II. — SINCÉRITÉ VIS-A-VIS DE SOI-MÊME
Le respect dû à la vérité, quelque pénible soit-elle^ a pour conséquence l'obligation d'être sincère vis-à-vis de soi-même. Nous entendons par là qu'on ne doit pas chercher à s'abuser sur la nature des motifs d'après lesquels on agit, ni sur le caractère moral de sa con-
I duite. 11 n'est pas rare que la passion ou l'intérêt nous sollicitent à des actes que la conscience n'approuve pas; nous cherchons alors, trop souvent, à nous convaincre que le devoir n'est pas dans ce cas en opposition avec l'agréable ou l'utile; que nous sommes désintéressés, que notre action sera profitable, ne nuira pas du moins au bien public, etc. Nous essayons de nous donner le change à nous-mêmes, nous plaidons la cause de l'égoïsme devant la conscience, nous inven-
I tons toutes sortes de raisons mauvaises pour lui arra-
' cher son consentement. La comédie, la tragédie, ont souvent mis en scène ce drame intérieur. L'art du flatteur, auprès des princes, consiste précisément à leur
I suggérer des motifs qui dissipent leurs scrupules on étouffent momentanément leurs remords.
Vempire, votre cœur, tout condamne Octavie... Tant de précautions affaiblit votre règne.
dit Narcisse à Néron pour lui faire croire qu'en servant sa passion, il sert aussi l'État ^
Mais envain espérons-nous nous abuser. La conscience ne se laisse pas séduire, et son témoignage incorruptible met à néant tous les sophismes. Il faut cependant prendre garde; sa voix pourrait, à la longue, s'affaiblir et s'éteindre, et alors la perversité deviendrait irréparable, rien ne nous avertissant plus que nous sommes devenus pervers.
De là l'importance de la sincérité avec soi-même. Interrogeons-nous de bonne foi sur les vrais motifs de nos actions. Si le devoir n'est pas manifestement d'accord avec notre désir, c'est que notre désir est mauvais : sacrifions-le sans pitié. Soyons-nous un juge plutôt sévère qu'indulgent. Nous avons tant de penchant à
1. Ainsi encore, après qu'Alexandre eut tué son ami Clitus dans un transport d'ivresse et de colère, les courtisans font venir le philosophe Anaxarque, pour apaiser les remords du roi. « Anaxarque, dit Vlutarque, fut à peine entré dans la chambre du roi, que prenant un ton très haut : « Le voilà donc, dit-il, cet Alexandre, sur qui toute la terre a les yeux ouverts ! Le voilà étendu à terre comme un esclave, lui qui doit être la loi même et la règle de la justice ! Pourquoi a-t-il donc vaincu? Est-ce pour commander, pour régner en maître, ou pour se laisser maîtriser par une vaine opinion? Ignorez-vous, ajouta-t-il, en s'adressant au roi lui-même, qu'on nous représente la Justice et Thémis assises sur le trône de Jupiter, pour nous faire entendre que toutes les actions du prince sont justes, légitimes? » Anaxarque, ajoute Plutarque, par ces discours et par d'autres semblables, adoucit la douleur du roi; mais il le rendit dur et injuste. — Comparez le discours du renard au lion dans la fable des Animaux malades de la peste.
nous excuser, à nous glorifier, que la sévérité ne risque guère d'aller jusqu'à l'excès.