excitation nerveuse sont des avantages qui se confirment ici comme ailleurs. Si l'on en veut la preuve, nous pouvons citer la facilité comparative avec laquelle un estomac digère un dîner français, énorme comme quantité, mais extrêmement varié comme espèces de mets. Peu de personnes prétendront qu'un poids égal d'aliments d'une seule espèce, si bien préparés qu'ils fussent, pourrait être digéré avec la même facilité. Si l'on veut une preuve encore, on peut la trouver dans tout ouvrage moderne sur l'élève des bestiaux. Les animaux se développent mieux quand chacun de leurs repas est composé de plusieurs choses différentes. Les expériences de Goss et de Stark « fournissent une preuve décisive de l'avantage, ou plutôt de la nécessité d'un mélange de substances, pour produire le composé le mieux approprié aux fonctions de l'estomac *. »

Si quelqu'un objecte que le changement de nourri-

* Eneyclovédie d'anatomû et de physiologie,.

ture et la variété des mets pour les enfants, donneraient trop de peine, nous répondrons que nulle peine n'est trop grande si elle favorise bien leur développe ment mental, et que le développement corporel est encore plus important pour leur bien-être futur. De plus, il est triste et bien étrange qu'une peine qu'on se donne volontiers pour engraisser des cochons, soit jjugée trop grande quand il s'agit d'élever des enfants.

Un mot d'avertissement encore à ceux qui voudraient adopter le régime que nous indiquons. Le changement ne doit pas être fait brusquement; car une alimentation peu nutritive, quand elle a été prolongée, a tellement affaibli le système, qu'il ne peut supporter une alimentation forte. La nutrition insuffisante est en elle-même une cause de dyspepsie. Cela est vrai, même des animaux. <c Quand les veaux sont nourris de lait écrémé, ou de petit-lait, ou de quelque autre aliment pauvre, ils sont sujets aux indigestions * . » De là vient que, quand le sujet a peu de force, la transition à une alimentation nutritive doit être graduelle : chaque accroissement de vigueur justifiant un accroissement de nutrition. Ensuite, il faut se souvenir que la concentration des substances nutritives ne doit pas être poussée trop loin. A chaque repas, il convient que l'estomac soit rempli ; et cela indique qu'il faut que la masse des aliments pris ait un certain volume, quoique la capacité des organes

* Mortoo, Enc^clo]JédiJ (TagrieuUure,

digestifs soit moins grande chez les races civilisées et bien nourries que chez les races sauvages et mal nourries; et quoique cette capacité puisse diminuer peut-être encore dans l'avenir, cependant, dans le temps où nous sommes, le volume d'aliments doit être mesuré à celui de l'estomac. Cette proportion étant gardée, notre conclusion est que l'alimentation des enfants doit être hautement nutritive; qu'elle doit être variée à chaque repas et dans le même repas, et qu'elle doit être abondante.

Il en est du vêtement comme de la nourriture. On tend à le rendre insuffisant. Ici encore, l'ascétisme reparaît. Il y a dans le monde une théorie courante, que l'on accepte vaguement si on ne la définit pas, qui est qu'il ne faut point tenir compte de nos sensations. Réduite à sa forme simple, cette théorie implique que les sensations n'ont pas pour objet de nous guider, mais de nous égarer. C'est une grave erreur : nous sommes constitués d'une manière beaucoup plus avantageuse. Cependant ce n'est point parce qu'on obéit aux sensations, c'est parce qu'on leur désobéit qu'on expose le corps à tous le maux. Ce n'est point de manger quand on a faim, mais de manger quand on n'a pas faim, qui est mauvais. Ce n'est point de boire quand on a soif, mais de continuer à boire quand on n'a plus soif, qui constitue un vice. Le mal ne résulte pas de respirer cet air frais qui est si agréable à toute personne bien portante, mais de respirer l'air

DB l'éducation physique. 25^

impur en dépit de la protestation des poumons. Le mal ne résulte pas de cet exercice salutaire auquel nous pousse la nature, comme nous le voyons chez les en fants, mais du mépris des suggestions de la nature. • Ce n'est pas lactivité mentale spontanée qui est nuisible, mais celle qui est continuée, en dépit des douleurs de tête et de la chaleur excessive du visage. '^ Ce n'est point l'exercice corporel, soit agréable, soit indifférent, qui est dangereux, c'est l'exercice prolongé malgré l'épuisement. 11 est vrai que, chez ceux qui ont mené une vie peu saine, les sensations ne sont pas toujours des guides sûrs. Les gens qui, pendant des années, ont vécu renfermés, qui ont beaucoup exercé leur cerveau et presque pas leur corps, qui ont mangé pour obéir à l'horloge et non à leur estomac, peuvent très-bien être égarés par des sensations viciées; mais leur situation anomale est le résultat de leurs transgressions à l'égard de ces mêmes sensations. S'ils n'avaient jamais, depuis l'enfance, désobéi à ce que nous pourrions appeler la conscience physique, elle n'aurait point été émoussée^ mais serait restée un moniteur fidèle.

Au nombre des sensations qui servent à nous guider, sont les sensations de chaud et de froid; et un mode d'habillement, qui ne tient point compte de ces sensations chez les enfants, doit être désapprouvé. L'idée ordinaire qu'il faut « endurcir le corps » est une illu- .sion fâcheuse. Bien des enfants sont si bien endurcis qu'ils s'en vont de ce monde; et ceux qui survivent

souffrent du système suivi à leur égard, soit dans leur santé, soit dans leur croissance. « Leur air délicat, dit le docteur Combe, fournit une ample indication du mal fait, et leurs fréquentes maladies, devraient être un avertissement pour les parents irréfléchis. Le raisonnement sur lequel repose cette théorie de Tendurcissement est extrêmement superficiel. Des gens riches qui voient des enfants de paysans jouer dehors à moitié nus, et qui remarquent Tair bien portant des gens de campagne, en tirent la conclusion que la santé est le fruit du vêtement léger, et résolvent de tenir leurs propres enfants légèrement couverts ! On oubli que ce» marmots, qui gambadent sur les places des villages, vivent, à plusieurs égards, dans des conditions favorables. Que leur vie se passe en jeux perpétuels ; qu'ils respirent l'air pur toute la journée; et que leur système n'est point dérangé par le travail cérébral. Malgré les apparences, ce n'est point le vêtement léger qui les rend bien portants; ils sont bien portants, malgré le vêtement léger. Nous croyons que notre conclusion est la vraie, et que la perte de chaleur animale à laquelle ils sont soumis, est un préjudice pour

eux.

Car, lorsque, la constitution étant assez robuste pour le supporter, les enfants s'endurcissent en étant exposés au froid, cela n'a lieu qu'aux dépens de leur croissance. Cette vérité est aussi évidente chez l'animal que chez l'homme. Les poneys des îles Shetland, supportent une température plus dure que les chevaux

DE l'éducation physique. 261

du midi de l'Angleterre ; mais ils sont nains. Les moutons des montagnes d'Ecosse, sont rabougris en comparaison des moutons anglais. Dans les régions arctiques et antarctiques, la race humaine tombe audessous de la taille ordinaire. Les Lapons et les Esquimaux sont très-petits; et les indigènes de la ïerre-de-Feu, qui vont nus sous un climat froid, sont, dit Darvin, si laids et si rabougris, « que nous pouvons à peine croire que ce soient nos semblables. »

La science explique ce rabougrissement par la soustraction de la chaleur animale, prouvant qu'à nourriture et autres choses égales, il en est le résultat «écessaire. Car, ainsi que nous l'avons dit, pour compenser ce refroidissement par rayonnement que le corps subit continuellement, il faut qu'il y ait oxyda- ^ tion constante de certaines matières qui, sans cela, serviraient à Talimentation. Et en proportion de la perte de calorique, on doit augmenter la quantité des substances à oxygéner. Mais la puissance des organes digestifs a des bornes. Conséquemment, quand ils ont à préparer une grande quantité de matériaux pour maintenir la température du corps, ils ne peuvent eu préparer que peu pour former le système. Une grande dépense de combustible, amène une diminution de matériaux disponibles pour un autre emploi. D'où il résulte que le corps reste petit, ou inférieur par la qualité des tissus, ou tous les deux à la fois.

De là vient la grande importance du vêtement.

Ainsi que le dit Liebig: « Le vêtement est pour nous, eu égard à la température du corps, le simple équivalent d'une certaine somme de nourriture. » En diminuant la perte de calorique, il diminue le besoin de combustible pour le maintient de cette température; et quand l'estomac a moins à faire pour préparer le combustible, il peut faire davantage pour préparer d'autres matériaux. Cette déduction est confirmée par l'expérience de ceux qui soignent les animaux. Le froid n'est supporté par eux qu'aux dépens de leur graisse, de leurs muscles, ou de leur croissance, suivant le cas. « Si on expose au froid des animaux mis à l'engrais, le progrès de Tengraissement sera retardé, ou bien il faudra ajouter beaucoup à leur nourriture * . » M. Apperley insiste fortement sur la nécessité de tenir les

écuries chaudes, pour mettre les chevaux de chasse en bon état. Et chez les éleveurs de chevaux de courses, c'est une opinion établie que l'on doit éviter d'exposer les chevaux au froid.

La vérité scientifique, ainsi démontrée par l'ethnologie, et reconnue par les agriculteurs, s'applique aux enfants avec une double force. Plus ils sont petits et plus leur croissance est rapide, plus le mal que leur fait le froid est grand. En France, des nouveau-nés meurent quelquefois d'avoir été portés à la mairie pour être enregistrés sur le registre des naissances. « M. Quetelet a montré qu'en Belgique, il meurt deux enfants en janvier contre un en juillet. » En

* Encyclopédie d' agriculture, de !*?t»ff-.

DE l'éducation physique. 2G3

Russie, la mortalité des enfants est énorme. Même quand ils approchent de la maturité, le corps, mal développé, ne peut supporter d'être exposé au froid^ ainsi que le prouve la rapidité avec laquelle les jeune» soldats succombent pendant une campagne pénible. La raison en est claire. Nous avons déjà dit qu'àcauso de la proportion de la surface à la masse, un enfant perd relativement plus de calorique qu'un adulte ; et ici, nous devons faire remarquer que le désavantage supporté par les enfants est très-grand. Lehmann dit : «Si la quantité d'acide carbonique exhalée par les enfants est calculée d'après le poids de leur corps, il en résulte que les enfants produisent proportionnellement deuxfoisplus d'acide carboniqueque les adultes.» Or, la quantité d'acide exhalée varie assez exactement dans la proportion de la chaleur produite. Et ainsi, nous voyons que, chez les enfants, le système, même dans des conditions non -défavorables, doit fournir, dans une condition double, les matériaux générateurs de la chaleur.

Qu'on voie donc la folie qu'il y a à vêtir les enfants légèrement. Quel est le père qui, arrivé comme il l'est à , sa croissance, n'ayant d'autre besoin physiologique que le remplacement quotidien des tissus, etperdant la chaleur beaucoup moins vite que son enfant, croirait salu taire d'aller jambes nues, bras nus et cou nu? Cepen dant cette contribution corporelle, devant laquelle il reculerait pour son propre compte, il l'impose à de

petites créatures, beaucoup moins en état que lui de la supporter, ou, s'il ne l'impose pas lui-même, la leur voit imposer par d'autres sans protestation I Qu'il se souvienne que chaque once de substance nutritive inutilement dépensée pour le maintien de la tempéraj ture du corps, est autant d'enlevé à la nutrition d'où sort le développement corporel, et que, lors môme qu'on échappe aux rhumes, aux congestions ou à d'autres maladies, une croissance moindre ou une structure moins parfaite en est le résultat.

« La règle est donc de ne pas s'habiller dans toutes les circonstances d'une manière invariable, mais de mettre des vêtements qui soient suffisants comme nature d'étoffe et comme épaisseur y pour protéger le corps contre toute sensation éventuelle de froid, si légère qu'elle soit. » Cette règle, dont le docteur Combe souligne l'importance par des italiques, est une de celles que reconnaissent tous les hommes de science et tous les praticiens. Nous n'avons rencontré personne de compétent pour formuler un jugement à ce sujet, qui n'ait fortement condamné la pratique d'exposer à l'air les membres des enfants. S'il y a une « habitude pernicieuse » ju'on devrait perdre, c'est celle-là.

n est vraiment lamentable de voir des mères nuire Il la santé de leurs enfants, pour suivre une mode déraijonnable. Il est déjà assez fâcheux qu'elles se conforment pour elles-mêmes à toutes les folies inventées par nos voisins les Français; mais qu'elles habillent leurs

DE l'Éducation physique. 26j

enfants en saltimbanques, sur les indications du Petit Courrier des darnes^ sans avoir égard à Tincommodité ou à l'insuffisance de ces costumes, c'est une chose monstrueuse. On inflige ainsi aux enfants une gêne plus ou moins grande; on leur cause des maladies; on arrête leur croissance ou l'on mine leur constitution; il n'est pas rare qu'on ait causé leur mort prématurée, et cela, parce qu'on croit nécessaire de couper leurs habits sur les modèles et dans les étoffes inventés par la mode française. Non-seulement les mères, pour se conformer à la mode, font du mal à leurs enfants, mais, pour le même motif qu'on ne les couvre pas, on leur impose un genre de vêtement qui les empêche de pouvoir se livrer à une saine activité. On choisit, pour plaire aux yeux, des couleurs et des étoffes tout à fait impropres au rude usage auquel elles devraient être destinées par les jeux libres des enfants; et pour les empêcher de gâter leurs vêtements, on leur interdit les libres jeux. « Levez-vous tout de suite : vous allez salir votre jaquette neuve, » dit une mère à un marmot qui se roule par terre. « Venez ici, vous allez talir vos bas, » crie une gouvernante à un enfant qui s'écarte du sentier battu pour gravir un remblai. C'est ainsi que le mal est doublé. Afin de répondre à l'idée qu'a leur mère de l'élégant et du joli, et afin d'être admirés des visiteurs, il faut que les enfants aient des vêtements qui ne les couvrent pas assez, et dont l'étofie est trop légère; et afin que ces vêtements peu solides soient ménagés et tenus propres,

il faut que l'inquiète activité, si naturelle et si nécessaire chez la jeunesse, soit contenue. L'exercice qui devient doublement utile quand le vêtement est insuffisant, se trouve arrêté parce que Ton redoute de gâter le vêtement. Pourquoi faut-il que la funeste cruauté de ce système ne soit point comprise par ceux qui le mettent en vigueur ! Nous n'hésitons pas à dire que par TafFaiblissement de la santé, la diminution des forces et par l'insuccès dans la vie qui en est la conséquence, des milliers de créatures humaines sont chaque année condamnées au malheur, seulement par égard pour les apparences, lorsqu'elles ne sont point, par une mort prématurée, sacrifiées au Moloch de la vanité maternelle. Nous n'aimons pas les conseils de rigueur. Mais le mal est si grand, qu'il justifie, qu'il réclame même l'intervention péremptoire des pères de famille.

Notre conclusion est donc que, si l'habillement des enfants, ne doit jamais être assez lourd pour produire une chaleur accablante, il doit toujours être assez chaud pour prévenir toute sensation de froid ' ; qu'au lieu d'être en coton, en toile, ou en quelque tissu de

^ Il faut remarquer que les enfants dont les bras et les jambes ont été exposés à Tair depuis le commencement, n'éprouvent pas la sensation du froid sur les surfaces nues, de même que, par Thabitude, nous avons cessé de sentir le froid au visage. Mais il ne s'ensuit pas que notre système échappe pour cela au préjudice qu'on lui cause; pas plus qu'il ne s'ensuit de ce que l'habitant de laTerre-de-Feu supporte avec indifférence la neige se fondant sur son corps nu, que sa constitution n'en soit pas atteinte.

DE l'Éducation physique. 2C7

fantaisie, il doit être fait d'une matière qui soit un mauvais conducteur de calorique, comme d'une grossière étoffe de laine ; qu'il soit assez solide pour supporter aisément le tirage et le frottement que lui feront fiubir les jeux violents des enfants ; et que la couleur en soit telle qu'on puisse l'exposer à tout sans crainte de le salir.

L'attention a été éveillée chez presque tout le monde sur l'importance de l'exercice corporel. Il est peut être moins nécessaire de parler de cette partie de l'éducation physique que de la plupart des autres parties , du moins pour ce qui est des garçons. Les écoles publiques et particulières ont toutes des mails et des salles de récréation à peu près convenables; et l'on y con sacre habituellement une bonne partie du temps aux jeux en plein air qui sont reconnus nécessaires. En cela, sinon en autre chose, on admet que l'instinct naturel des jeunes garçons doit être suivi ; et dans la nouvelle coutume de couper les longues leçons de la matinée et de l'après-midi par quelques minutes de récréation à l'air, nous voyons s'accroître la tendance à conformer les règlements de l'école aux sensations physiques des élèves. Nous avons donc peu de chose à dire ici, soit comme exposé de motifs, soit comme conseils pratiques.

Mais nous avons dû dire, en reconnaissant qu'on admettait la nécessité de l'exercice : a Pour ce qui est

£C3 DE l'Éducation.

des garçons. » Malheureusement, il en est tout autrement, en ce qui concerne les filles. Nous avons, par hasard, une occasion personnelle de faire journelle- ^ment la comparaison à cet égard. Deux écoles, une de 1 filles, l'autre de garçons, se trouvent sous nos fenê- ;tres, et le contraste entre elles est remarquable. Dans

l'école de garçons, la presque totalité d'un grand jardin, est convertie en un terrain découvert et sablé qui fournit un vaste champ de jeux, et qui est garni de poteaux et de barres horizontales pour servir aux exercices gymnastiques. Tous les jours avant le déjeuner, puis à onze heures, puis à midi, puis le soir après les classes, le voisinage est assourdi par un chorus de cris et de rires qui l'avertit que les élèves sortent de classes, et se précipitent au jeu. Tant qu'ils sont dehors, les yeux et les oreilles rendent témoignage qu'ils sont plongés dans cette activité agréable qui fait battre le pouls plus fort et assure, par là, le fonctionnement sain de tous les organes. Combien diffèrent est le tableau présenté par a l'établissement d'éducation pour les jeunes demoiselles ! » Avant qu'on nous l'eût dit, nous ne savions point qu'il y eût un pensionnat de jeunes filles, aussi près de nous que le pensionnat des jeunes gens. Le jardin, de même Hendue que l'autre, n'offre rien de particulier pour servir aux amusements de la jeunesse ; il est tout formé de pelouses, d'allées sablées, de massifs et de corbeilles de fleurs, à la façon des ^"^rdins ordinaires.

Pendant un espace de cinq mois, nous n'avons pas entendu un rire ou un cri. Quelquefois, on aperçoit des jeunes personnes qui suivent lentement les allées, leurs livres d'étude à la main, ou qui se promènent en se donnant le bras. Une seule fois, nous en avons aperçu une qui courait après une autre autour du jardin. A cette seule exception près, nous n'avons jamais vu qu'elles se livrassent à aucun exercice violent.

Pourquoi cette étonnante différence ? Est-ce que la constitution d'une fille diffère si essentiellement de celle d'un garçon, qu'elle n'ait pas besoin de ces exercices actifs ? Est-ce qu'une fille n'a aucun de ces goûts qui poussent les garçons aux jeux bruyants? Ou bien, doit- on penser que, pendant que la nature a donné ces goûts aux jeunes gens, comme des stimulants à une activité sans laquelle ils ne peuvent atteindre à un développement suffisant, elle ne les a donnés à leurs sœurs que pour vexer les maîtresses d'école ? Peutêtre cependant nous méprenons-nous sur la pensée des personnes chargées de l'éducation du sexe plus doux. Nous soupçonnons vaguement qu'elles sont sous l'empire de cette idée, qu'il n'est point désirable de produire chez les filles un robuste développement physique ; qu'une rude santé et une grande vigueur sont des qualités plébéiennes ; qu'une certaine délicatesse, une force calculée sur des promenades d'un mille ou deux; qu'un petit appétit délicat et facilement satisfait, joints à cette timidité qui accompagne

la faiblesse, sont jugés choses plus convenables à des femmes du monde. Nous ne nous attendons pas à ce qu'on en fasse Taveu; mais nous imaginons que l'esprit de la gouvernante est hanté par un idéal de demoiselle, fort ressemblant avec celui-là. S'il en est ainsi, il faut admettre que le système établi est parfaitement trouvé pour produire cet idéal. Mais supposer que cet idéal est celui des hommes, est une profonde erreur. Sans doute, il est certain qu'ils ne sont pas généralement attirés vers les femmes aux formes masculines. Nous admettons pleinement qu'une certaine faiblesse relative, qui demande protection, est pour eux un attrait. Mais la différence qui correspond aux sentiments de l'homme, est la différence préétablie qui s'affirmera assez d'elle-même, sans qu'on ait recours à des moyens artificiels. Et quand, par ces moyens artificiels, le degré de différence dépasse celui voulu par la nature, il devient un élément de répulsion, plutôt que d'attraction.

« Ainsi, il faut permettre à des petites filles de cou- ' rir comme des folles, et les faire grandir dans les gambades et les horions, » s'écriera quelque zélateur des convenances. Ceci est, pensons-nous, la crainte toujours présente à l'esprit des maîtresses de pension. Il résulte d'informations prises que, dans les « établissements d'éducation pour les jeunes demoiselles, » les jeux bruyants, tels que ceux auxquels se livrent journellement les garçons, sont considérés comme

une transgression punissable, et nous en inférons qu'on les défend, de peur que les petites filles ne prennent des habitudes qui ne conviennent point à des femmes du monde. Cette crainte est, cependant, tout à fait sans fondements. Car, si les jeux actifs permis ftux garçons ne les empêchent point d'avoir plus tard des manières de gentilshommes, pourquoi ces mêmes jeux empêcheraient-ils les filles d'avoir, plus tard, des manières de dames? Si rudes qu'aient pu être leurs caprices dans la salle de récréation à l'école, les jeunes gens qui ont quitté l'école ne s'amuseront pas à faire des culbutes dans la rue, ou à sauter à clochepied dans un salon. En quittant leurs jaquettes, ils quittent du même coup les jeux de garçons, et ils montrent un soin extrême, souvent même un soin risible, à éviter tout ce qui n'est pas tel qu'il convient à un homme. Si, en arrivant à un certain âge, le sentiment de la dignité de l'homme met fin aux jeux des jeunes garçons, le sentiment de la modestie féminine ne mettra-t-il pas fin, de même, lorsqu'il se fortifiera par degrés à l'approche de la maturité, aux jeux des petites filles ? Les femmes n'ont-elles pas plus que les hommes encore le respect des apparences ? Et par conséquent, ne seront-elles pas plus portées qu'eux encore à éviter les manières rudes et bruyantes ? Combien il est absurde de supposer que les instincts de la femme ne s'affirmeraient pas d'eux-mêmes, et sans qu'il fût besoin de recourir à la discipline rigoureuse des maîtresses d' école 1

Ici, comme dans d'autres cas, pour remédier aux maux causés par un traitement artificiel, on a eu recours à un autre traitenient artificiel. Comme on avait défendu Texercice spontané, et qu'on voyait trop les efîets de l'absence d'exercice, on a adopté un système d'exercice factice : la gymnastique. Que cela vaille mieux que rien, nous l'admettons; mais que ce soit un équivalent du jeu, nous le nions formellement. Les inconvénients en sont à la fois positifs et négatifs. En premier lieu, ces mouvements réglés, nécessairement moins divers que ceux qui résultent des exercices libres, n'assurent pas une répartition égale d'activité entre toutes les parties du corps; d'où il résulte que, l'exercice tombant sur une partie seulement du système musculaire, la fatigue arrive plus tôt qu'elle n'arriverait sans cela; — ce qui, par parenthèse, conduit, si l'on persiste dans ces exercices, à un développement hors de la proportion voulue des parties du corps entre elles. Puis, non-seulement la somme de l'exercice pris est inégalement distribuée, mais cet exercice, n'étant pas accompagné de plaisir, est moins salutaire; même quand ils n'ennuient point les élèves, à titre de leçons, ces mouvements monotones deviennent fatigants faute du stimulant de l'amusement. On se sert, il est vrai, de l'émulation en guise de stimulant; mais ce n'est point là un stimulant continuel, comme celui du plaisir qui se mêle aux jeux variés. La plus forte objection reste encore à faire. Outre que la gymnastiqeu

DB l'Éducation physique. 273

est inférieure au libre jeu comme quantité d'exercice musculaire, elle lui est encore plus inférieure sous le rapport de la qualité de cet exercice. Cette absence comparative de plaisir qui fait qu'on abandonne vite les exercices artificiels, fait aussi qu'ils ne produisent que des effets médiocres sur le système. L'idée vulgaire qu'aussi longtemps qu'on obtient la même somme d'exercice corporel, il importe peu que cet exercice soit agréable ou non, renferme une grave erreur. Une excitation cérébrale accompagnée de plaisir, a sur le corps une influence hautement fortifiante. Voyez 1 effet produit sur un malade par une bonne nouvelle, ou par la visite d'un vieil ami I Remarquez combien les médecins recommandent aux personnes faibles les sociétés gaies! Souvenez -vous du bien que fait à la santé le changement de lieux ! La vérité est que le bonheur est le plus puissant des toniques. En accélérant les mouvements du pouls, il facilite l'accomplissement de toutes les fonctions ; et il tend ainsi à augmenter la santé quand on la possède, à la rétablir quand on l'a perdue. De là, la supériorité intrinsèque du jeu sur la gymnastique. L'extrême intérêt que les enfants prennent au premier, la joie désordonnée avec laquelle ils se livrent à leurs plus folles boutades, sont Aussi importants en eux-mêmes au développement du corps que l'exercice qui les accompagne. Et fautf* de ces stimulants mentaux, la gymnastique est radicalement défectueuse.

U£RBBET S1>ENCER. 18

Donc, accordant, comme nous le faisons, que le mouvement des membres vaut mieux que l'absence de tout mouvement; qu'on peut s'en servir avec avantage comme d'un moyen supplémentaire, nous soutenons qu'ils ne peuvent jamais remplacer les exercices indiqués par la nature. Pour les filles, comme pour les garçons, les jeux auxquels les poussent leurs instincts naturels, sont essentiels à leur bien-être corporel. Quiconque les défend, défend d'user des moyens divinement institués pour le développement physique.

Un point nous reste à examiner : — point qui exige peut-être plus de réflexion que les précédents. Bien des personnes prétendent que dans les classes élevées les jeunes gens et ceux qui approchent de la maturité, ne sont ni aussi grands, ni aussi forts que leurs pères. En entendant cette assertion pour la première fois, nous étions porté à la mettre sur le compte de la vieille tendance qu'ont les hommes à vanter le passé aux dépens du présent. Nous souvenant qu'à en juger par les anciennes armures, la taille moyenne est plus grande aujourd'hui qu'autrefois, et que les statistiques de la mortalité indiquent une longévité un peu plus grande,

nous avions donné peu d'attention à une opinion qui ne nous semblait pas fondée. Cependant un examen plus scrupuleux a ébranlé notre opinion. Laissant de côté la classe des paysans, nous avons remarqué que, dans la majorité des cas, les enfants n'attei-

gnent pas à la taille de leurs parents ; sous le rapport de l'ampleur des formes, aussi, même en tenant compte de la différence d'âge, il y a de leur côté infériorité. Les médecins disent qu'aujourd'hui, on ne pourrait supporter les saignées comme on les supportait autrefois. La calvitie prématurée est beaucoup plus com* mune qu'elle ne l'était, et la perte des dents arrive chez la nouvelle génération avec une fréquence surprenante. Sous le rapport de la vigueur générale, le contraste est également frappant. Les hommes des générations passées, avec la vie débauchée qu'ils menaient, pouvaient supporter desfatiguesqueleshommes de notre temps ne supporteraient pas, malgré la vie sobre qu'ils mènent. Quoiqu'ils bussent vigoureusement, qu'ils mangeassent à des heures irrégulières, qu'ils

vécussent dans des maisons mal aérées, et négligeassent beaucoup les soins de propreté, nos pères pouvaient supporter, sans en souffrir, une application prolongée, et cela jusque dans la grande vieillesse, ainsi qu'on le voit par les annales du parquet et du barreau. Cependant, nous, qui avons beaucoup plus égard à notre santé; qui mangeons avec modération ; qui ne buvons pas à l'excès; qui donnons notre attention à la ventilation, et qui faisons usage d'ablutions fréquentes; qui multiplions les excursions annuelles, et qui avons le bénéfice d'une science médicale plus avancée, nous succombons continuellement à notre tâche. Plus occupés que nos pères des lois de T hygiène, nous sem-

blons être plus faibles qu'eux qui défiaient ces lois. Et si Ton en juge par Tr-spect extérieur et les indispositions fréquentes des hommes de la génération qui vient; il est probable qu'ils seront encore moins robustes que nous.

Quelle est la signification de cela? Est-ce que la nourriture trop abondante qu'on prenait autrefois, était moins préjudiciable à la santé que la nourriture insuffisante qu'on prend, comme nous l'avons remarqué, généralement aujourd'hui ? Faut-il s'en prendre à ces vêtements légers, dont l'usage est dû à la théorie trompeuse de l'endurcissement? Les empêchements mis aux jeux bruyants de la jeunesse, par égard pour une fausse préoccupation d'élégance, sont-ils l'origine du mal? D'après nous, chacune de ces causes y a probablement contribué * ; mais il y a eu encore^ là, une autre influence nuisible, plus puissante peut-être qu'aucune autre : nous voulons parler de l'excès d'application mentale.

Les nécessités de la vie moderne exercent une pres-

* Nous ne sommes pas certains que la propagation sous une forme amoindrie, de certaines maladies constitutionnelles, ne soit pas due en partie à la vaccination. Plusieurs faits pathologiques indiquent qu'en même temps que le virus s'excrète du système d'un enfant vacciné, par la voie des pustules, s'excrètent aussi d'autres matières morbifiques, surtout si ces matières morbifiqucs sont de celles qui se portent habituellement à la peau, comme cela arrive pour quelquesunes des plus dangereuses d'entre elles. D'où il suit qu'il est très- f possible, qu'il est probable même, qu'un enfant ayant un vice consti- »! tulionnel trop léger pour se développer sous la forme d'une maladie, peut, à travers le médium d'un vaccin vicié, pris sur son bras, transit f lire le vice constitutionnel à d'autres enfants, ceux-là à d'autres encore, et ainsi de suit^

DE l'Éducation physique.

sion de plus en plus forte sur rhomme de tout Dans toutes les professions^ dans toutes les affaires, nos plus forts concurrents mettent plus à contribution les forces et les capacités de chaque adulte ; et pour mettre les jeunes gens en état de soutenir plus tard cette concurrence, on les soumet à une discipline intellectuelle plus sévère qu'autrefois. Le mal est double. Les pères, qui ont à lutter vigoureusement pour n'être point écrasés dans Tarène industrielle, commerciale, etc., et qui, dans le même temps où ils supportent ce désavantage, ont a subvenir aux dépenses considérablement accrues de leurs maisons, sont obligés de travailler toute l'année depuis le grand matin jusqu'à une heure tardive du soir, de se priver d'exercice et d'abréger leurs vacances. Ils transmettent à leurs enfants une constitution affaiblie par cet excès d'application. Et, après cela, ces enfants comparativement faibles, prédisposés à succomber sous la pression d'un travail extraordinaire, ont à suivre un cours d'études infiniment plus étendu que celui qu'avaient à suivre, chez les générations précédentes, des enfants qui n'avaient point été d'avance affaiblis.

Les conséquences désastreuses qui sont à prévoir, sont visibles de tous côtés. Allez où vous voudrez, partout on vous parlera d'enfants ou de jeunes gens des deux sexes dont la santé a été plus ou moins altérée par le trop d'étude. Ici, vous voyez que les médecins ont prescrit une année de séjour à la campagne pour réparer le système ainsi débilité; là^ c'est une congestion

chronique du cerveau, qui dure depuis plusieurs mois et qui menace de durer encore longtemps ; ailleurs, on vous parle d'une fièvre qui est résultée de la surexcitation due au régime de l'école ; ailleurs encore, c'est un jeune homme dont il a déjà fallu interrompre les études, et qui, depuis qu'il les a reprises, est sujet à des évanouissements dans la salle de classes. Nous citons là des faits, — des faits que nous n'avons pas cherchés et qui sont tombés sous nos yeux depuis deux ans, dans notre entourage même. Et nous n'en avons pas épuisé la liste ! Nous avions récemment l'occasion de remarquer combien le mal devient héréditaire ; il

s'agissait d'une dame née de parents robustes, mais dont la santé avait été si altérée dans sa jeunesse parle

régime d'un pensionnat d'Ecosse où elle n'était pas assez

nourrie et où elle travaillait trop, qu'elle avait toujours

depuis éprouvé des vertiges en se levant le matin j ses enfants ont tellement hérité de cette disposi^

tion, due à l'affaiblissement du cerveau, qu'ils ne peuvent supporter , sans maux de tête et étourdissements, un travail modéré. A l'heure où nous écrivons, nous avons sous les yeux une jeune personne dont la santé a été gâtée pour la vie par la fatigue excessive qu'ont produite chez elle les études scolaires. N'ayant jamais eu de temps et de forces de reste pour pouvoir faire de l'exercice, elle est, aujourd'hui que son éducation est terminée, continuellement malade. Un appétit faible et capricieux; un dégoût ordinaire pour la

DE l'Éducation physique. 279

viande; les extrémités froides, même en été ; une faiblesse qui s'oppose à la marche ; des palpitations en montant les escaliers ; une vue aifaiblie; une croissance incomplète ; des tissus lâches : tels sont, entre beaucoup d'autres, quelques-uns des effets produits. Nous pouvons ajouter qu'une de ses amies et de ses compagnes de pension est dans le même état , sa faiblesse étant si grande, qu'elle se trouve mal au milieu des réunions de plaisir les plus tranquilles, et que son médecin a exigé qu'elle abandonnât complètement l'étude.

Si des altérations si visibles de la santé sont aussi fréquentes, combien plus générales doivent être celles qui ne sont point appréciables à la vue \ Pour un cas où l'on peut reconnaître, dans une maladie positive, les effets de l'excès d'application, il y a probablement une demi- douzaine de cas où le mal ne se montre pas avec une évidence aussi irrésistible, et où il s'accumule lentement ; cas dans lesquels le dérangement des fonctions est attribué à une cause ou à une autre, ou

bien à une délicatesse de constitution ; cas où il y a retard et suspension du développement physique, caa

où naît et s'établit une tendance à la consomption, cas où l'on prépare de loin ces affections cérébrales causées si communément par le travail pendant la vie adulte. Il suffit de réfléchir aux maladies fréquentes que produit l'excès de travail chez les hommes de cabinet ou d'affétlTes, pour comprendre combien pires doivent en être les effets sur la constitution non déve-

loppée des enfants, et combien souvent leur santé doit être ainsi secrètement minée. Les jeunes ne peuvent supporter ni autant de fatigues, ni autant d'exercice physique, ni autant d'exercice mental que les adultes. Jugez donc, si les adultes souffrent manifestement de l'excessif exercice mental auquel ils sont soumis, de ce que doit être le préjudice causé aux jeunes par uii exercice également excessif 1

Quand nous songeons à la discipline impitoyable de l'école, nous nous étonnons non pas qu'elle produise des maux extrêmes, mais qu'elle puisse être supportée. Prenez l'exemple fourni par sir John Forbes et tiré de son expérience personnelle. Il s'agit d'une école de filles, et l'auteur nous affirme que cette discipline est la moyenne de celle en usage dans les écoles destinées aux jeunes personnes des classes bourgeoises en Angleterre. Laissant de côté les subdivisions de la journée, voici les divisions principales des vingt-quatre heures :

Au lit 9 h. (les petites, 10 h.j.

i En classe ou pour étudier

^ les leçons 9 h.

En classe, pour travailler a des ouvrages d'aiguille ou étudier des arts d'agrément. 3 h. 1/2 (les petites, 2 h. 4/2)

^ Temps consacré aux repas. 1 h. 1/2.

Exercice en plein air, pris sous forme de promenades, souvent les livres à la main et seulement quand le temps est beau 1 h.

Total. ... 24 heures.

DE l'Éducation physique. ssi

Quels sont les résultats de cet « étonnant régime, » comme l'appelle sir John Forbes? Nécessairement, la faiblesse, la pâleur, le défaut d'animation, une santé générale mauvaise. Mais ce qui est plus grave, c'est Vobservation qu il a faite : que ce complet mépris du bien-être physique qu'amène la préoccupation exclusive du développement de l'esprit, — que cet exercice prolongé du cerveau, et cette absence d'exercice du corps, non-seulement troublent les fonctions, mais conduisent à la difformité. « Nous visitions dernièrement, dit-il, dans une de nos grandes villes, un internat de filles renfermant quarante jeunes personnes, et nous apprenions par une enquête attentive qu'il n'y en avait pas une seule, parmi celles qui s'y trouvaient depuis plus de deux ans (et c'était la majorité d'entre elles), qui ne fût pas plus ou moins contournée M »

Il est possible que, depuis l'année 1833, époque où ces lignes ont été écrites, quelque amélioration ait eu lieu. Nous espérons qu'il en a été ainsi. Mais que le système dont il s'agit soit encore répandu, qu'il soit même poussé quelquefois plus loin que jamais, c'est ce dont nous pouvons personnellement témoigner. Nous visitions, il y a peu de temps, une école normale déjeunes gens : une de ces écoles fondées récemment dans le but de former des maîtres bien disciplinés. Là, sous la surveillance du gouverne-

• Encyclopédie de médecine pratique^ vol. 1 , pp. 697, 698.

ment, dont on pourrait attendre plus de lumières que chez des maîtresses de pension, voici la routine journalière qui est établie :

\ A 6 heures, on réveille les élèves; de 7 à 8, étude; de 8 à 9, lecture de la Bible, prière et déjeuner; de

9 à midi, étude; de midi à 1 h. 1/4, repos et temps soi-disant consacré à la promenade ou à d'autres exercices corporels, mais souvent employé à Tétude; de 1 h. 1/4 à 2 h., dîner (le repas ne prenant ordinairement que 20 minutes); de 2 à 5, étude; de 5 à 6, thé et repos; de 6 à 8 1/2, étude; de 8 1/2 à 9 1/2, étude en son particulier, à part, pour préparer les devoirs du lendemain; coucher à 10 heures.

Ainsi, sur les vingt-quatre heures de la journée, huit sont consacrées au sommeil ; quatre et un quart sont remplies par la prière, les repas, la toilette, et les courts instants de repos qui les accompagnent;

dix heures et demie sont données à l'étude, et une heure un quart à un exercice corporel facultatif et souvent négligé. Non-seulement les dix heures et demie d'études réglementaires sont augmentées d'une heure, parce que les élèves préfèrent travailler encore à se promener, mais quelques-uns d'entre eux se lèvent à quatre heures du matin pour préparer leurs devoirs, et ils y sont encouragés par leurs maîtres I Les cours à suivre pendant un temps donné sont si étendus; les professeurs, dont l'amour-propre est intéressé à ce que les élèves passent bien les examens, sont si

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pressants, qu'il n'est point rare que ceux-ci soient conduits à consacrer douze ou treize heures par jour au travail mental I

Pas n'est besoin d'être prophète pour voir que le dommage ainsi causé à la santé doit être grand ; et l'un des élèves nous a avoué que ceux qui arrivent avec un teint frais, ne tardent pas à pâlir. Les maladies sont fréquentes ; le manque d'appétit et l'indigestion, très ordinaires. La diarrhée est un des symptômes les plus communs, et souvent le tiers des élèves en est affecté à la fois. Ils se plaignent généralement du mal de tête, et quelques-uns en souffrent tous les jours pendant des mois entiers. Un certain nombre ne peuvent résister, et sont obligés de partir.

Que tel soit le régime d'une institution modèle, institution fondée et surveillée par les hommes les plus éclairés de notre siècle, c'est là un fait étonnant. Que la sévérité des examens, jointe au petit nombre d'années ou de mois qu'on accorde aux élèves pour s'y préparer, rende nécessaire de recourir à un système qui détruit leur santé, c'est là une preuve,

sinon de cruauté, du moins de déplorable ignorance. Ce cas est sans doute exceptionnel, et ne se rencontre que dans les institutions de ce genre. Mais qu'il existe, cela suffit à prouver que l'intelligence de la nouvelle génération est bien surchargée de travail. Comme elles expriment le sentiment dominant des classes éclairées en matière d'éducation^ les exigences de ces

écoles normales indiqueraient, en l'absence même de toute autre preuve, la tendance générale à trop presser l'acquisition des connaissances.

Il est étrange qu'on comprenne si peu le danger de la culture excessive dans la jeunesse, quand on comprend si généralement le danger de la culture excessive dans l'enfance. La plupart des parents connaissent en partie les funestes conséquences de la précocité chez les petits enfants. Partout on entend blâmer ceux qui stimulent de trop bonne heure l'intelligence de leurs enfants; et plus on est instruit du mal qu'on peut ainsi leur faire, plus on redoute cette excitation précoce : citons comme preuve l'opinion d'un de nos éminents professeurs de physiologie, qui nous disait que son enfant ne prendrait aucune leçon avant l'âge de huit ans. Mais, pendant que tout le monde sait qu'un développement hâtif de l'esprit produit soit la faiblesse physique, soit l'hébétement, soit la mort prématurée, personne ne semble croire qu'il en est dans la jeunesse comme dans l'enfance. Rien n'est pourtant plus vrai. Il y a un ordre donné et une mesure donnée, dans lesquels les facultés se développent. Si les* cours d'études suivent cet ordre et cette mesure, c'est fort bien. Si les facultés supérieures sont surchargées, parce qu'on leur présente sans cesse des connaissances plus complexes et plus abstraites que celles qu'elles peuvent s'assimiler; ou si, par un excès de culture. Tin telligence est amenéeà un développement

plus grand qu'il ne doit être à un certain âge, l'avantage anormal obtenu, sera inévitablement suivi d'un désavantage équivalent et même plus qu'équivalent. Caria nature est un comptable exaot; et, si vous lui demandez plus qu'elle ne doit dépenser d'un côté, elle rétablit la balance en faisant une déduction ail leurs. Si vous la laissez suivre elle-même ses votes, en ayant soin seulement de lui fournir les matériaux bruts de la croissance corporelle et intellectuelle, dans la proportion que chaque âge réclame, elle produira avec le temps un individu dont le développement sera plus ou moins harmonieux. Si vous insistez pour obtenir une croissance anormale sur un point, elle cédera, après un peu de protestations ; mais, pendant qu'elle fera le travail que vous lui proposez, elle négligera quelqu'autre travail important. Qu'on n'oublie jamais que les forces vitales, à chaque époque de la vie, sont bornées, et que, cela étant, on ne peut en attendre qu'une certaine somme de résultats. Chez un enfant et chez un jeune homme, l'emploi de ces forces vitales est pressant et divers. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il faut subvenir au remplacement quotidien des tissus que l'exercice corporel détruit, également à celui des tissus cérébraux qu'usent les études de la journée; il faut subvenir encore à la croissance du corps et au développement du cerveau ; et à ces dépenses de forces, il faut ajouter celles qui résultent de la digestion d'une grande quantité d'aliments, néces-

saire à tout ce travail. Or, pour détourner de la force d'une direction dans une autre, il faut la faire tarir dans une de ces directions. C'est ce que le raisonnement montre a priori et Texpérience a posteriori. Tout le monde sait, par exemple, que la digestion d'un mets lourd produit une lassitude du corps et du cerveau, qui se termine souvent par le sommeil. Tout le monde sait qu'un excès de travail corporel, diminue la puissance de l'esprit; que la prostration temporaire produite par des efforts précipités, ou par une marche de dix lieues, porte l'esprit à la paresse ; qu'après un mois de voyage à pied sans intervalles de repos, l'inertie mentale est telle, qu'il faut plusieurs jours pour la surmonter ; et que, chez les paysans qui passent leur vie dans le travail musculaire, l'activité intellectuelle est faible. C'est encore une vérité familière que, pendant ces accès de croissance subite qui arrivent quelquefois dans l'enftmce, la dépense extraordinaire d'énergie est suivie d'une prostration physique et intellectuelle. Le fait qu'un violent exercice musculaire, après qu'on a mangé, suspend la digestion, et que les enfants mis de bonne heure à des travaux durs deviennent rabougris, montre de même que l'excès d'activité d'un côté, implique la diminution d'activité d'un autre côté. Or, la loi qui est manifeste dans les cas extrêmes, est vraie dans tous les cas et toujours. Ces fâcheux déplacements des forces ont lieu d'une façon aussi certaine quand on les opère d'urie manière insensible et conti-

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nue, que lorsqu'ils ont lieu d'une manière violente et soudaine. Donc, si dans la jeunesse la dépense de force appliquée au travail mental, dépasse les intentions de la nature, la somme de forces restante pour être appliquée aux autres besoins, tombe au-dessous de ce qu'elle devrait être, et l'on amène inévitablement des maux d'une espèce ou d'une autre. Examinons brièvement quels sont ces divers maux.

Si le trop d'activité du cerveau ne dépasse que modérément le degré d'activité normale, il n'y aura qu'une réaction modérée dans le développement du corps, la taille restant seulement un peu au-dessous de ce qu'elle eût été sans cela ; ou le volume étant moindre qu'il n'eût été, ou bien encore, la qualité des tissus étant un peu altérée. Un ou plusieurs de ces effets doivent nécessairement se produire. La quantité de sang supplémentaire qui afflue au cerveau pendant le travail mental et pendant la période subséquente de réparation du tissu cérébral, est du sang qui autrement eût^ circulé dans les membres et dans les viscères» Il est perdu pour la croissance, perdu pour l'entretien des tissus du corps. Cette réaction physique étant certaine, la question est de savoir si l'avantage qui résulte de la culture forcée de l'esprit dépasse le désavantage> si le défaut de la taille ou l'absence de cette perfection de formes qui donne la force ou la solidité au corps, est (Compensée par le surplus de connaissances acquises.

Quand l'excès du travail mental est plus grand, les inconvénients qui en résultent sont beaucoup plus

graves : se portant non-seulement sur la parfaite croissance du corps, mais sur la bonne structure du cerveau lui-même. C'est une loi physiologique observée pour la première fois par M. Isidore Saint-Hilaire, et sur laquelle M. Lewes a appelé l'attention dans son essai sur les Nains et les Géants, qu'il y a opposition entre la croissance et le développement. Par croissance, on doit comprendre dans cette antithèse accroissement de stature] par développement, accroissement de structure, et la loi veut qu'une grande activité dana l'un, implique un ralentissement dans l'autre. La chenille et la chrysalide nous fournissent de ce fait un exemple familier. Dans la chenille, il y a très-rapide accroissement de volume; mais la structure est à peine plus complexe quand l'insecte est parvenu au plus haut degré de croissance que quand il est petit. Dans la chrysalide, le volume ne s'accroît pas; au contraire, le poids diminue pendant cette phase de l'existence, mais le développement organique s'opère avec une grande activité. L'antagonisme, qui est clair ici, l'est moins dans les êtres supérieurs, parce que les deux progrès se font chez eux simultanément. Mais nous le voyons pourtant dans notre espèce par le contraste entre les deux sexes. Les filles se développent rapidement sous le double rapport physique et moral, mais elles cessent de grandir de bonne heure. Les garçons se développent plus lentement physiquement et moralement; mais ils grandissent davantage et plus longtemps. A l'âge où les

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premières sont adultes et jouissent de leurs facultés complètes, les autres, dont les forces vitales ont été dirigées vers l'accroissement de stature, sont relativement imparfaits sous le rapport de la structure, ce qui se montre dans leur gaucherie de tournure et d'esprit. Or, cette loi s'applique à chacune des parties de l'organisme, aussi bien qu'au tout. Le développement d'une partie sous le rapport de la structure, quand il se fait avec une rapidité anomale, implique une suspension de son développement sous le rapport du volume ; et cela a lieu certainement dans les organes cérébraux, comme dans tous les autres organes. Le cerveau qui, pendant l'enfance, est , relativement, volumineux, mais imparfait comme organisation, s'organisera, si on lui fait accomplir ses fonctions avec trop d'activité, d'une façon plus rapide qu'il ne convient à cet âge ; mais le résultat sera plus tard qu'il n'aura atteint ni les dimensions, ni la force qu'il eût atteintes sans cela. Et c'est là une des causes, peut-être la cause principale, pour laquelle les enfants précoces et les jeunes gens qui, pendant un certain temps, ne connaissaient point de rivaux, s'arrêtent court si souvent, et frustrent la haute espérance qu'avaient conçue d'eux leurs parents.

Mais ces résultats désastreux de l'excès de culture, sont peut-être moins désastreux encore que les effets produits sur la santé générale : la constitution minée, les forces diminuées, et les sentiments morbides.

Des découvertes récentes en physiologie ont mon-

BERBBRT SPENCER* 19

tré combien immense est Tinfluence du cerveau sur les fonctions des organes du corps. La digestion, la circu lation et^ par suite, toutes les fonctions organiques^ ' sont profondément aflfectées par l'excitation cérébrale. Quiconque a vu répéter, comme nous Tarons vu, Texpérience faite pour la première fois par Weber, montrant les effets qu'on produit en excitant le nerf vagu$j qui Ijelie le cerveau aux viscères; quiconque a vu l'action du cœur, subitement arrêtée par l'excitation de ce nerf, reprendre lentement quand on suspend cette excitation, et s'arrêter encore quand l'excitation est renouvelée, aura une idée claire de l'influence déprimante qu'un cerveau surmené exerce sur le corps. Les effets ainsi expliqués physiologîquement, sont encore prouvés par rexpérience ordinaire. Il n'est personne qui n'ait senti les palpitations qui accompagnent l'espoir, la peur, la colère, la joie; personne qui n'ait remarqué combien l'action du cœur devient pénible quand ces sentiments sont violents. Et quoiqu'il y ait beaucoup de personnes qui n'ont jamais éprouvé cette excitation émotionnelle, au point où elle produit la suspension des mouvements du cœur et l'évanouissement, cependant tout le monde sait que l'une est la 3ause de Tautre. C'est également un fait qui nous est familier, que des troubles digestifs résultent de l'excitation cérébrale, quand elle dépasse un certain degré. La perte de l'aj^étit accompagne l'extrême joie et l'extrême douleur. Quand l'un de ces deux états d'es-

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prit (Survient après le repas, il arrive souvent que Testomac rejette les aliments qu'il a reçus, ou ne les digère qu'avec une grande difficulté. Et ainsi que l'attestera quiconque fait beaucoup travailler son cerveau, il suffit même, quelquefois, de l'activité intellectuelle, quand elle est excessive, pour produire de semblablci effets. Or, la relation entre le cerveau et le corps, si évidente dans ces cas extrêmes, n'est pas moins vraie dans les cas moins marqués. De même que les excitatiens cérébrales, violentes et passagères, produisent des troubles viscéraux violents et passagers, les excitations cérébrales faibles, mais continues, produisent des troubles viscéraux moins forts, mais chroniques. Ce n'est pas là une simple déduction : c'est une vérité dont tout médecin peut rendre témoignage, et l'une de celles dont une longue et triste expérience nous permet de rendre personnellement témoignage aussi. Il faut souvent des années de repos forcé pour faire disparaître les maladies qui ont été produites, sous des formes et à des degrés divers, par cet abus prolongé du travail cérébral. Quelquefois c'est le cœur qui est principalement affecté : palpitations habituelles; pouls faible; diminution du nombre des battements de soixante-douze à cinquante, et même moins. Quelquefois, c'est l'estomac qui souffre davantage : une dyspepsie survient, qui fait de la vie un fardeau et ne peut se guérir qu'à la longue. Dans beaucoup de cas, le cœur et l'estomac sont atteints tous deux. Près*

que toujours, le sommeil est court et interrompu, et généralement, il y a plus ou moins de dépression mentale.

Qu'on considère donc combien grand doit être le mal fait aux enfants et aux jeunes gens par une excitation exagérée des facultés de l'intelligence. Un trouble constitutionnel, plus ou moins grand, succédera inévitablement à tout exercice cérébral qui dépassera la mesure voulue par la nature ; et quand cela n'ira pas jusqu'à produire positivement la maladie, cela causera sûrement une lente dégénérescence du physique. Comment pourrait se faire heureusement le développement du corps, avec un appétit languissant, une digestion imparfaite^ une circulation faible ? L'accomplissement parfait des fonctions organiques, dépend d'un afflux suffisant de sang riche. Sans une quantité voulue de sang généreux, aucune glande ne peut sécréter comme il faut, aucun viscère remplir l'office auquel il est destiné. Faute de sang, aucun nerf, aucun muscle, aucune membrane, aucun tissu ne peut être réparé. Faute de sang d'une composition normale, la croissance ne sera ni régulière, ni suffisante. Qu'on juge donc des conséquences, quand l'estomac aflFaibli fournit à un corps qui croît un sang insuffisant en qualité et en quantité; quand le cœur débilité fait mouvoir ce sang rare et pauvre avec une lenteur qui n'est pas naturelle.

Et si, comme doivent l'admettre tous ceux qui étu-

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dient cette matière, la dégénérescence physîque est le résultat d'un abus de l'étude, combien ne doit-on pas condamner ce système de travail exclusif dont nous avons plus haut rapporté un exemple ! Il est terriblement erroné^ de quelque point de vue qu'on l'envisage. Il est erroné au point de vue des connaissances à acquérir; car l'esprit, comme le corps, ne peut s'assimiler plus qu'une certaine somme d*aliments, et rejette bientôt le trop-plein de faits que vous lui présentez. Au lieu de devenir des pierres de l'édifice intellectuel, ces faits ne font que passer dans la mémoire, et en sortent aussitôt que les examens, en vue desquels on a voulu les acquérir, sont finis. Il est erroné, parce que son effet est d'inspirer le dégoût de l'étude. Soit par l'association d'idées produite par un travail pénible, soit à cause de l'état cérébral qu'il laisse derrière lui, il fait naître souvent l'aversion des livres; et au lieu de cette culture spontanée et progressive Il laquelle conduit une éducation rationnelle, il y a une rétrogradation continue. Il est erroné encore, parce qu'il suppose que l'acquisition des connaissances est tout, qu'il oublie que l'organisation des connaissances est beaucoup plus importante, et que, pour cette organisation, deux choses sont nécessaires : le temps et le travail spontané de la pensée. Ainsi que le remarque Humboldt du progrès de l'intelligence en général, « l'interprétation de la nature est obscurcie, quand la description

languit par un trop grand nombre de faits isolés; » et de même, le progrès de Tintelligence individuelle est gêné par une accumulation de connaissances mal digérées. Ce ne sont pas les connaissances amassées dans le cerveau, comme la graisse dans le corps, qui sont de grande valeur, ce sont les connaissances converties en muscles de l'esprit. L'erreur de ce système est plus profonde encore. Fût-il approprié au développement vrai de Tintelligence, ce qui n'est pas, il serait encore mauvais, parce que, ainsi que nous l'avons vu, il est fatal à cette vigueur physique, qui est nécessaire pour que la culture intellectuelle devienne un avantage dans le combat de la vie. Ceux qui, dans leur préoccupation exclusive de développer l'esprit, négligent les intérêts du corps, ne se souviennent pas que le succès dans ce monde dépend plus de l'énergie que des connaissances acquises, et que c'est aller audevant de sa propre défaite que de ruiner sa constitution par l'excès de travail intellectuel. La volonté forte, l'infatigable activité, dues à la vigueur de la bête, compensent, dans une grande mesure, même les lacunes importantes de Téducation ; et quand on les réunit à cette culture suffisante qu'il est possible d'obtenir sans sacrifier la santé, elles assurent à celui qui les possède * une victoire aisée sur des concurrents affaiblis par un excès d'étude, fussent-ils des prodiges de science. Une machine, comparativement petite et mal faite, mais marchant à haute pression, fera plus de travail qu'une machine grande et très-finie, qui ne marchera qu'à

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pression basse. Quelle folie n'y a-t-il donc pas, lama* chine achevée, à endommager la chaudière, de façon qu'elle ce puisse plus fournir de vapeur I Le système en quertion est encore erroné, parce qu'il implique une fausse conception du bonheur dans la vie. En supposant qu'il menât Thomme au succès dans le monde, au lieu de le conduire à la défaite, il lui préparerait, dans une santé maladive, un fléau dont aucun avantage humain ne pourrait le dédommager. A quoi servent les richesses, si elles sont accompagnées de souffrances continuelles? Que valent les distinctions sociales, si elles ont amené l'hypocondrie avec elles T Est-il nécessaire de dire qu'une bonne digestion, un pouls énergique, un caractère gai, sont des biens extérieurs que rien ne peut contre-balancer? Les maladies chroniques assombrissent les plus beaux horizons, tandis que la bonne humeur que donne la santé sert à embellir même le malheur. Nous soutenons donc que cette culture forcée est vicieuse de toutes les manières : vicieuse, parce qu'elle ne fait acquérir à l'homme que des connaissances qu'il ne tarde pas à perdre; vicieuse, parce qu'elle néglige l'organisation des connaissances, organisation qui vaut plus que les connaissances mêmes ; vicieuse, parce qu'elle affaiblit ou détruit cette vigueur sans laquelle l'éducation intellectuelle est inutile; vicieuse, parce qu'elle amène cette mauvaise santé, à laquelle aucun succès dans le monde ne pour-

rait servir de compensation, et qui rend Finsuccès doublement amer.

Les effets de ce système de culture forcée, sont peutêtre plus mauvais encore chez les femmes que chez les hommes. Comme les petites filles sont presque entièrement privées de ces vigoureux et agréables exer* cices corporels qui, chez les garçons, mitigent les inconvénients du trop d'étude, elles éprouvent ces effets dans toute leur intensité. De là vient que si peu d'entre elles deviennent robustes et bien faites. Dans ces jeunes personnes pâles, anguleuses, à poitrine aplatie, qui peuplent les salons de Londres, nous voyons les effets Ide cette application rigoureuse que ne viennent point ^interrompre les jeux de la jeunesse; et cette dégénérescence physique nuit plus à leur succès que leurs talents ne peuvent y aider. Les mères, préoccupées du soin de rendre leurs filles agréables, ne pourraient en choisir plus mal les moyens qu'en sacrifiant ainsi le corps à l'esprit. Ou elles ne tiennent point compte des goûts des hommes, ou elles se méprennent étrangement sur ces goûts. Les hommes ont peu de souci de trouver de l'érudition chez les femmes; ce qu'ils prisent beaucoup, c'est la beauté, le bon caractère et le sens droit. Quelles sont les conquêtes qu'a jamais faites une femme bas-bleu par sa vaste connaissance de l'histoire ? Quel homme est jamais tombé amoureux d'une demoiselle parce qu'elle savait l'italien? Où est TEdwin qui est tombé aux pieds d' Angélina, parce qu'elle par-

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lait Fallemand. Mais des joues roses et des yeux brillants, ce sont là de grands attraits. Un visage bien arrondi attire des regards d'admiration. La gaieté et la bonne humeur que produit une santé débordante, a formé bien des attachements conduisant au mariage. Tout le monde a connu des cas dans lesquels la perfection des formes a fait naître, en l'absence de toute autre recommandation, une passion irrésistible ; mais bien peu de gens ont vu l'instruction d'une jeune personne exciter, en dehors de ses mérites physiques et moraux, un pareil sentiment. La vérité est que, de tous les éléments qui se combinent dans le cœur de l'homme pour produire l'émotion complexe qu'on appelle amour, les plus puissants sont ceux qui naic^sent des avantages extérieurs ; viennent en seconde ligne ceux que fournissent les qualités morales; les plus faibles sont ceux qui sont produits par les attraits intellectuels; et ceux-ci dépendent moins de l'instruction acquise que de facultés naturelles, telles que la vivacité d'esprit, la finesse, la pénétration. Si quelqu'un pense que cette assertion est trop basse et qu'on fait injure au caractère de l'homme en le supposant dominé par de pareils motifs, nous répondrons qu'on ne sait guère ce que l'on dit quand on met ainsi en question la sagesse des ordres divins. Lors même que le sens de cet arrangement ne serait point visible, nous pourrions être certains qu'il existe en vue de quelque objet important. Mais ce sens est tout à fait clair pour ceux qui réfléchissent. Quand

nous nous souvenons qu'une des fins de la nature, ou ' plutôt sa fin suprême, est le plus grand avantage de la postérité ; qu'en ce qui la concerne, une intelligence cultivée, accompagnée d'une mauvaise constitution physique, est de peu de valeur, puisque les descendants de la personne qui la possède mourront faute de santé dans une génération ou deux; et qu'à l'inverse, un

beau et robuste physique, quoiqu'il ne soit accompagné d'aucun talent, mérite d'être conservé, parce que Tintellîgence pourra, dans les générations avenir, être indéfiniment développée, nous voyons combien est important cet équilibre des instincts que nous avons montrés plus haut. Mais, sans tenir compte de l'avantage attaché à cet équilibre, n'est-il pas insensé de persister dans un système qui détruit la santé d'une fille, pour le plaisir de surcharger sa mémoire? Élevezla d'une façon aussi distinguée que possible, la plus haute éducation sera la meilleure, pourvu qu'il n'en résulte aucune altération de la santé (et ici, nous remarquerons qu'on pourrait atteindre à un niveau suffisamment élevé, si l'on cultivait moins la mémoire de perroquet, si l'on faisait davantage appel aux véritables facultés humaines, et si l'éducation se continuait pendant cette période de temps perdu qui s'étend delà sortie de l'école au mariage). Mais cultiver les facultés intellectuelles dé la manière et au point où on le fait, en amenant la dégénérescence physique, c'est aller contre le but même de tous les soins, de toutes les dépenses, de tous les soucis de l'éducation.

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En soumettant leurs filles à ce système à haute près* sion, les parents détruisent souvent leur avenir. Outre qu'ils leur infligent les tristesses, les incapacités qui accompagnent la mauvaise santé, ils les condamnent souvent au célibat.

C'est ainsi que l'éducation physique des enfants est défectueuse de plusieurs manières. Elle l'est, par l'insuffisance de l'alimentation, par l'insuffisance du vêtement, par l'insuffisance de l'exercice (du moins en ce qui concerne les filles) et par l'excès de l'application mentale. Considéré dans son ensemble, ce régime tend à trop d'exigence. Il demande trop et donne trop peu. De la façon dont il dépense les forces vitales, il rend la vie des jeunes plus semblable à celle des adultes qu'elle ne devrait Têtre. Il méconnaît cette vérité, que si dans le fœtus la vitalité tout entière est employée à la croissance; si, dans le premier âge, elle est encore employée presque tout entière au même objet, de sorte qu'il en reste fort peu pour l'action physique et mentale, la croissance continue d'être, dans l'enfance et la jeunesse, l'objet dominant auquel tous les autres doivent être subordonnés. Dans l'intérêt de la croissance, il faut donner beaucoup de forces à l'organisme et lui en soustraire peu. Il faut diminuer l'activité corporelle et intellectuelle, en proportion de la rapidité avec laquelle le sujet grandit, et n'augmenter cette activité qu'au fur et à mesure qu'il commence à grandir moins.

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La raîson d'être de notre éducation à haute pression," c'est qu'elle est le produit naturel de la phase de civilisation que nous traversons. Dans les temps primitifs, alors qu'attaquer et se défendre était la première des activités sociales, la vigueur corporelle était le d^5idera(î*m de l'éducation; éducation qui, à cette époque, était presque entièrement physique. On se souciait peu alors de la culture de l'esprit, et de même que plus tard, dans les temps féodaux, on la traitait avec mépris. Mais aujourd'hui qu'il règne dans le monde un état de paix comparative; aujourd'hui que la force musculaire ne sert plus guère qu'aux travaux manuels, et que le succès dans la vie dépend presque entièrement de la force mentale, notre éducation est devenue presque exclusivement intellectuelle. Au lieu de respecter le corps et de négliger l'esprit, nous respectons l'esprit et nous négligeons le corps. Ces points de vue exclusifs sont mauvais l'un et l'autre. Nous n'avons point encore compris cette vérité, que puisque dans la vie l'élément physique devient l'élément moral, celuici ne doit point être développé aux dépens du physique. Les deux conceptions de l'éducation, l'ancienne et la moderne, doivent se combiner ensemble.

Peut-être rien ne contribuera-t-il davantage à hâter letemps où le corps et l'esprit deviendront l'objet d'un égal soin que la diflFusion de cette croyance : que la conservation de la santé est un de nos devoirs. Peu de gens semblent comprendre qu'il existe une chose dans

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le monde qu'on pourrait appeler la moralité physique. Les actions et les paroles des hommes^ impliquent en général l'idée qu'il leur est loisible de traiter leur corps comme ils Tentendent. Les maux qu'ils s'attirent par leur rébellion contre les lois de la nature, ils les regardent comme des accidents, non comme les effets de leur conduite plus ou moins vicieuse. Quoique les conséquences mauvaises de cette conduite sur ceux qui s'en rendent coupables et sur les générations futures, soient souvent aussi funestes que celles du crime, ils ne se croient pas le moins du monde criminels. Il est vrai que, dans le cas d'ivresse, on reconnaît ce que la transgression a de vicieux ; mais personne ne parait en inférer que, si cette transgression des lois de l'hygiène est coupable, toutes les transgressions de même nature le sont également. La vérité est que tout préjudice porté volontairement à la santé est un péché physique. Quand on en sera généralement convaincu, alors, mais pas plus tôt peut-être, l'éducation physique de la jeunesse obtiendra l'attention à laquelle elle a droit.

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