‹ De l'educationChapitre 57 sur 178 · IV. — LE MENSONGE · texte numérisé non relu

IV. — LE MENSONGE

La fraude se complique presque toujours de mensonge; elle est, pourrait-on dire, un mensonge en acte, €omme le mensonge est une fraude en paroles. Mentir c'est voler à autrui la vérité à laquelle il a droit.

Je dis à laquelle il a droit ; car nous ne sommes pas tenus de dire à autrui tout ce que nous pensons. Nous pouvons avoir des projets, des opinions sur les choses ou les hommes qu'il nous importe ou qu'il nous convienne de taire, et dans ce cas, celui-là nous fait tort qui cherche, par importunité ou par ruse, à nous arracher ce que nous ne voulons pas dire. C'est la curiosité indiscrète, fléau des relations sociales. — Il est même souvent obligatoire de ne pas dire ce que l'on pense. On connaît ce passage du dialogue entre Alceste

et Philinte, dans la première scène du Misanthrope * :

PHILINTE

. ...Quoi! VOUS iriez dire à la vieille Emilie,

Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie

Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?

ALGESTE.

Sans doute.

PHILINTE

A Dorilas, qu'il est trop importun, Et qu'il n'est à la cour, oreille qu'il ne lassft A conter sa bravoure et l'éclat de sa race.

ALGESTE.

Fort bien.

PHILINTE

Vous vous moquez.

ALGESTE.

Je ne me moque point.

Et je vais n'épargner personne sur ce point.

Eh bien, Alceste a tort et très grand tort. S'il ne peut fermer les yeux sur les travers d autrui, qu'il garde pour lui ses observations malveillantes. Il n'a nullement le droit de dire à chacun son fait. Il croit ainsi remplir un devoir, mais qu'il sache que c'est un devoiraussi et plus important d'être indulgent, charitable, de ne pas rendre impossible par une prétendue franchise, qui n'est au fond qu'orgueil ridicule et contentement excessif de soi-même, les relations des hommes entre eux; enfm, s'il ne peut supporter rien de personne, il fera bien de partir tout de suite pour son désert.

Le mensonge n'est donc pas de ne pas dire ce qu'on

1. Molière, le Misanthrope, édition Pélissier. Paris, maisons Quantin, Picard et Kaan.

pense, mais de dire le contraire de ce qu'on pense, quand autrui a droit qu'on lui dise la vérité. L'enfant qui, interrogé par son maître s'il a commis une faute, se déclare. innocent lorsqu'il ne l'est pas, est un menteur, parce que son maître, ayant la responsabilité de son éducation, a droit de connaître sa conduite. De même, le témoin appelé devant un tribunal: le juge a le droit de connaître l'auteur et les détails d'un crime, parce qu'il a charge d'assurer la sécurité sociale. Il y a plus ; dans ce cas, on est coupable non seulement si l'on dit le contraire de la vérité, mais encore si l'on ne dit pas toute la vérité; car il y va de l'intérêt public, et quelquefois de l'honneur et de la vie d'un innocent.

Le mensonge est un des actes les plus déshonorants. Outre le dommage qu'il cause à autrui en le trompant sur ce qu'il a droit desavoir, le mensonge est bassesse et lâcheté. En effet, c'est presque toujours par peur que l'on ment. Nous espérons par le mensonge échapper à une punition méritée; ou bien nous espérons obtenir ce qui nous eût été refusé si nous eussions dit vrai. Dans les deux cas, nous nous dégradons à nos propres yeux; car nous avons conscience de profiter frauduleusement d'une impunité ou d'un avantage dont nous ne sommes pas dignes.

Nous nous dégradons tout autant aux yeux de nos semblables. Celui qui a été une fois convaincu de mensonge n'obtient plus nulle créance : sa parole ne compte pas. Autant dire qu'il ne compte plus comme personne morale; car la parole, c'est la personne même, pensées, intentions, actes libres, qui se traduit

au dehors sous forme de sons articulés. Douter de la parole d'un homme, n'est-ce pas douter que cet homme ait encore ce qui fait vraiment l'homme, je veux dire l'honneur et le légitime sentiment de sa dignité ? Et quelle honte suprême que d'avoir mérité un traitement de cette sorte !

La sincérité de la parole humaine est une des conditions essentielles à l'existence de la société. Le mariage est une parole donnée et reçue. Les promesses, les contrats, les traités diplomatiques sont des échanges de paroles. La rédaction écrite d'une convention ne lui donne pas, moralement, plus de valeur; la parole d'un honnête homme n'a pas besoin d'être confirmée par sa signature.

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