ACTE SCÈNE III
lent bien accorder à notre indigence, ce soin regardera la petite Lise.
JEANNETTE
Quoil ma mère, je n’irai plus chez le fermier Lefranc ?
LA VIEILLE
Non, mon enfant ; son fils Henri a vingt ans ; votre âge, votre figure, paraissent l’intéresser : ü est riche. Vous connaissez votre sort. Je dois par reconnaissance pour ses parens éviter de faire naître dans le cœur de ce jeune homme des sentimens qui feraient son malheur et le vôtre.
Ah ! ma ,mère, il ne me voit qu’avec les sentimens d’un fi:ère, et je reçois encore plus d’accueil de sa mère et de ses cousines que de lui-même.
LA VIEILLE
Je le crois, mais cette réserve n’en est pas moins nécessaire. Soyez toujours soumise à mes avis , et songez que mes peines les plus sensibles sont venues par la légèreté de votre malheureuse mère.
JEANNETTE
Je n’entends pas prononcer son nom sans être émue. Ma bonne maman, il n’est pas l’heure d’aller glaner permettez -moi de m’asseoir, et racontezmoi encore toute cette histoire de ma mère, son enlèvement, ses malheurs; ce récit me fait toujours
TOM. II. Il
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pleurer, et cependant je ne l’entends jamais sans
le plus vif intérêt.
LA VIEILLE
J’y consens, Jeannette : vous êtes dans l’âge où la connaissance parfaite d’une si triste destinée peut vous fournir d’utiles leçons. Asseyez-vous.
Je vous écoute, ma mère , avec la plus grande attention.
LA VIEILLE
Votre mère était jeune et jolie comme vous , mais elle était légère , étourdie ; mes avis l’ennuyaient : pour se mettre à l’abri de cet ennui , elle m’évitait souvent et ne m’écoutait jamais. Nous avions déjà perdu notre fortune; mais il nous restait encore des bardes, des eflfets, et nous conservâmes quelque temps l’extérieur de l’aisance. Votre mère aimait la parure, ses attraits à la vérité en recevaient encore plus d’éclat. Un jeune homme, inconnu dans le canton , venait souvent chasser dans notre vallée avec des compagnons de ses plaisirs. Il fut sans doute frappé de la beauté de Lucette, et forma le projet criminel de la séduire et de l’enlever.
JEANNETTE
Et comment ma mère ne trouva-t-elle pas les moyens d’éviter ce malheur?