I. — LA PRUDENCE. COMMENT ELLE EST UNE VERTU
On peut se demander si la prudence est une vertu. Les anciens le pensaient, et souvent même ils en faisaient la première de toutes et ramenaient les autres à celle-là. Il est vrai qu'ils n'entendaient pas par le mot prudence la même chose que nous. La prudence était pour eux la sagesse, c'est-à-dire l'état d'une âme en pleine possession de la vérité morale, de la notion véritable de ce qui constitue la perfection et le bonheur de l'homme. Et quelques-uns pensaient que cette connaissance suffit pour être vertueux, que lorsqu'on connaît le bien, on ne peut manquer de le pratiquer. En cela ils se trompaient. L'intelligence n'est pas en effet la même chose que la volonté. L'homme peut choisir le
mal, tout en sachant que c'est le mal et qu'il devrait faire un autre choix. Autrement, on ne saurait lui imputer la responsabilité de ses fautes.
Pour nous, le mot prudence désigne cette vertu qui consiste à agir toujours conformément à son intérêt bien entendu. Et voilà pourquoi on peut se demander si c'est là une vertu. Nous l'avons dit, l'intérêt ne se confond pas avec le devoir, il n'a pas comme celui-ci le caractère d'obligation. Obéir à son intérêt c'est être un égoïste, et l'égoïste est tout le contraire de l'homme vertueux.
Mais on peut, par devoir même, prendre soin de ses intérêts propres et rechercher l'utile. Nous sommes sur terre pour y remplir une destinée. Cette destinée, c'est sans doute de faire le bien moral : mais il est des conditions, matérielles en quelque sorte, de l'existence, que nous ne pourrions négliger sans compromettre cette existence, et avec elle notre destinée elle-même. Nous devons en conséquence, rechercher la richesse, dans la mesure où elle assure la vie du corps et aussi l'indépendance au sein de la société. Nous devons prendre une carrière, la suivre et tâcher d'y conquérir la position méritée par notre travail ou nos talents. Ce sont là véritablement des devoirs envers nous-mêmes, car il est obligatoire de ne négliger aucun des moyens d'obtenir une influence, une autorité que nous mettrons ensuite au service de la justice et de l'intérêt public.
Une telle conduite diffère de celle de l'égoïste, en ce que les motifs sont différents. Dans le premier cas, nous travaillons pour nous, parce que c'est un devoir
pour l'homme de se donner toute la va/e^ir sociale dont il est capable. Dans le second, nous travaillons pour nous, mais sans autre motif que celui de satisfaire notre vanité, notre ambition, notre cupidité, notre amour des plaisirs sensibles et du bien-être. La morale, au fond, dans le train ordinaire de la vie, dicte à l'homme la même conduite que l'intérêt bien entendu; seulement si elle lui commande les mêmes choses, c'est pour des raisons tout autres, et au nom d'un idéal que régoïsme ne connaît pas.
La prudence est donc une vertu. Être prudent, c'est se conduire dans la vie au mieux de ses intérêts, et BOUS ajouterons maintenant : pourvu qu'en agissant ainsi on se propose véritablement de remplir un devoir.