DIFFÉRENTES FORMES DE LA BIENFAISANCE
d'hôpitaux, veiller au chevet des pauvres, vivre au milieu detoutes les misères, panser les plaies hideuses, répondre à tous les désespoirs par des paroles consolatrices, n'avoir d'autre famille que les malades et les mourants, et mourir peut-être avant Vêtge d'une contagion qu'elle savait funeste, mais qu'elle n'a pas voulu fuir parce que c'eût été déserter.
C'est généralement dans la famille, à l'égard des parents, que le dévouement trouve le plus matière à s'exercer. Il est alors tellement naturel et tellement obligatoire qu'on peut le confondre avec le devoir strict de la piété filiale. On ne sait si l'expression : se dévouer pour ses parents, est bien juste, car on ne fait après tout que leur rendre ce qui leur est dû. Mais il est toujours beau de ne faire même que son devoir quand il en coûte le bonheur. Et il peut en coûter le bonheur s'il faut, par exemple, renoncer à une carrière brillante, à un mariage désiré, pour soutenir par son travail, et adoucir par sa présence la vieillesse indigente d'un père ou d'une mère. Ne craignons pas de dire qu'il en peut coûter le bonheur : les joies de la conscience sont du bonheur aussi, mais nous avons vu qu'elles ne sont pas toujours suffisantes à elles seules pour faire équilibre à celles dont le devoir exige parfois le sacrifice.
On s'est demandé si la bienfaisance, sous, la forme supérieure du dévouement, non pas envers les parents, mais envers les étrangers, est rigoureusement obligatoire. Pourquoi, se dit-on, me dévouerais-je aux autres, [plutôt que les autres à moi? Tous les hommes étant égaux, il semble que chacun ait un droit égal au dé-^
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vouement d' autrui, et qu'ainsi il n'y ait aucune raison pour que quelqu'un donne l'exemple de commencer. Poser une telle question, c'est profondément méconnaître la nature de l'obligation morale. S'il est .vrai qu'elle consiste à se rapprocher le plus possible d-un idéal de perfection conçu par la conscience; s'il est vrai que le dévouement est, aux yeux de la conscience, la manifestation la plus élevée de cette perfection, comment le dévouement ne serait-il pas obligatoire? Sans doute, je ne suis pas tenu de me dévouer pour telle ou telle personne plutôt que pour telle autre (parents, amis et bienfaiteurs exceptés); mais je suis tenu de me dévouer si je puis le sauver, pour tel qui va périr sous mes yeux. J'y peux perdre la vie : qu'importe ? La vertu çonsiste-t-elle à ne courir jamais aucun danger? Et où serait- donc le mérite du sacrifice, s'il ne coûtait rien?
Un dévouement qui hésite et fait un calcul des risques n'est plus un dévouement. Le propre delà charité c'est, contrairement au dire d'un proverbe égoïste, de s'oublier soi-même : sa beauté est dans son absolu renoncement. Qui, pouvant sauver son semblable, ne Ta pas fait, crainte de périr, est un lâche.
A plus forte raison, les formes inférieures de la bienfaisance sont-elles obligatoires. L'aumône est un devoir strict. Le pauvre, il est vrai, n'a pas le droit d'exiger par menaces ni violence la moindre part de mon superflu; mais cette part, je suis moralement tenu de la lui faire, et la plus large possible. Qui, pouvant empêcher un homme de mourir de faim, ne l'a pas fait, est homicide.
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Il n'est même pas bien sûr que l'aumône ne soit pas légalement exigible.- Nous maintenons que l'indigent n'a pas le droit de s'approprier cette part du superflu d'autrui qui le sauverait de la mort; mais la société peut, sous forme de taxe ou d'impôt, la revendiquer pour lui. La société en effet, se compose de tout le monde, riches et pauvres; elle assu;:'e à tous la sécurité; au riche, en particulier, elle garantit la tranquille possession de ses richesses. Celles-ci d'ailleurs, n'ont été acquises et n'ont de valeur que grâce à l'ordre social; si donc cet ordre social se trouvait menacé par l'excès de misère d'un grand nombre, la société ne ferait peut-être que remplir un devoir envers elle-même en créant, pour venir on aide à l'indigence, un impôt spécial, comme celui qui existe en Angleterre sous le nom de taxe des pauvres. Cet impôt aurait sans doute, au point de vue économique, de graves inconvénients, et il n'est pas désirable qu'on l'établisse en France; maison ne saurait soutenir qu'il fût injuste de soi, et portât, plus que tous les autres, une atteinte au droit de propriété.
RÉSUME
l. — V aumône consiste à retrancher de son superflu pour soulager les indigents. Elle n'a toute sa valeur que si elle est faite directement. Il faut savoir vaincre ses répugnances et ne pas craindre de pénétrer dans les
réduits où s'étale la misère. Ce spectacle est salutaire : il permet de se mieux rendre compte de l'étendue des besoins du pauvre; il rattache à la vie les pessimistes découragés, qui se trouvent par là en présence de maux plus sérieux que les leurs. L'aumône directe est aussi une attention délicate qui va au cœur du pauvre, et adoucit son chagrin.
II. — La bienfaisance se manifeste sous bien des formes : par exemple, elle recueille ou protège les enfants abandonnés, elle procure du travail à ceux qui n'en ont pas, elle instruit les ignorants, elle contribue au développement des institutions de prévoyance, etc.
La vraie charité est ingénieuse, ne se rebute jamais^ et se livre au plus noble des prosélytismes.
III. — La bienfaisance nous porte aussi à secourir nos semblables dans le péril.
IV. — Alors la charité se montre sous sa forme la plus élevée, celle du dévouement et du sacrifice. Elle peut aller jusqu'au sacrifice de la vie. Le dévouement est peut-être plus difficile encore, quand il faut renoncer au bonheur dans l'intérêt de l'humanité, ou pour accomplir héroïquement un devoir filial.
Le dévouement est moralement obligatoire, comme les autres devoirs. Celui qui, pouvant sauver son semblable, ne l'a pas fait, crainte de périr, est un lâche.
A plus forte raison les formes inférieures de la bienfaisance sont-elles obligatoires. L'aumône est un devoir strict.