‹ De l'educationChapitre 1 sur 178 · I. — PREMIÈRE CONDITION : LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

I. — PREMIÈRE CONDITION : LA LIBERTÉ

^ L'enfant comprend de très bonne heure que certaines actions sont bonnes et dignes de louanges, certaines autres blâmables et mauvaises. 11 sent, par exemple, qu'il est bien de dire la vérité, qu'il est mal de mentir, une punition imméritée le révolte, ce qui prouve qu'il a un sentiment très vif du juste et de linjuste. Sans

doute, on lui a appris dès ses premières années quelles actions il devait faire, quelles autres éviter, et l'on pourrait prétendre que cette connaissance élémentaire du bien et du mal lui vient de l'éducation; mais l'édu- -cation ne lui transmet que ce que ses parents et les autres hommes ont reconnu vrai, et il est de fait que toujours et partout l'humanité a établi une distinction entre le bien et le mal. D'ailleurs, la facilité avec laquelle l'enfant comprend et admet cette distinction montre suffisamment qu'elle est primitive et essentielle à la nature humaine.

Mais comment cette distinction est-elle possible? Gomment expliquer que nous approuvions certains actes, que nous flétrissions certains autres? Une pierre nous fait tomber sur la route, un animal nous mord; notre premier mouvement est de nous irriter contre la pierre et l'animal, et peut-être irons-nous jusqu'à battre celui-ci. Mais un peu de réflexion nous avertit bientôt que ni la pierre ni l'animal ne sont vraiment /coupables du dommage ou de la douleur qu'ils nous ont causés. Pourquoi?

C'est que la pierre et l'animal ne sont pas considérés par nous comme ayant pu faire autrement qu'ils n'ont fait. La pierre ne pouvait pas changer de place pour nous laisser passer; le chien a mordu, poussé par un instinct dont il ne semble pas qu'il soit le maître. Une action n'est donc moralement bonne ou mauvaise que quand celui qui l'accomplit pouvait agir autrement ou s'abstenir.

Le menteur, au moment même où il ment, sent très bien qu'il dépend de lui dédire la vérité; le gourmand,

s'il le voulait sérieusement, pourrait combattre et réprimer sa gourmandise. Et c'est pour cela que le menteur, le gourmand ont conscience de mal faire, qu'on est en droit de leur reprocher et qu'ils se reprochent à eux-mêmes leur gourmandise et leur mensonge.

La première condition pour que la conduite d'un être soit jugée moralement bonne ou mauvaise, c'est donc qu'il soit libre. Nous appelons liberté ou libre arbitre le pouvoir, dont nous avons conscience, de choisir entre deux ou plusieurs manières d'agir.

L'homme seul a vraiment la liberté; encore ne Ja possède-t-il pas toujours. Le tout petit enfant, l'idiot, le fou, certains malades, ne sont pas des êtres libres. Aussi ne les considère-t-on pas comme ayant réellement voulu les actes parfois funestes qu'ils accomplissent. On ne les blâme pas, on ne les punit pas; on les empêche de nuire, voilà tout.

Nous comprenons mieux maintenant ce qu'il faut entendre par des actions bonnes ou mauvaises moralement. Le fou qui dans un accès de fureur se jette sur son médecin et l'étrangle, commet une action qui est un mal, et pour la victime, et pour les parents de la victime, et pour la société tout entière qui perd un citoyen utile; mais ce n'est pas là un mal morale car le fou n'a pas tué librement, n'a pas voulu assassiner un innocent; nous jugeons que c'est la maladie qui l'a poussé, sans qu'il lui fût possible de résister à cette impulsion. Le bien et le mal ne prennent un caractère moral que quand ils sont l'œuvre d'un être ayant conscience d'être libre.

s MORALE PRATIQUE.

On a souvent nié que l'homme fût vraiment libre. On a dit que s'il se croit tel, c'est qu'il est dupe d'une illusion. Le débat sur la liberté est un de ceux qui ont le plus divisé et qui divisent encore les philosophes.

Nous croyons que le moraliste a le droit de ne pas entrer dans cette discussion. En géométrie, on part de certaines données, telles que l'étendue, Tespace, ses trois dimensions, etc. On ne se demande pas si l'étendue, l'espace existent réellement, ni ce qu'ils sont en euxmêmes. Ce sont problèmes qu'agitent les métaphysiciens. De même en doit-il être pour la morale. Elle repose, elle aussi, sur certaines données immédiates, qui sont les affirmations de la conscience ou sentiment intérieur. Or, en fait, l'homme sent et affirme qu'il est libre. Quand, après mûre réflexion, il prend telle détermination, il sait à n'en pas douter qu'il aurait pu ne pas la prendre ou en prendre une autre. Pratiquement, cela suffit. D'ailleurs, si la liberté est une condition essentielle de la moralité, ou l'homme est libre, ou il n'est pas un être moral. Mais il est un être moral, puisqu'il a des devoirs. Donc il est libre.

Néanmoins si le moraliste a le droit de ne pas prouver la liberté, il n'est pas inutile qu'il en rappelle les preuves et puisse brièvement répondre aux arguments de ceux qui la nient.

II. — PREUVES KN FAVEUR DE LA LIBERTÉ : LE SENTIMENT INTÉRIEUR EN QUOI CONSISTE L'ACTE LIBRE

La preuve principale en faveur de la liberté se fonde

sur le sentiment vif que nous avons d'être libres. Mais pour qu'elle ait toute sa valeur, il importe de préciser en quoi consiste l'acte libre ou volontaire.

Une faute grave a été commise au lycée. Maîtres et élèves ignorent le nom du coupable, et plusieurs innocents, soupçonnés, risquent d'être punis. Le coupable^ cependant, sait qu'on ne le découvrira pas, et que, s'il se dénonce, un châtiment sévère est certain. Il hésite quelque temps entre la crainte de ce châtiment et le devoir de ne pas laisser condamner à sa place des camarades qui n'ont rien à se reprocher. Il hésite, c'està-dire qu'il délibère; la crainte égoïste d'une part, de l'autre le sentiment de l'honneur se font en quelque sorte équilibre. Cet état pourrait indéfiniment se prolonger, car si les deux motifs se balancent, c'est qu'aucun d'eux ne l'emporte par lui-même et nécessairement sur l'autre. Mais je veux croire qu'ici la délibération est courte, l'esprit qui compare les motifs a vite aperçu que se taire plus longtemps est lâcheté ; l'élève coupable prend son parti ; coûte que coûte, il se décide et va faire l'aveu qu'il rougit déjà d'avoir différé. Cette détermination qui met brusquement fin à la délibération et à la comparaison des motifs, cette décision souveraine qui tranche le débat, et, entre deux conduites également jugées possibles (ici, parler ou se taire), prononce que l'une sera suivie et non l'autre, — voilà proprement l'acte libre. On pourrait supposer qu'une cause extérieure, survenant à l'improviste, empêchât la résolution d'être exécutée; il n'importe : l'acte libre est tout entier au dedans de nous ; les mouvements qui en

«ont la conséquence et le manifestent au dehors, ne dépendant pas toujours de notre seule volonté, ne sont déjà plus lui. Une paralysie soudaine peut arrêter la parole prête à s'échapper, rendre impossible tout usage des membres : la liberté subsiste, fût-elle éternellement impuissante à exécuter ce qu'elle a résolu.

Si l'exemple que nous venons de présenter n'a rien de chimérique, si chacun a pu expérimenter en soimême la succession des phénomènes intérieurs qui viennent d'être décrits; si dans maintes circonstances, après une délibération plus ou moins prolongée, tout homme a dû prendre une détermination avec la pleine, conscience qu'il aurait pu en prendre une toute contraire, la liberté est prouvée directement par le plus irrécusable des témoignages, celui du sens intime.

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