II. — DISPOSITIONS ET CONDUITE DE L'HOMME PRUDENT
La prudence est surtout nécessaire dans la jeunesse. C'est l'âge des passions, et les passions ont l'oreille fermée au langage de la prudence. Les jeunes gens devront donc, au défaut de l'expérience qui leur manque, avoir recours à celle des hommes mûrs et des vieillards. Ils écouteront docilement les conseils, les solliciteront au besoin. Ils réfléchiront surtout avant de prendre quelqu'une de ces résolutions qui engagent parfois toute une vie : comme le choix d'une profession, le mariage. Ils réfléchiront, disons-nous; car s'il est bon de demander conseil, il ne l'est pas de s'en rapporter aveuglément aux avis des autres. Il faut se
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décider par soi-même, et pour cela, peser le pour et le contre, délibérer sérieusement et longuement.
La prudence fait un devoir de ne pas compromettre sa fortune, sa santé, sa vie, quand cela n'est pas nécessaire. Une inspiration généreuse n'a tout son prix que quand l'objet en vaut la peine. Alors, il ne faut plus compter. Un sacrifice a vraiment tout son mérite s'il est médité, voulu, si l'on en a pesé toutes les conséquences. La prudence sait au besoin se dévouer; mais elle sait ce qu'elle fait, son abnégation est d'autant plus touchante. Elle ne sera pas exposée à des regrets trop tardifs : elle avait tout prévu.
La prudence n'est donc pas nécessairement une vertu négative. Elle ne commande pas seulement l'abstention. Elle éclaire la conduite de l'honnête homme ; elle est bien, au fond, comme le pensaient les anciens, la raison en pleine possession d'elle-même, dirigeant la volonté vers le meilleur. Elle se défie peut-être des élans, qui, le premier moment d'effervescence passé, ne se soutiendront pas, des entraînements qui nous portent vers des personnes ou des causes dont nous risquons par la suite de reconnaître l'indignité. Mais ce que la raison approuve, ce que la loi morale ordonne, la prudence l'exécutera avec une fermeté calme et persévérante, combinant les moyens, tournant ou surmontant les obstacles, assurant le succès du bien, sans souci même des protestations de l'égoïsme ; car au-dessus de l'intérêt mesquin, le seul dont l'égoïste se préoccupe, la vraie prudence découvre et poursuit un intérêt supérieur, inséparable (les anciens l'avaient coni-
pris admirablement) de la pratique du devoir. On est d'ordinaire rempli de sympathie pour ce qu'on appelle l'imprudence généreuse de la jeunesse. On a raison sans doute, car cette imprudence a pour caractère un entier désintéressement. Nous n'aimons pas les jeunes gens trop calculateurs, trop attachés à la recherche et à la conquête de l'utile. Mais un jeune homme chez qui l'enthousiasme n'exclut pas la prudence, unit le charme de son âge aux qualités solides de l'âge mûr. Il fait ce qui est nécessaire pour réussir, et il le doit ; en même temps, il est épris de toutes les nobles choses, il en professe le culte, en parle avec une chaleur communicative, en répand l'amour autour de lui, et ne croira même pas accomplir un sacrifice en se sacrifiant, s'il le faut, pour elles. Mais on ne l'enrôlera pas aisément dans des sociétés secrètes ; on ne fera pas de lui un conspirateur contre le gouvernement légal de son pays ; on ne le poussera pas aux aventures téméraires dont le but n'est pas manifestement honnête et réalit^able. La prudence le tient en garde; et qui niera que ses conseils ne soient ici, comme toujours, d'accord avec 3es prescriptions du devoir?