III. — LE VOL. LA FRAUDE
Mais le vol n'est pas toujours cet attentat brutal et direct qui consiste à fracturer nuitamment un coffrefort, ou à prendre un porte-monnaie dans la poche de quelqu'un. Il use souvent de moyens très détournés, il se dissimule par de savantes manœuvres, au point qu'il n'est pas toujours possible à la loi de l'atteindre et de le frapper. Dans ce cas, il s'appelle la fraude. Les formes en sont infinies. La fraude est plus méprisable peut-être que le vol, précisément parce qu'elle se complique d'une hypocrisie profondément calculatrice, et qu'elle s'arrange d'ordinaire pour n'avoir rien à craindre de sa victime ni du code pénal.
Ne craignons pas de flétrir celui qui, abusant de la faiblesse d'esprit d'un riche vieillard, s'est fait léguer, au détriment d'héritiers légitimes, une fortune à laquelle il n'avait aucun droit; — le marchand qui trompant les consommateurs sur la qualité de sa marchandise, accumule d'énormes bénéfices; — le financier qui répand de fausses nouvelles dans l'intérêt de ses spéculations; — le directeur qui déprécie lui-même Fentre-
prise qui lui est confiée pour effrayer les actionnaires et racheter à vil prix des titres dont il est seul à connaître toute la valeur, etc. Quelle que soit parfois l'indulgence des tribunaux et de l'opinion publique à l'égard de pareilles manœuvres, pour la conscience elles n'ont qu'un nom : ce sont des fraudes, c'està-dire des vols.
S'il est vrai qu'un voleur est celui qui s'empare de ce qui ne lui appartient pas, on ne peut guère non plus donner un autre nom à qui, ayant trouvé une somme d'argent ou un objet précieux, le garde au lieu d'en rechercher le propriétaire. Il est vrai que cette recherche est quelquefois difficile ou même impossible ; la probité commande alors d'affecter la somme ou le prix de l'objet à une œuvre de charité ou d'utilité publique.
Un préjugé malheureusement fort répandu, c'est qu'en faisant tort à l'Etat de ce qui lui revient, on ne fait tort à personne. Bien des gens s'étonneraient et s'indigneraient d'être appelés voleurs parce qu'ils se sont arrangés pour ne pas acquitter des droits de douane, d'octroi ou d'enregistrement. Volontiers on s'en vanterait, comme d'un bon tour et d'une preuve d'adresse. Peut-être la culpabilité morale n'est-elle pas aussi grave en ce cas que dans celui du vol ordinaire, parce que l'intention de nuire n'est pas aussi formelle, ni le motif de cupidité aussi manifeste; néanmoins, un peu de réflexion suffit à montrer le caractère coupable et frauduleux de pareils actes. Il y a d'abord mensonge volontaire et délibéré, ce qui est dégradant;
il y a ensuite un dommage causé à la société civile et politique qui ne pourrait subsister sans le produit assuré de certaines taxes; il y a encore un dommage plus particulier et plus direct causé aux bons citoyens ; car si les finances de l'Etat sont en déficit, une augmentation d'impôt deviendra nécessaire, et elle pèsera principalement sur les contribuables les plus scrupuleux, ceux précisément qui ne se permettent aucune fraude; il y a enfin le dommage que l'on cause toujours quand on donne l'exemple de la désobéissance à l'autorité légale et celui qu'on se fait à soi-même en prenant l'habitude de mépriser et de violer la loi.